DEUXIEME PARTIE
II fallait sans cesse à Voltaire une cause à soutcMiir. Il s'étaitfait l'apôtre de la paix, l'apôtre des Calas, l'apôtre de ses sujets, sans oublier la défense de ses propres intérêts, et son inlassable activité cberchait encore quelque grand sujet digne de l'occuper. C'est ainsi qu'en cette même année 1762, qui vit enfin se préparer la conclusion de paix si longtemps désirée par le Roi, par les Ministres, par le peuple et par lui-même, il travaillait à l'établissement de Mlle Corneille, h laquelle il donnait 1 hospitalité depuis le mois de novembre 1760. Le père de cette descendante du grand Corneille, successivement commis dans les hôpitaux de l'armée, puis facteur de la petite poste de Paris, vivait misérablement des quarante-huit livres par mois que lui rapportait son
168 GHOISEUL ET VOLTAIRE.
emploi (1). La jeune fille, qui n'élaitquel'arrièrepetite-cousine du grand tragique (2), avait été recommandée à Voltaire par le poète Le Brun ; (l'Argental, qui s'était trouvé chargé de prendre des renseignements sur cette famille, n'en avait envoyé que de satisfaisants, etVoltaire avait alors écrit à Mlle Corneille pour l'inviter à venir aux Délices (3).
Marie-Françoise Corneille avait alors dix-huit ans; elle était, au dire de Voltaire lui-même, une jeune personne agréable, de bonne mine, mais n'ayant reçu qu'une instruction fort rudimentaire. Elle savait à peine lire et écrire; il fallait lui donner une éducation plus en rapport avec le milieu intellectuel auquel elle allait être désormais mêlée, et Voltaire lui fit apprendre l'orthographe, les belles manières et l'art difficile des comédiens. Intelligente, elle fit de rapides progrès, et Voltaire avait pu dire, peu de temps après
(i) On lui fit obtenir un bureau de tabac à Evreux.
(2) Le père de Mlle Corneille, Jean-François, avait pour aïeul un avocat rouennais portant le même prénom que le grand Corneille, mais simplement cousin de celui-ci.
(3) Le 22 novembre 1760. Édition Moland. n" 4345.
son arrivée aux Délices, que Gornélie Chiffon, ainsi qu'il l'appelait, « jouait la comédiecomme son grand-père en faisait (1) » . Cependant, non content de l'élever et de lui avoir assuré une petite rente, il désirait la doter richement, et, dans ce but, il avait entrepris les Cotimientaires de Corneille, travail qu'il qualifiait d'immense et qu'il n'acheva pas sans s'être plaint souvent de sa lon^meur et de ses difficultés. Pour assurer le succès matériel d'une œuvre qui lui avait coûté tant de peines, il utilisa toutes les ressources de la diplomatie câline et de son génie tenace, et, l'ouvrage mis en souscription, il y intéressa les princes, les banquiers et les particuliers, entre lesquels il ouvrit comme un concours d'émulation. Mme de Gramont, sœur du duc de Ghoiseul, et le banquier du Roi, de la Borde, devinrent d'ardents propagateurs pour provoquer et recueillir les adhésions. Le Roi s'inscrivit pour deux cents exemplaires, Mme de Pompadour pour cinquante, le duc de Choiseul pour vingt. Voltaire
(1) Lettre à Schouvalow du 24 octobre 1761. Édition Moland, n" 4717.
\-o cnoisF.iJL i:t voltaire.
lui-même pour cent ; et les Commentaires , commencés en juillet 17G1, interrompus par l'achèvement de Pierre le Grand et parus en 1 76 4 en douze volumes in-octavo, produisirent cent mille francs, qui furent parta{jés entre le libraire et Mlle Corneille.
Venant s'ajouter au prestige des deux grands noms de Voltaire et de Corneille, occasionnellement réunis, la perspective d'une belle dot avait vite amené des prétendants à la main de Marie Corneille. Tj'un d'eux, Colmont de Vaugrenant, fils d'un commissaire des guerres à Chalon-sur- Saône, s'était fait recommander à Voltaire par d'Argental dès le mois de décembre 1761. Bientôt agréé, il était venu faire sa cour à la jeune fdle,qui le trouva sombre, peu poli et peu complaisant. Voltaire, qui avait d'abord partagé cet avis, revint cependant de l'impression première et écrivit dans ce sens à d'Argental; mais le père de Vaugrenant avait des prétentions peu accommodantes et Voltaire, désireux d'établir sa pupille, mais non de se ruiner pour elle, voyant que le futur n'avait que des dettes, une compagnie toute
prête à être réformée et des parents peu désireux de laisser de loufjtemps leur fortune en legs à leurs enfants, s'occupa de trouver au futur une position stable et demanda pour lui au duc de Praslin la résidence de Genève. Sa demande fut mal accueillie, et Voltaire rompit alors avec Vau- {jrenant. « Mes divins anges, écrivit-il à d'Argental ( 1 ) , si les mariages sont écrits dans le ciel, celui de M. de Cormont et de notre Marmotte a été rayé. »
Mlle Corneille, fort indifférente à Golmont de Vaugrenant, se félicita de cette rupture, qui permit, une dizaine de jours après, la présentation d'un autre prétendant. Celui-ci, Claude Dupuits de La Chaux, cornette de dragons, était, d'après la description de Voltaire, un homme doux, brave, d'une jolie figure, sage et possesseur de dix mille livres de rente; il plut à la jeune Marie, qui se fiança sans déplaisir le 6 février 17G3; le contrat fut signé le 9, et le mariage se fit le 12. Au contrat, Voltaire avait
(1) Le 10 janvier 1763. Edition Moland, n'ôiSS.
172 CIIOISEUL KT VOLTAIRK
eu pouvoir de sljjner pour l'Académie, j)Our Mme de Pompadour, M. le duc de Ghoiseul, Mme la duchesse de Gramont et plusieurs grands seigneurs. Gela a\ ait été de la part du Ministre une occasion de prouver au Philosophe la continuation de son amitié. A la demande de Voltaire, il avait répondu pour lui et pour sa sœur (1) par la lettre suivante :
« Versailles, le 21 février (2) 1763.
« Je vous renvoyé ci-jointe, Monsieur, la requête que vous m'avés fait passer; vous déviés être bien sûr qu'il y serait fait droit. Je l'ai communiqué à Mme de Gramont, qui vous prie instament, ainsi que moi, de vous regarder comme autorisé par la présente à signer pour nous au contrat de Mlle Corneille, nous soumettant ma
(1) Béatrix de Glioiscul-Stainville, née à Ijunéville en 1730, avait épousé le duc de Gramont en 1759. Elle exerçait une grande influence sur son frère, qui, dit-on, avait pour elle une amitié plus que fraternelle.
(2) Cette date, que nous laissons telle que nous l'avons trouvée sur la copie ori{»inale, doit avoir été mal lue; le contrat avait en effet été dressé le 9 de ce même mois de février.
sœur et moi, dans le cas où cela serait jugé nécessaire, à passer acte par devant notaires à la première réquisition qui nous en sera faite, portant que c'est avec grand plaisir et de notre propre mouvement que nous vous avons priés de signer en nos noms le contrat de Mlle Corneille, et de l'assurer du désir que nous avons, l'un et l'autre, de trouver des occasions de lui donner des marques plus essentielles de l'intérêt que nous prenons à son bonheur.
« Ma sœur m'a dit être entrée avec vous dans quelques détails relatifs à cet établissement; j'ose croire qu'elle ne proposera rien qui puisse nuire aux vues que vous avés de procurer à Mlle Corneille tous les avantages dont son nom la rend susceptibles.
« Vous connaisses les sentimens, etc. »
C'est un des caractères de la correspondance (le Choiseul avec Voltaire que de nous montrer commentles esprits du dix-huitième siècle, et particulièrement (Jhoiseul, passaient des question:: les plus frivoles aux questions les plus graves
174 GHOISEUL ET VOLTAIRK.
sans même changer de ton. Mlle Corneille ou le Canada ; le libelle sur la Tolérance ou la Guyane fournissent à Choiseul une matière épistolaire sur laquelle s'exerce indifféremment son inconsciente légèreté.
Pour remplacer le Canada, cette terre si française dont le traité de Paris venait de consacrer la perte, le duc de Choiseul et son cousin le duc de Praslin avaient, d'après les conseils du chevalier de Turgot, décidé de fonder sur les bords du fleuve Kourou, en Guyane, un nouvel établissement auquel ils donnèrent le nom de France équinoxiale ; ils en nommèrent gouverneur le chevalier de Turgot et M. Thibaut de Chauvalon intendant général ; puis ils demandèrent des colons à l'Alsace, à laSaintonge, à la Lorraine, et, pour que ceux-ci pussent trouver en arrivant en Guyane le terrain préparé et des habitations construites, ils firent partir d'abord le commandant (le la colonie, M. de Préfontaine, avec trois bâtiments, cent vingt-sept colons et les /•'ivres et les outils nécessaires à leur subsistance. Ce convoi arriva à Cayenne le 14 juil-
let. Le premier soin du Gouvernement, lors des études préparatoires et bien avant aucun commencement d'éxecution, avait été la concession aux ducs de Choiseul et de Praslin de toutes les terres comprises entre la rive gauche du Kourou et la rive droite du Maroni. C'étaient environ cent soixante kilomètres qui leur étaient livrés en toute propriété, pour eux et leurs successeurs, avec droit de pèche et de chasse et tous les privilèges accordés aux vice-royautés (1). Cette attribution, qui en cas de réussite eût fait aux Ministres une part presque royale, est contestée par Choiseul; il se défend de toute acceptation dans la lettre suivante, dont nous signalons la contradiction flagrante avec les pièces officielles; il affirme, en effet, n'avoir pas même reçu un pouce de ces terres, vierges encore etqui devaient rester provisoirement vierges après avoir coûté des milliers d'existences humaines et des mises de fonds énormes.
[i) Précis historique de l'expédition du Kmirou, iJ 63-17 05 . Paris, 18V2, iii-8». l';i{;e» 14 et suivantes.
ne CHOisEUL et voltaire.
« A Versailles, ce 27 juillet [1763].
« Madame de Pompadour, madame de Gramont, tout ceux qui ont lu, ou liront le livre de votre prêtre (1), en ont été enchantés; chacun se dit après l'avoir lu : Il faut convenir qu'il a raison, et j'ai toujours pensé de même; je me garde bien de vous dire mon avis sur le fond de la matière (car le livre m'a fait un plaisir infini à lire).
Il J'ai eu la fantaisie sur ce que, pendant la guerre et à la paix, j'entendais dire fort haut aux Anglais que les terreins en Amérique étaient précieux, de faire habiter et cultiver un terrein admirable de ce pays qui réunit tous les avantages des
(i) Le Traité aur la Tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas, écrit en 1762, revu et achevé en 1763. Voltaire l'avait fait répandre parmi les personnes qu'il voulait intéresser à la famille Calas et ne le laissa mettre en vente qu'après le jugement définitif du procès. Il tenait à ce que le livre ne lui fi'it pas imputé et l'avait attribué à un prêtre. C'est ainsi qu'il écrivait à d'Alembert : " Vous remarquerez, s'il vous plait, mon cher philosophe, que l'auteur delà Tolérance est un bon |)rètre, un brave théologien, et qu'il y aurait une injustice manifeste à m'attriijuer cet ouvrage. " T^ettre du 30 janvier 1764. Edition Moland, n" 5545.
autres terreins amériquains et qui surpasse par son étendue et sa température nos colonies actuelles. J'ai cru que la France pouvait se dédommager de la perte du Canada en établissant la Guianne ; j'ai démontré jusques à l'évidence que la Guianne avait des propriétés supérieures au Canada et que, si l'on voulait, outre le sucre, le cacao et l'indigo, elle produirait du bléd, seigle et avoine excellents et servirait de magazin à nos isles du Vent et sous le Vent, qui n'en produisent pas. Outre les connaissances générales et positives que je me suis acquis sur cette partie, jai envoyé sur les lieux botanistes, naturalistes, médecins, cultivateurs, colons, j'entends possesseurs de grandes terres à Saint-Domingue, marins, et j'ai réuni avec une attention singulière toutes les connaissances que l'on peut avoir sur celte partie. J'ai choisi pour la nouvelle colonie, que le Roi possède depuis cent ans et où il n y a parcouru que des jésuites, les hommes les plus vertueux et les plus entendus pour être gouverneurs et intendans ; nous avons formé un plan général de population, de culture, de lois etd'ad-
is
ministration ; alors j'ai présenté au Roi ce plan, et je me suis vanté que dans 4 ans avec des frais considérables, il est vrai, la Guianne française serait vraisemblablement une colonie très utile au royaume et à l'Amérique, qui a de plus l'avantage d'être très facile à garder contre la mer qui est notre faible. Le Roi m'a offert des provinces dans cette étendue de pays, je n'ai pas voulu un pouce de terre; j'ai pris pour modèle de population ce qu'un Mylord Halifax a fait sous nos yeux en Acadie pendant le court espace de la paix dernière ; j'ai ménagé la métropole, et, ne voulant point de nègres dans ma colonie jusqu'à ce que mes blancs soient biens établis, et jamais si cela est possible, j'ai envoyé des émissaires dans toute l'Allemagne pour engager des familles de ce pays à se transporterdans ma colonie, en leur assurant, à ces familles, des avantages ; mes succès en Allemagne ont passé mes espérances, et, de tout État même noble, il m'est arrivé en 4 mois près de 6 mille familles, ce qui a produit 19 mille personnes. Cette affluence m'a embarassé, parceque je n'avais ni les bâtiments, ni les vivres
CHOISEUL Eï VOLTAIRE. 179
prêts pour un si grand nombre, mon système étant d'embarquer avec chaque individu tout ce qu'il lui faut en tous genres pour six mois en arrivant à la Guianne, afin qu'il ne soit pas à la charge de la colonie. J'ai donc pensé que, ne pouvant faire filer tous ces Allemands, à qui le Roi donne une paye en France, que successivement en Amérique, il était bon d'en profiter en France et qu'il fallait les distribuer en entrepôt dans le Royaume; j'ai écrit en conséquence une belle lettre à Messieurs les Archevêques etÉvêques du Royaume, aux grosses abbayes; j'ai tâché de leur faire connaître l'utilité de la population en général et celle des colonies subsidiairement; je leur ai assuré qu'ils feraient une œuvre méritoire vis-à-vis du ciel et profitable à la France ; j'ai essuyé un refus presque total (1) et me suis attiré une tracasserie énorme, parccque, après avoir
(1) Faisant allusion à ce passage, Voltaire écrivait à Tur^jot le 24 janvier 1764 : u ... Je pourrais encore porter envie à ceux qui s'en vont à la Guyane, dans le pays d'Eldorado, sous M. le chevalier Turjjot. Je sais la manière cliaritable et empressée dont les évccjues et les aMié» rcjjuliers de France ont reçu cette colonie... " Édition Moland, n" 5533.
pensé à tout; j'ai oublie qu'il y avait quelque Allemand dans le nombre qui avait le malheur d'être luthérien; cet inconvénient a produit des... »
Cette lettre, dont la copie est restée incomplète, fut cependant envoyée à Voltaire, qui, dans plusieurs endroits de sa Correspondance , parle de l'approbation donnée par Choiseul au traité sur la Tolérance. « ... Je me flatte, écrit-il à d'Argental (1), que M. le duc de Praslin et mes anges protégeront cet ouvrage. M. le duc de Choiseul me mande qu'il en est enchanté, ainsi que Mme de Grammont et Mme de Pompadour. Peut-être qu'un jour ce livre produira le bien dont il n'aura d'abord fait voir que le germe. » En attendant, le livre, qui devait être brûlé à Rome deux ans plus tard (2), était déjà l'objet d'une sévère interdiction j on 1 arrêtait à la poste et on le brûlait; Voltaire s'en étonne
(1) Cette lettre, n'étant pas datée, fut placée par les éditeurs de la Correspondance de Voltaire au mois de novembre 1763. Elle nous parait antérieure, car elle se rapporte exactement à la lettre de Choiseul du 27 juillet.
(2) 11 fut condamné le 3 février 1766.
«... Mais je demande comment un livre qui a eu le suffrage de mes anges, de M. le duc de Prasiin, de M. le duc de Choiseul, de Mme la duchesse de Grammont et de Mme de Pompadour, peut être regardé comme un livre dangereux (1). » L'avis de l'auteur anonyme n'était partagé ni parle clergé, ni par le Parlement, et les poursuites contre la Tolérance continuèrent, malgré les patronages illustres invoqués par Voltaire. C'était pour celui-ci un nouveau grief contre la première Assemblée constitutive du Royaume; il réunissait alors, sous forme de Notes, les matières nécessaires pour son Histoire du Parlement de Paris (2), et ce sont ces notes dont Choiseul réclame l'impression :
« A Versailles, ce 20 septembre [1763].
« Je vais écrire à M. de Burlamaqui, gouverneur de la Guadeloupe, pour lui recommander
(1) Dans une lettre à d'Argental du 8 janvier 1764. Edition Moland, n» 5518.
(2) Voltaire la fit paraître en 1769, sous ce titre : Histoire du Parlement de Paris, par M. l'abbé Big. Amsterdam^ deux volumes in-octavo.
l«-2 CHOISEUL KT VOI, TAIRE.
fortement votre ami le corsaire Rieux (1), et je vous assure qu'il sera très bien traité dans ce pays.
« lotre ami le roi de Prusse ne nous fait pas dire un mot; je crois qu'il ne désire pas que la confiance et la cordialité renaissent entre la France et lui, et nous, qui sommes fiers, nous nous tenons dans la même réserve. Dalerabert est revenu (2), je ne l'ai pas vu; c'est un génie trop sublime pour moi; d'ailleurs, depuis que j'ai lu son livre sur les Gens de lettres (3), je ne sais pas quelle contenance on doit avoir avec lui dans une chambre.
(1) Henri Rieux, né en 1721 ; il avait servi dans les troupes de In Compagnie des Indes et avait reçu, à la suite de différentes aventures de mer, le surnom de Corsaire. Sur la fin de ses jours il se retira à Genève et vécut dans l'intimité de l'entourage de Voltaire. Celui-ci en lui écrivant l'appelait presque toujours : Mon cher corsaire.
(2) D'Alembert était allé à Berlin sur les sollicitations de Frédéric II et était resté pendant quelques mois à la cour de Prusse; il venait de rentrer à Paris.
(Z) Essai sur la société des gens de lettres et des grands, sur la réputation, sur les Mécènes et sur les récompenses littéraires. Vigoureuse attaque contre les littérateurs qui s'abaissent au rôle de familiers des grands.
« Je voudrais que vous fissiés imprimer les nottes que vous m'envoyés sur les Parlemens. Pareilles recherches, venant de vous, feraient plus d impression dans le public que si elles étaient publiées par le Ministère; le Cardinal de Mazarin disait : Qu'ils chantent, pourvu qu'ils payent; dans ce tems-ci l'on pourrait dire : Qu'ils remontrent. Mais en tout je crois que l'on ne s'entend pas ; la question est cependant simple ; quand l'on doit, il faut payer; l'opération de finance la plus injuste et la plus dure est celle de la banqueroute ; pour payer il faut de l'argent, et pour en avoir il faut imposer; l'on ne peut remontrer, quand l'on est citoyen et que l'on connait les dettes, que sur la forme de l'imposition, caria quantité est démontrée nécessaire; or, sur cette forme, il faut, en la désapprouvant, en proposer une autre qui produise le même acquittement, sans quoi l'on dit des mots vides de sens et qui ne servent qu'à affaiblir le crédit public en troublant l'esprit de créanciers. Adieu, ma chère Marmotte, je vous embrasse do (ont mon cœur. »
184 OHOISEUL ET VOLTAIRE.
La Tolérance ne devait pas être le dernier ouvrage de Voltaire qui provoquât des poursuites. Vers le milieu de l'été 1764- parut un petit livre intitulé : Dictionnaire philosophique portatif. Véritable ouvrage de combat, ce livre ne tarda pas à être interdit et brûlé partout; il ne s'en répandit pas moins en éditions de tous formats et qui s'augmentaient, à chacune d'elles, de nouvelles matières. Devant l'interdit prononcé, l'auteur, suivant son habitude, protesta avec énergie contre l'attribution à lui faite de la paternité du Portatif ei, le dénonçant lui-même comme dangereux, en demanda l'anéantissement par les mains du bourreau. Ses défenses, ses protestations et ses lettres accusatrices ne pouvaient persuader que les dupes volontaires ; le duc de Ghoiseul se défend d'être de celles-là :
« Ce 27 [octobre 1764].
« Pourquoi diable vous démenés-vous, Suisse Marmotte, comme si vous étiés dans un bénitier? On ne vous dit mot, et certainement l'on ne veut vous faire aucun mal ; vous désavoués le livre
sans que l'on vous en parle, à la bonne heure; mais vous ne me persuaderés jamais qu'il n'est pas de vous ; le silence sur cet ouvrage était très prudent ; vos lettres multipliées sont une preuve de plus qu'il est de vous et que vous avez peur. tt Soyés tranquille , et tout le sera à votre égard ; mais ne nous prenés ni pour des absurdes, ni pour des persécuteurs ; en mon particulier regardésmoi comme le serviteur de la Marmotte. »
Cette lettre ne rassura qu'à demi le philosophe Voltaire, précisément parce qu'elle lui dictait le plan de conduite le plus sage dont ce n'était plus temps pour lui de profiter. Il en parla à Mme d'Argental dans une lettre (1) du mois de novembre : « ... Pour M. le duc de Ghoiseul, il m'a écrit : « Vieux suisse, vieille marmotte, « vous vous agitez comme si vous étiez dans un « bénitier, et vous vous tourmentez pour bien peu « de chose. " Je ne suis pas tout à fait de son avis. « Cependant la dernière phrase du Duc lui
(1) Édition Moland, n" 5835.
186 CHOISErL ET VOLTAIRE.
avait semblé dijjne d'être conservée, et dans une autre lettre (l), celle-ci adressée à M. Moultou(2), il écrit : « N'oubliez pas, mon cher Philosophe, ce mot mémorable qu'un grand ministre m'écrit : Nous prenez-vous pour des (jeus absurdes et pour des persécuteurs? »
Tout en bataillant de la sorte, Voltaire ne perdait pas le fil de ses intérêts et ne négligeait pas non plus les affaires de sa nouvelle famille. Le mari de Mlle Corneille, M. Dupuits, avait été compris pour la réforme et, désireux de continuer à servir, avait fait demander par son père adoptif une compagnie de dragons. Naturellement Voltaire avait commencé les démarches en s'adressant au duc de Ghoiseul, ce qui ne l'avait pas empêché de présenter en même temps d'autres demandes relatives aux libertés réclamées avec insistance par le pays de Gex. Écrasé d'impôts, ce petit pays se trouvait à la merci
(1) Du 9 novembre 1764. Édition Moland, n° 5817,
(2) Paul Moultou. Ministre protestant à Genève et malgré 8on titre évangélique très aimable pbilosopbe. Il entretint une correspondance avec Voltaire de 1762 à 1776.
des traitants et des commis qui le pillaient a nom du Roi :
« A Paris, ce 4 janvier [1765].
« Je ferai, ma chère Marmotte, ce que je pourai pour M. Dupuis; il est votre gendre putatif et a, par ce motif, droit à mon intérêt.
« Je voudrais bien faire quelque chose de ce petit pays de Gex, je crois que cela est possible, et certainement ce ne sera pas ma bonne volonté qui manquera, mais il v a une liberté première sans laquelle l'on ne fera rien, et je ne suis pas le maître de cet article, redevance.
« Je me garderai bien de nous mettre en aussi mauvaise compagnie que celle des juifs; outre qu'ils sont vilains et crasseux, ils ne peuplent pas à profit pour TÉtat.
« Gardés-vous de la corruption de toutes ces sectes impies, ainsi que des sottises des Genevois, qui ont fait naître un projet qui tôt ou tard les dé- Iruira; portés-vous bien, soyés gaillard, écrives à nous et pour nous; aimés-moi, voilà ce que je souhaite de vous, cette année et encore mille autres. »
188 CHOISEIJL ET VOLTAIRE.
Il est probable que ce lut au reçu de cette lettre que Voltaire, en diplomate habile, écrivit à Mme de Gramont (1) pour obtenir son appui, et qu'il ne craignit pas de falsifier, à l'avantage de sa demande, le texte de Ghoiseul qu'il trouvait sans doute insuffisamment empressé. Dans sa lettre à cette dame, il dit en effet : « ... Monseigneur le duc votre frère, quand je pris la liberté de lui représenter la rage que ce jeune homme avait de continuer le service, daigna m' écrire : Adressez-vous à ma sœur, cest à elle que je remets tout ce qui regarde votre petit Dupuits . C'est donc vous, Madame, dont je réclame la protection, en vous assurant sur ma pauvre vie qu'on ne sera jamais mécontent de Pierre Dupuits, mari de Françoise Corneille. »
Habilement Voltaire en référait à la duchesse de Gramont, car il venait d'être averti que le crédit des Ministres se trouvait momentanément atteint par les désastres de l'expédition de Kourou. L'incurie des directeurs et le manque
(1) Le 14 janvierlTôS.&ËditioD Moland, n° 5881.
absolu d'organisation avaient fait échouer tout essai préliminaire de défrichement et de constructions. Le premier convoi, commandé par M. de Préfontaine et qui était destiné à préparer le terrain pour les dix-neuf mille colons réunis par Ghoiseul, n'avait rien fait encore lorsque, le 22 décembre 1763, arrivèrent onze bâtiments sous les ordres de l'intendant général de la colonie, M. de Chauvalon. Ils amenaient quatre cent vingt -neuf émigrants, suivis bientôt de quatre cent treize autres en mars 1704, de quinze cent soixante-quatre en avril , de neuf cent soixante en mai, et M. de Chauvalon se vit bientôt à la tète de neuf mille colons, sans que rien, abris ou vivres, fût prêt à les recevoir. Devant cet état de détresse des nouveaux habitants de la France équinoxiale,le Gouvernement se décida à agir par lui-même et, pour commencer, fit partir, à la fin de décembre 1764, le chevalier de Turgot, qui, peu désireux de connaître par lui-même les bords du Kourou et bornant les cliarges de ses fonctions de gouverneur à l'expédition des colons, s'était contenté jus-
190 GHOISEUL ET VOLTAIRE.
qu'alors d'envoyer ses ordres sans se préoccuper de la façon dont ils seraient exécutés. Il ne resta pas lon(;temps à la Guvane, et, dès le mois d'avril 1765, il repartit pour la France, après avoir autorisé le retour des neuf cents émigrants survivants. Il rapportait au Roi le compte rendu du désastre dont son incapacité avait été la principale cause.
C'était là matière à donner de l'humeur au Ministre, et, dans la lettre suivante écrite avant le retour de Turgot, nous voyons que les premières nouvelles défavorables l'avaient suffisamment affligé pour qu'il ne cherchât pas à cacher à Voltaire son regret d'avoir été trompé :
« Ce 3 avril [1765].
« Il est vrai que j'ai eu du chagrin pour ma colonie de Cayenne; des sots, des fripons, et pis que tout cela des ignorants qui croyaient en savoir beaucoup, m'ont entraînés dans de fausses démarches ; je suis corrigé, ce n'est pas une matière aisée à traiter que celle des colonies; j apprends tous les jours que je suis plus ignorant que
GHOISEUL ET VOLTAIRE, 191
je ne croyais la veille; à force d'application j'arriverai au bien, à ce que j'espère, sans en retirer aucun honneur, car je sais que le bien n'en fait pas et que le mal produit beaucoup de critique.
« L'histoire du canton de Schvitz(l) fait plus d'honneur à ce canton qu'il ne mérite ; nous n'avions d'eux que 76 hommes à notre service; ils reviennent tous successivement, le canton reviendra aussi, et, si il ne revient pas, nous aurons ses hommes et il n'aura pas nos pensions.
« Les bruits qui ont courus doivent courir parce que l'envie doit .parler; ils n'avaient aucun fondement réel; mais je suis moi-même de la cabale, car, de bonne foi, ce qui serait le plus heureux pour moi serait de n'avoir
(1) Choiseul y fait allusion dans son Mémoire envoyé au Roi en 1765. Lors des changements qu'il introduisit dans la composition des régiments suisses, jusque-là composés de soldats de toutes nations, le canton de Schwitz seul n'avait pas voulu consentir à la formation nouvelle, c'est-à-dire, deux tiers de chaque compagnie composés de Suisses et l'autre tiers d'Allemands.Voltaire parle de ce canton dans une lettre à M. d» Cideville du 20 mars 1765 : «... On dit que messieurs du canton de Schwitz ont fait d'énormes insolences contre le roi ; ces petits cantons là sont un peu du xiv' siècle. " Ed. Moland, 5i)52.
de chaînes que celles de la reconnaissance.
« M. de Viliette ( I ) a de l'esprit, mais cet esprit est renfermé dans une mauvaise tête ; si cependant il avait un bon cœur, il n'y aurait rien de perdu. Je ne le connait pas; il est entièrement à la disposition de son père, et je donnerai volontiers mon consentement à tout ce que son père demandera pour lui.
ti Vives heureux, tranquille, ma chère Marmotte, ne vous embarrasés ni des jésuites, ni des Parlemens, ni des hypocrites, ni des enciclopédistes, m des philosophes, ni des persécuteurs ; vives pour vous, pour votre gloire, pour votre agrément et pour vos amis ; voilà la vraie philosophie que je vous souhaite. »
La pitoyable tentative coloniale du cabinet de Versailles devait donner aux adversaires de ce
(1) Charles, marquis de Viliette, fils d'un trégorier des guerres, et lui-tnéme maréchal général de la cavalerie à la fin de la guerre de Sept ans, s'était alors lancé dans le monde. Riche, débauché et poète, il était vite devenu l'homme à la mode ; il avait été présenté à Voltaire par sa mère en 1765 et se trouvait à Ferney en mars et avril de cette même anoée.
duc de Ghoiseul. Je remets cette affaire, mes divins anges, comme toutes les autres, à votre prudence et à vos bontés... »
Le 5 avril de cette année 1766, Ghoiseul avait repris à son cousin de Praslin le ministère des Affaires étrangères ; ce fut donc tout naturellement à lui que la lettre fut transmise, et, ne pouvant accueillir favorablement la demande qu'elle contenait, il en informa lui-même le solliciteur '.
a A Bellevue, ce 19 novembre [1766J.
« Je ne puis pas, ma chère Marmotte, autoriser que l'on imprime des lettres du dépôt des Affaires étrangères : 1° Ces lettres n'en valent pas la peine, car qui doute que Rousseau est insolent, qu'il a mérité d'être bâtonné, qu'il est humble selon la circonstance, qu il a été gâté par des seigneurs et dames de ce pays-ci, et que la tête lui a tourné? 2° Ces lettres feront plus de tort à M. de Montaigu qu'à Rousseau. 3° Les Affaires étrangères, si je permettais l'impression, auraient l'air de prendre parti dans une querelle où elles ne doiventpoint paraître; ainsi, ma
âlO CHOISEUL ET VOLTAIRE.
chère Marmotte, si mes réflexions vous paraissent justes, persiflés Rousseau, ridiculisés le par d'autres moyens, il y en a sans nombre.
«Je vous remercie des Commentaires su?- le Livre des délits et des peines (1); tout ce que vous faites, ma chère Marmotte, respire l'humanité et l'agrément; voilà ce qui fait que je vous aime. »
Au mois de novembre. Voltaire avait composé une nouvelle tragédie : les Scythes (2), qu'il avait terminée en dix jours et qu'il destinait au duc de Ghoiseul. Désireux de paraître solliciter les conseils du Ministre, qu'il caressait ainsi d'une nouvelle flatterie, il lui adressa le manuscrit de sa pièce à corrections (3). Le Ministre prit au
(1) Commentaires sur le livre des délits et des peines, par un avocat de province. Septembre 1766. Le livre fut condamné à Rome le 18 juillet 1768.
(2) Les Scythes, tragédie en cinq actes. Voltaire avait voulu montrer les mœurs d'un peuple libre en opposition avec les mœurs des courtisans.
(3) Le 8 décembre, Voltaire écrivait à d'Argental : " ...J'ai envoyé mes Scythes à M. le duc de Choiseul. J'ai été bien aise de lui faire ma cour et de réchauffer ses bontés... » Edition Moland, n° 6604.
sérieux son rôle de critique et répondit au Poète par les observations circonstanciées qui suivent :
« A la Muette, ce 10 décembre [1766],
» Je vous envoyé votre pièce; vous savés que rien n'est si fautif que mon jugement, puisque je me suis trompé sur Tancrède. Ces Scythes me paraissent infiniment meilleurs que nos Chevaliers; la pièce m'a fait en tout un grand plaisir, le rôle Persan est admirable; je voudrais qu'Obéide fût plus passionnée, qu'elle dît son secret plus tôt et qu'elle regrettât vraiment son amant dans les T" actes, en le blâmant de lui avoir mis la main sous la jupe; elle paraît au contraire regretter les joujous d'Ecbatane. Il faut à un amant aussi honnête, aussi courageux, aussi amoureux, une femme plus passionnée; il ya des négligences, dans le style et dans la versification, qui ne vous conviennent pas; je ne doute pas (ju'en relisant vous ne les corrigiés; il n'est pas possible que ma Marmotte se laisse aller à construire comme ces petits Messieurs qui osent faire des tragédies;
« Il y a quelques vers qui cognent trop le nez
sur les Suisses: enfin je retrancherais les imprécations de Obéide, les Hébreux, etc.
«Je ne donnerais la pièce que dans un an (1), et je vous assure qu'elle aura un succès tel que mérite d'avoir tout ce que produit ma Marmotte, à (|ui je présente mes hommages en même temps que j'ose lui proposer mes corrections. »
Ces corrections n'avaient nullement froissé l'auteur, qui parle ainsi de sa pièce à Damilaville (2) : «... Je l'ai envoyée à M. le duc de Choiseul, qui me mande qu'elle vaut mieux que Tancrède. . . » Il s'était mis à la remanier, mais la marche ascendante des troubles genevois vint l'inquiéter dans sa tranquillité, car aux premières querelles, dont il avait pu faire le sujet plaisant d'un poème héroï-comique intitulé la Guerre de Genève (3), avait succédé la violence, et, las d'user
(1) Elle fut jouée pour la première fois le 26 mars 1767.
(2) Lettre du 17 décembre 1766. Édition Moland, n» 6618.
(3) La (juerre civile de Genève, ou les Amours de Robert Covelle, poème héroïque en cinq chants, composé en 1767, ne fut envoyé à Paris sous forme de première édition qu'au commencement de 1768.
de moyens de conciliation inutiles, les médiateurs s'étaient résolus à l'emploi de la force. Des troupes françaises bloquaient Genève, et Choiseul avait donné des ordres pour que la ville fût sévèrement traitée et que le blocus, destiné à l'affamer, fût tenu avec rigueur. Or ces mesures coercitives, prises contre des rebelles, coupables surtout d'avoir repoussé le projet de médiation du Ministre français, avaient fort embarrassé Voltaire, qui, par contre-coup, se voyait à la veille d'être affamé, lui et les habitants de Ferney. Le duc de Choiseul se trouvait être en la circonstance le recours tout indiqué, car d'un seul mot il pouvait réparer le mal dont il était l'auteur; le 9 janvier 1767, Voltaire lui écrivit (1): « Mon héros, mon protecteur, c'est pour le coup que vous êtes mon colonel. Le satrape Elochivis enviroime mes poulaillers de ses inombrables armées, et le bonhomme qui cultive son jardin au pied du mont Caucase est terriblement embarrassé par votre funeste ambition. Permettez-moi
(1) Cette lettre est reproduite in extenso à la Un de cet ouvrage.
la liberté grande de vous dire que vous avez le diable au corps. Maman Denis et moi, nous nous jetons à vos pieds. Ce n'est pas les Genevois que vous punissez, c'est nous, grâce à Dieu. Nous sommes cent personnes à Ferney qui manquons de tout, et les Genevois ne manquent de rien. Nous n'avons pas aujourd'hui de quoi donner h
dîner aux généraux de votre armée Si votre
tête repose sur les deux oreillers de la justice et de la compassion, daignez répandre la rosée de vos faveurs sur notre disette Nous demandons un passe-port signé de votre main prodigue en bienfaits, pour aller, nous et nos gens, à Genève ou en Suisse, selon nos besoins. »
Ghoiseul ne pouvait résister à ces sollicitations éplorées; il répondit en termes particulièrement aimables :
€ A Versailles, ce 19 [janvier 1767].
« Il est impossible que les moyens de force que Ton employé pour châtier un pays quelconque ne soient injustes pour quelques particuliers ; il est difficile que quelques coupables
n'évitent dans les commencemens le châtiment général; mais, à la longue, l'objet se remplit, et je vous assure que dans trois mois d'ici il y aura peu de provisions dans Genève, et que dans un an il n'y en aura plus, si les choses restent au point où elles sont.
« Pour ce qui nous regarde je mande au chevalier de Jaucourt (1) de vous procurer les comodités, aisances, comestibles, dont vous aurés besoin, et de faire pour vous une exception à la règle générale, parceque vous êtes excepté infiniment dans mon cœur. »
Voltaire s'empressa de faire part à M. Hennin du résultat de sa requête (2) : o M. le duc de Choiseul daigne m'écrire du 19, par M. le chevalier de Jaucourt, qu'il yn excepte de la règle gênéraie, parceque je suis infiniment excepté dans son
(1) Le chevalier de Jaucourt était à la tête des troupes employées à l'investissement de Genève et avait alors le titre de commandant pour Sa Majesté dans les provinces de Bresse, Bugey, Valromey et pays de Gex.
(2) Par une lettre du 30 janvier 1767. Edition Moland, n» 6702.
cœur. Il écrit des choses encore plus fortes à M. le chevalier de Jaucourt. Enfin, j'ai un passeport illimité pour moi et pour tous mes gens... »
Rassuré, Voltaire pouvait désormais regarder avec désintéressement les batailles dont Genève se trouvait journellement le théâtre. II eutméme l'idée d'en profiter pour augmenter sa seigneurie de Ferney en attirant dans ce village les Natifs qu'il jugeait devoir être bientôt chassés par les partis vainqueurs. Mais, pour la réussite de ce nouveau projet, il avait besoin de l'appui sans cesse sollicité du duc de Choiseul qu'il gagnait à sa cause par des flatteries habiles. 11 savait com mentle prendre, en letraitant d'homme d'esprit, de juge compétent, et, s'étant empressé de terminer la correction des Scythes, il les soumettait de nouveau à son protecteur en lui recommandant sa terre : « Il sera bien difficile , lui dit-il, de vivre dorénavant dans le pays de Gex sans votre protection. Je vous la demande aussi pour les Scythes. Je les ai retravaillés suivant les judicieuses remarques que vous avez daigné
faire... L édition ne paraîtra à Paris que quand vous en serez content. Je serai bien flatté si vous pouviez honorer la première représentation de votre présence... Je suis pénétré de vos bontés, elles font ma consolation dans ma misère ( 1 ) • . . »
Les Scjihes, dédiés au duc de Choiseul, furent joués pour la première fois au Théâtre-Français le 26 mars 1767. Malgré la bonne opinion qu'en avait eue le Duc, elle n'eut pas de succès et ne fut donnée que quatre fois, à la grande colère de l'auteur, qui mit son insuccès sur le compte des acteurs. Nous ne savons si cet insuccès refroidit pour quelque temps le zèle du Ministre à l'égard du Poète ; on pourrait le croire si l'on tenait compte de la lacune qui existe pour cette époque dans la correspondance. Quatorze mois séparent la dernière lettre du duc de Choiseul de celle qui va suivre, et, si ce long intervalle fut réel, c'est-à-dire s'il ne résulte pas de la perte de lettres intermédiaires, il dutsemblcrsingulièrement
(1) Voir cette lettre in extenso à la fin du volume. Elle est du 20 février 1767.
long au Philosophe, Cependant, occupé de ses travaux littéraires, notamment d'une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV et de sa colonie de Ferney, à l'extension de laquelle il travaillait avec ardeur, il parait avoir laissé se produire un même intervalle entre ses lettres. La première que nous retrouvons dans la suite de sa correspondance a même le caractère d'une manœuvre adroite, comme pour amener Insidieusement la reprise des anciennes relations interrompues. Sous couleur de fantaisie il compose une épître, telle qu'il la suppose lui venant du duc de Choiseul et dans laquelle il prête à son protecteur les idées et les sentiments qu'il en attend. C'est là un procédé d'insinuante suggestion assez analogue à celui qu'emploierait un amant subtil pour faire cesser la bouderie d'une maîtresse. En tout cas, sous sa forme si particulière, elle se rattache assez intimement à notre sujet pour avoir ici sa place :
Folie à M. le duc de Choiseul (1).
« 16 mars [1768].
«J'ai reçu avec satisfaction la lettre de bonne année que vous avez pris la peine de m'écrire, en date du 4 de janvier. Je continuerai toujours à vous donner des marques de mes bontés; et, quoique vous radotiez quelquefois, j'aurai de la considération pour votre vieillesse, attendu que je connais votre sincère attachement pour ma personne, et les idées que vous avez de mon caractère. J'ai souvent fait desgrâcesà des Genevois quand vous m'en avez prié, quoiqu'ils ne les méritent guère. Ils m'ont excédé pendant deux ans pour leurs sottes querelles ; et quand ils ont obtenus unjugement définitif, ils nes'y sont point tenus : c'était bien la peine que je leur fisse l'honneur de leur envoyer un ambassadeur du roi !
« Je sais que vous avez très bien traité les troupes que j'ai fait séjourner neuf mois dans
(i) Édition iMoland, n» 7208.
VOS (juartlers; que vous avez fourni le prêt à la lé{jlon de Condé ; que vous avez eu dans votre chaumière, pendant deux mois, M. de Chabrillant, et tous les officiers du régiment de Gonti ; et si M. de Ghabrillant, chargé des plus importantes affaires, a oublié de marquer sa satisfaction à Mme Denis, qui lui a fait de son mieux les honneurs de votre grange, je prends sur moi de vous savoir gré de votre attention pour les officiers, et des couvertures que vous avez fait donner aux soldats dans votre hameau.
« Je n'ignore pas que le grand chemin ordonné par moi pour aller de l'inconnu Meyrin à l'inconnu Versoy, dans l'inconnu pays de Gex, vous a coupé quatre belles prairies, et des terres que vous ensemencez au semoir : cela aurait ruiné VHomme aux quarante écus de fond en comble, mais je vous conseille d'en rire.
« Tout décrépit que vous êtes, on ne dira pas que vous êtes vieux comme un chemin, car vous avez, ne vous en déplaise, soixante-quatorze ans passés, et mon chemin du Versoy n'a qu'un an tout au plus.
CHOISEUL ET VOLTAIRE. 22l
i( Je sais que vous avez pleuré comme un benêt de ce que j'ai opiné dans le conseil contre la requête des Sirven ; vous êtes trop sensible pour un vieillard goguenard tel que vous êtes.
« Ne voyez-vous pas que toutes les formes s'opposaient à l'admission de la requête, et que, dans les circonstances où je suis, il y a des usages consacrés que je ne dois jamais heurter de front ?
« Consolez-vous. Je sais que Sirven est dans votre maison avec sa famille ; elle est bien infortunée et bien innocente. J'en aurai soin ; je leur donnerai, dans Versoy, un petit emploi qui, avec ce que vous leur fournissez, les fera vivre doucement. Je fais le bien que je peux, mais il m'est impossible de tout faire.
« On m'a dit que La Harpe s'était pressé d'apporter à Paris votre second chant de la Guerre de Genève, qui n'était pas achevé; il faut que vous le racommodiez.
« Est-il vrai qu'il y a cinq chants?
« Envoyez les moi, queste coylionerie mi irastuUano lin poco ; elles me délassent de mille re-
222 CIIOISEUL ET VOLTAIRE.
quêtes inconsidérées, et de mille propositions ridicules que je reçois tous les jours.
« Je veux que vous me donniez la nouvelle édition du Siècle de Louis XIV ; c'était un beau siècle, celui-là, pour les gens de votre métier. Je suis fâché d'avoir oublié de recommander à Taules de vous fournir des anecdotes; votre ouvrage en vaudrait mieux. C'est un monument que vous érigez en l'honneur de votre patrie; je pourrai le présenter au roi dans l'occasion.
« Portez-vous bien; et si vous avez quelques petits calculs dans la vessie et dans l'urètre, prenez du remède espagnol, je m'en trouve bien. L'Espagne doit contribuer à ma guérison, puisque j'ai contribué à sa grandeur et à celle de la France par mon pacte de famille.
« Bonsoir, ma chère marmotte; je crois que je deviens aussi bavard que vous.
« Le duc deG hoiseul. »
Sensible sans doute aux reproches déguisés contenus dans cette missive plaisante, Choiseul répondit courrier pour courrier.
• Ce 21 mars [1768].
Il Je ne vous écrirai pas la lettre dont vous ni'envoyés le projet, je la garde pour moi ; savés vous que l'on est venu me dire que vous vous étiés fait Chartreux? Je me prosternais vis-à-vis ce coup de la grâce, il n'aurait pas été petit. L'arrivée de Mme Denis (1) a fait à Paris une sensation. Je ne sais pas si nous imitons le siècle de Louis XIV, mais je suis sûr que nous honorons et que nous chérissons, autant que l'on pouvait le faire alors, le seul grand génie que nous possédions. Ce que je désire plus que tout, c'est que vous soyés heureux et que l'on ne vous fasse rien ni que vous fassiés rien qui puisse vous empêcher de l'être. Si vous pouviés me mander les époques dont vous auriés besoin pour le Siècle de Louis XIV [2), il me serait aisé de vous les pro-
(1) Elle était partie pour Paris au commencement de mars, accompagnée par M. et Mme Dupuits. Elle ne revint à Ferney qu'à la fin d'octobre 1769. On avait dit qu'elle avait été chassée par son oncle, et cette séparation, quoiqu'elle ne dût être que momentanée, fit événement à Paris.
(2) Voltaire faisait faire une nouvelle édition revue, corrijjée et augmentée du Siècle de Louis XIV, auquel il ajoutait un
curer. Aimés moi, ma chère Marmotte; soyés sajje sur les objets délicats pour des consciences timorées, et comptés, je vous prie, sur ma tendre amitié à jamais. »
A cette lettre Voltaire répond points par points (l); d'abord il accepte l'offre de documents pour son Histoire de Louis XIV ; il insiste sur ceux dont il a le plus besoin ; puis, après avoir longuement traité les affaires sérieuses, il passe aux frivoles : « ... Je ne me suis pas encore fait chartreux, attendu que je suis trop bavard; mais je fais régulièrement mes pâques, et je mets aux pieds du crucifix toutes les calomnies fréroniques et pompignantes qui m'imputent toutes les gentillesses antidévotes que Marc-Michel imprime depuis trois ou quatre ans, dans Amsterdam, contre les plus pures lumières de la théologie... Une nièce qui va à Paris quand un oncle est à la cam-
Pîécia du siècle de Louis XV. Celte édition parut en cette année 17G8.
(i) Lettre du 1" avril. Édition Moland, n" 7221. Voir aux pièces justificatives.
pagne est une merveilleuse nouvelle ; mais le fait est que nos affaires étant fort délabrées par le manque de mémoire de plusieurs illustres débiteurs grands seigneurs , tant français qu'allemands, je me suis mis dans la réforme, je me suis lassé d'être l'aubergiste de l'Europe. Je donne vingt mille francs de pension à ma nièce, votre très humble servante. Cornélie Chiffon, nièce du grand Corneille, a eu en mariage environ quarante mille écus, grâce à vos bienfaits et à ceux de Mme la duchesse deGrammont. J'ai partagé une partie de mon bien entre mes parents, et je n'ai plus qu'à mourir doucement, gaiement et agréablement entre mes montagnes de neige, où je suis à peu près sourd et aveugle. Voilà un compte très exact de ma conduite : ma reconnaissance le devait à mon bienfaiteur. Le bavard lui demande pardon de l'avoir tant ennuyé ; il bavardera vos bontés jusqu'au dernier moment de sa vie. Il voudrait bien bâtir une jolie maison dans votre ville de Versoy, mais il sera mort avant que votre port soit fait, d
La dernière allusion se réfère à certain projet
22f> CHOISEUL KT VOLTAIRE.
qui tenait fort au coeiir du Ministre. Sous l'empire (lu mécontentement que lui avaient causé les troubles récents et la nécessité d'intervenir par les armes, Ghoiseul avait conçu la pensée de détourner au profit de la France le commerce qui jusqu'ici se concentrait à Genève. Non content de bloquer et d'affamer la ville, il rêvait de la ruiner à tout jamais, en créant sur le lac de Genève un port qui deviendrait l'entrepôt de toutes les marchandises entrant en France, ou en sortant. Pour l'emplacement de ce port destiné à remplacer Genève, il avait choisi dans le pays de Gex le village de Versoix, situé à l'embouchure d'une petite rivière. Les plans étaient à l'étude depuis 1768, et Voltaire s'intéressait vivement à leur exécution. D'abord Ferney se trouvait tout proche de Versoix, distant de six kilomètres, et le voisinage d'un centre actif lui serait évidemment très profitable ; ensuite la fondation devait avoir un caractère particulièrement libéral ; en face de l'église catholique s'élèverait le temple protestant, le commerce et l'industrie seraient exempts d'entraves; ainsi se-
raient mises en pratique, tout près de son domaine et sur le sol de la France, les idées de tolérance philosophique dont il était depuis si longtemps le champion passionné.
Mais, en attendant un avenir commercial sur lequel il avait eu raison de ne pas trop compter, Voltaire s'appliquait à tirer de son domaine des profits plus immédiats. Tout en s'occupant du bonheur terrestre de ses vassaux, il veillait à leur éducation morale, et c est ainsi cju ayant été averti d un vol avec effraction commis pendant la célébration de la messe, il n'hésita pas à monter en chaire pour exposer les dangers que couraient les voleurs de mettre en péril leur salut spirituel. Cette fantaisie du Philosophe, (jui s'improvisait catéchiste, fut rapportée à l'évéqne d'Annecy, le(juel fit parvenir au Roi des plaintes relativement à cette usurpation de ministère consacré, et Voltaire reçut du duc de la Vrillière, M. de Saint-Florentin, un blâme assez ^ if ainsi libellé (1) : » Le Roi a, Monsieur, été informé
(1) A Monsieur de Voltaire, ancien (jentilliomine ordinaire du Roi. Ed date du 17 juin 1768,
228 CHOISEllL KT VOLTAIRE.
par les plaintes qui en ont été portées à Sa Majesté (l), que le jour de Pâques dernier vous avez fait dans votre paroisse de Ferney une exhortation publique au peuple, et même pendant la célébration de la messe... Sa Majesté a très fort blâmé cette entreprise de votre part, et elle m'a très expressément chargé de vous marquer son mécontentement à cet égard, et que vous ayez à l'avenir à ne point vous laisser emporter à de semblables démarches, qui sont entièrement contraires aux règles établies dans tous les États... » Voltaire n'a jamais pu se laisser accuser sans se défendre, surtout quand l'accusation était juste ; il écrivit donc à Richelieu en même temps qu'à Ghoiseul pour présenter les faits sous un jour qui lui fut moins défavorable ; sa lettre à Ghoiseul ne nous est pas parvenue, mais elle devait répéter celle qu'il adressaità Richelieu(2) : « ...Le Roi m'a fait écrire, par M. de Saint-Florentin,
(1) Par l'évèque d'Annecy, nommé Biort, qui s'était plaint du fait à Voltaire lui-même dans une lettre du 25 avril 1768. Édition Moland, n''7247.
(2) En date du 29 juin 1768. Édition Moland, n» 7292.
qu'il était très mécontent que j'eusse monté en chaire dans ma paroisse, et que j'eusse prêché le jour de Pâques. Qui fui étonné? Ce fut le révérend père Voltaire. J'étais malade ; j'envoyai la lettre à mon curé, qui fut aussi étonné que moi de cette ridicule calomnie, qui avait été aux oreilles du roi. Il donna sur-le-champ un certificat qui atteste qu'en rendant le pain bénit, selon ma coutume le jour de Pâques, je l'avertis, et tous ceux qui étaient dans le sanctuaire, qu'il fallait prier tous les dimanches pour la santé de la Reine, dont on ignorait la maladie dans mes déserts, et que je dis aussi un mot touchant un vol qui venait de se commettre pendant le service divin. La même chose a été certifiée par l'aumônier du château et par un notaire, au nom de la communauté .J'ai envoyé le tout à M . de Saint-Florentin, en le conjurant de le montrer au Roi... » C'est à cet envoi de pièces que Ghoiseul fait allusion, en un billet qui marque de la part du Ministre l'intention formelle de ne rien dire qui pût paraître en contradiction avec le blâme prononcé par le Roi :
230 CHOISKUI, KT VOI.TAIIIK.
" Marly, le 3 juillet 1768.
11 J'ai là, Monsieur, les pièces que j'ai trouvé jointes à la lettre que vous m'avés écrite le 25 du mois dernier; je connaissais déjà l'affaire dont vous me parlés par le compte que M. de Saint- Florentin en a rendu au Roi, moi présent; vous êtes sans doute déjà instruit par ce Ministre des intentions de Sa Majesté.
(i Vous connaisses. Monsieur, les sentimens que je vous ai voué. «
Le ])rièveté de ce billet, sa réserve un peu sèche signifiaient clairement que, le Roi ayant parlé, le coupable n'avait qu'à se taire. C'était la faiblesse de Voltaire ces ajjitations inopportunes. En protestant contre la vérité des faits, parfois même contre toute évidence, il donnait prise à ses ennemis, qui, profitant de ses inconséquences, mélange d'orgueil et de pusillanimité, le poussaient aux plus vaines démarches. Très accessible à la crainte, on le persuadait le plus aisément du monde d'attaques imaginaires, contre lesquelles
il se mettait aussitôt en défense. C'est ainsi qu'on lui rapporta que, clans la préface d'un ouvrage d'érudition. Tibère, ou Les six premiers livres des Annales de Tacite (1), l'abbé de la Bletterie avait écrit que lui, Voltaire, avait oubliéde se faire enterrer. Il faut dire que ce La Bletterie était protégé par le duc et la duchesse de Choiseul et par Mme du Deffand ; Voltaire en éprouvait quelque dépit et tenait en mépris le protégé de ses protecteurs, jusqu'à le confondre avec Jean-Jacques Rousseau sous l'épithète peu révérencieuse d' X excréments du siècle» . Il n'eut pas de peine à croire à l'injure dont on prétendait l'Abbé coupable à son égard et commença par se défendre, composant des épigramnies. Il affirme n'avoir pas oublié de se faire enterrer, « car, écrit-il à l'avocat Marin (2), je me suis fait bâtir un petit tombeau, fort propre, de bonne pierre de roche, qui d'ailleurs est d'une simplicité convenable; mais, comme il faut toujours être poli, je dis au sieur de La Bletterie :
(1) Trois volumes in-douze, 1768.
(2) LeUre du 19 auguste 1708. Kdilion Molaiid, n" 7314.
232 GHOISEUL ET VOLTAIRE.
Je ne prétends point oublier Que mes n-uvres et moi, nous avons peu de vie; Mais je suis tris poli, je dis à La ISicllcric :
" Ah ! monsieur, passez le premier ! "
Ghoiseul, par bienveillance pour La Bletterie, essaya de faire revenir Voltaire d'une erreur indigne de lui; mais, connaissant son homme, il dut rester convaincu de l'inutilité de sa lettre :
« A Choisy, ce 16 novembre [1768].
« L'abbé de La Bléterie n'a jamais dit que vous aviés oublié de vous faire enterrer ; je l'aime trop pour qu'il ait pensé à dire ce qui me serait très désagréable; il ne vous a point eu en viie du tout dans les nottes de son ouvrage ; il me l'a juré, et, pour peu qu'on le connaisse, l'on est obligé de le croire. Il y a dans tout cela un malentendu et une tracasserie d'auteur qui est bien au dessous de vous. Je suis toujours étonné de la chaleur que vous mettes aux moindres traits qui vous approchent, et que vous ne senties pas que cette chaleur, qui est un chagrin pour vous, est précisément le bût de vos ennemis ; ils ne peu-
vent pas vous faire couper la langue, mais ils vous rendent malheureux. L'on débitait chaque jour pendant la régence de la Reine-mère des vers contre elle ; elle se fâcha et fit punir ceux qui les affichaient, etc. Cependant l'acharnement en ce genre augmentait h mesure que l'on punissait et fut au point que, dans une petite place au bout du Pont-Neuf appellée la place des Trois Maris, l'on afficha qu'elle était une putain de toutes les manières possibles ; comme l'on disait que c'était du cardinal Mazarin, elle le consulta sur les moyens de faire cesser cette licence ; il lui répondit sagement qu'elle ne cesserait que quand elle n'en serait point affectée ; la Reine suivit son conseil, et l'on n'a pas depuis affiché de pièces scandaleuses contre elle.
« Je vous envoyé cette anecdote en reconnaissance duiSzec/ec/eZowwX/F, que je n'ai pas encore pu lire, mais que je lirai avec le bonheur et 1 intérêt que je sens en lisant ce qui vient de vous. »
Voltaire n'était pas de caractère à revenir facilement sur une suspicion favorable à sa ran-
cune ; en dépit des explications que lui fournit le duc de Ghoiseul, il ne put abandonner l'idée qu'il était désigné dans la préface de La Bletterie; plus d'un mois après, 11 en reparle dans sa correspondance (I). L'impossibilité d'agir efficacement sur Voltaire avait peut-être influencé le zèle du duc de Ghoiseul, qui laisse passer des mois sans plus écrire «au vieil ermite » . Aucune lettre de lui ne porte la date de l'année 1769, et, du côté de Voltaire, un seul billet du môme millésime s'adresse au Ministre (2); Voltaire y recommande son médecin Goste qui partait pour Paris et qui devait présenter lui-même la requête écrite en sa faveur. Goste fut très bien accueilli chez le Duc, qui le reçut à dîner et lui fit obtenir l'augmentation de traitement qu'il sollicitait (3). ^^ Plus nombreuses nous sont parvenues les ^T lettres de Voltaire au duc de Praslin, et, parmi celles qui se rapportent aux années 1 769 et 1 770,
(1) Lettre du 23 décembre 1768 à M. Dupuits ; du 26 à j Mme du Deffand. Kdîtion Moland, n" 7426 et 7430. j
(2) Il est (lu 16 juillet 1769. Édition Moland, n" 7595.
(3) Ses appointements furent portés de cent cinquante francs à douze cents.
deux peuvent nous aider à commenter une lettre inédite du duc de Praslin, mêlée à celles du duc de Ghoiseul et que nous ne voulons pas en séparer. Des diamants, appartenant à des négociants dont Voltaire était le créancier, avaient été pris, au dire de celui-ci, par des corsaires de Tunis. Le duc de Praslin occupait alors le ministère de la Marine, et c'est lui que Voltaire avait sollicité (I) pour faire opérer des recherches; mais encore fallait-il fournir un état justificatif des joyaux réclamés. La justification ne semble pas avoir été facile à faire (2), et, dans ces conditions, toute chance de succès devenait bien improbable, La lettre du duc de Praslin ne laisse à ce sujet aucun doute :
« A Versailles, le 5 février 1770.
«J'ai reçu, Monsieur, avec la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire le 24 du mois
(1) Au mois de décembre 1769. Edition Moland, n" 7725.
(2) Ainsi qu'en ténioif;ne une seconde lettre de Voltaire, datée du 24 janvier 1770. Voir aux pièces juslifioalives. Voir aussi la lettre à d'Argental du 19 février. Édition Moland, n» 7790.
dernier, la pièce qui y était jointe, concernant une partie de diamants que vous présumés avoir été enlevée par un corsaire Tunisien. Je vais la faire passer à M. de Saizieu, consul du Hoi à Tunis, avec ordre d'en demander la restitution; mais je doute du succès de ses démarches, puisqu'il paraît que les diamanis en question étaient dans une lettre sans que le capitaine Cely en fût prévenu, et qu'ils auront vraisemblablement été jetées à la mer avec tous les autres paquets. «J'ai l'honneur d être, etc.
« Le duc DE Praslin. »
La protection des Ministres allait être plus indispensable que jamais au propriétaire de Ferney . Le commencement de l'année 1770 venait d'être marqué à Genève par une nouvelle phase de la révolution ; les Représentants s'étaient refusés à toute concession envers les Natifs, qui furent emprisonnés ou bannis, quand ils ne furent pas tués ; moyen de persuasion peu propre à ramener le calme dans les esprits troublés par le fanatisme religieux le plus passionné. Chassés de la ville,
les Natifs, ne pouvant trouver asile à Versoix, où le tracé des rues était à peine commencé (1), vinrent se réfugier à Ferney, attirés par les facilités de séjour que Voltaire accordait à tous les fugitifs. Un nouveau village ne tarda pas à se former autour de l'ancien, et, là où jusqu'à ce jour ne se trouvait qu'un hameau habité par quarante-neuf paysans, des maisons de pierre, bâties sur les ordres et aux frais du Seigneur, s'élevèrent pour abriter plus de mille émigrants.
Tous travailleurs et presque tous excellents horlogers, les émigrants formèrent à Ferney une colonie qui devait, dans la pensée de Voltaire, fournir de montres les deux hémisphères.
L'exécution des Natifs par le parti des Représentants avait eu lieu le 15 février, et Voltaire avait écrit aussitôt au duc de Ghoiseul une lettre d'appel pressant, réclamant du secours pour pouvoir parer aux premières difficultés de logement et de nourriture ; «... Si vous aviez seulement fait bâtir à Versoy une cinquantaine de maisons de
(1) L'édit de fondatioa de la ville avait été signé au mois de janvier.
238 CHOISKIJI, KT VOLTAIHE.
bouc, VOUS auriez acluclleinenL dans Versoy quatre cents habitants qui ne savent ou couclier, qui vous seraient attacliés pour jamais, et qui probablement iront habiter l'Anfjleterre , que mon cœur réprouve, ou la Hollande, que je vomis de ma bouche, parce qu'elle est tiède. J'ai ordonné h mon serviteur François V. , capucin indigne, d'avoir soin de ces malheureux, en attendant que votre rosée puisse les consoler. Je sais que mon serviteur, char{;éde la bourse commune, lo<|e le diable dans sa bourse, c'est à dire rien, et qu'il ne pourra donner cent mille sicles pour bàlir- des maisons. Mon serviteur François V. est encore plus pauvre pour le moment présent; mais vous pourriez trouver (juchjuc bon ami, non pas de cour, mais de finance, qui prêterait tles sicles pour bâtir des maisons. Il n'est pas besoin (1 cdit pour donnera qui voudra de quoi reposer sa tête. Vous avez une galère dans un j)ort qui n'est pas fait ; mais des familles ne peuvent couihor dans une galère (l)... »
(1) Voir cette lettre in extenso page 287. Elle est du 18 février 1770.
En effet, le premier soin de Choiseul avait été d'ordonner la construction d'une galère et le creusement du port, avant que les capitaux indispensables fussent assures et qu'aucune maison s'élevât sur l'emplacement de la nouvelle ville. C'est ainsi que le port, qui coûta six cent mille francs, ne servit jamais d'abri qu'à quelques barques, et que la frégate aux armes du Roi, pour le payement de laquelle on avait vainement sollicité des fonds, fut saisie en 1771 et rachetée alors par Voltaire, qui tenait à honneur de conserver à la France les restes d'une entreprise dont il avait été l'un des instigateurs.
Mais, en attendant la débâcle finale, le Ministre s'occupait de faciliter l'habitat de Versoix par l'obtention d'une loi de liberté religieuse qu'il ne put obtenir du Gouvernement et qu'il dut remplacer par une tolérance conditionnelle devant cesser avec son Ministère. C'est en partie ce qu'il explique à Voltaire :
« A Paris, ce 2 mars f 177()|.
(i Je vous dois, mon cher Hermitte, devenu
depuis Capucin (1), plusieurs réponses; je m'en suis fié pour l'incertitude à Madame Gargantua(2) qui est exacte de son naturel et qui en sentiment répond pour moi.
<i L'affaire de Versoix m'intéresse infiniment parce que je la crois bonne, humaine et bien vue en politique; sans la liberté de religion, il ne faut pas y penser; ce serait une absurdité; c'est à cette liberté que je travaille et qui est bien dure a arracher ; avant qu'il soit peu, nous saurons à quoi nous en tenir ; en attendant laissés battre les Natifs, et s'entretuer les habitants de cette malheureuse Genève ; je prendrai des précautions pour que le feu ne se communique pas chés nous, et surtout ne vous nuise pas, à vous, Capucin tout indigne et génie trop cher à tous les gens qui savent penser, lire et aimer le bien. »
(1) Voltaire avait pu rendre quelques services à des Capucins ses voisins; en remerciement le Révérend Père général lui avait envoyé de Rome, au commencement de février, le brevet de Père temporel des Capucins de Gex.
(2) La duchesse de Choiscul,que Voltaire nommait ainsi par antiphrase.
La tranquille indifférence du duc de Ghoiseul relativement aux massacres de Genève avait indigné et désolé Voltaire, qui récrivit (1) : « Mon protecteur, vous ne croyez donc pas aux femmes grosses assassinées? Tenez, voyez, lisez. Il y a huit jours que je n'ai vu votre résident; il se peut faire qu'on vous ait caché une partie des horreurs qui se sont passées à Genève. Très souvent on ne sait pas dans une rue ce qu'on a fait dans l'autre. Pour moi, qui suis bien malade, et qui paraîtrai bientôt devant Dieu, je vous dis la vérité telle qu'on me l'a dite... " Le même jour il envoyait à la duchesse de Ghoiseul une seconde lettre de prières pour qu'elle intercédât en faveur des massacrés (2). « Madame, il ne s'agit point ici de capucins, il s'agit de femmes grosses ; vous devez les protéger... Oui, Madame, on a assassiné des femmes grosses à Genève, et je vous demande justice de monseigneur votre époux... »
(1) Le 17 mars. Edition Moland, n° 7827, in cvlcnsu page 288.
(2) [n extenso page 289. Edition Moland, n» 7828.
Cependant l'exode des Natifs, arrivant par longues théories de Genève à Ferney, finit par mettre un terme aux représailles des Représeniiinis, et Voltaire, qui venait de former avec eux à Ferney la colonie que le duc de Choiseul n'avait pu fonder à Versoix, s'occupait de leur faciliter l'écoulement de leurs travaux d'horlo- (jerie ; il envoya donc au duc et à la duchesse de Choiseul des spécimens de montres de luxe destinées à être présentées au Roi. Ce premier envoi, fait au mois d'avril, reçut l'approbation du Souverain, et Voltaire, écrivant le mois suivant au cardinal de Bernis (1), put lui dire en parlant de ses nouveaux colons : «... J'ai pris la liberté d'envoyer au Roi de leurs ouvrages; il en a été très content, et il leur accorde sa protection. Iil. le duc de Choiseul a poussé la bonté jusqu'à ce charger de faire passer leurs ouvrages à Rome. Notre dessein est de ruiner saintement le commerce de Genève, et d'établir celui de Ferney. »
Tout à la fois poète, agriculteur, commerçant
(1) Le 11 mai. Édition Moland, n" 7882.
et industriel, tel apparaît Voltaire dans cette période de sa vie; se donnant tout entier à la réussite des manufactures de soie, d'étoffe et d'horlogerie qu'il avait pu former sur ses terres à l'aide des meilleurs ouvriers que lui fournissait l'intolérante Genève. Avec la satisfaction la plus vive, il voyait prospérer sur son domaine les industries jadis monopolisées parla ville ennemie, dont les habitants avaient été assez barbares pour interdire ses pièces et brûler son théâtre; il attachait donc un grand prix à fixer sur ses terres tous les fugitifs genevois, et ce ne fut pas sans déplaisir qu'il apprit que certains d'entre eux, attirés par les propositions avantageuses du roi de Prusse, allait partir pour Berlin. Il s'en ouvrit à Ghoiseul, qui s'intéressait à la marche progressive de la colonie voltairienne, et d'autant plus qu'elle servait son ressentiment contre Genève : « Notre bienfaiteur, lui disait-il, vous savez probablement que le roi de Prusse a été sur notre marché, et qu'il fait venir dix-huit familles d horlogers de Genève. Il les loge gratis pendant douze ans, les exempte de tous impôts,
•2i4 CHOISEUL r.T VOLTAIllF..
et leur fournit des apprentis dont il paye l'apprentissage : c'est du moins une preuve que les natifs de Genève ne veulent pas rester dans cette ville; mais ces dix-huit familles de plus nous auraient fait du bien; elles sont presque toutes d'origine française. Je suis fâché qu'elles se transportent ii
si loin de leur ancienne patrie; mais je me flatte que votre colonie l'emportera sur toutes les autres. Dieu me préserve des lettres de Venise, qui disent qu'après la bataille navale contre les Turcs, ces messieurs ont voulu assassiner l'ambassadeur de France parce qu'il portait un chapeau ; que l'ambassadeur d'Angleterre a été obligé de se sauver déguisé en matelot, et que l'ambassadeur de Venise a échappé à la faveur d'une garde ! Je ne crois point la canaille turque si barbare, quoiqu'elle le soit beaucoup (1)... » Quand Choiseul répondit à cette lettre, il n'était séparé de la disgrâce et de l'exil que par trois mois et sept jours, et sa réponse va clore sa correspondance avec Voltaire :
(1) Pour la fin Je celte lettre qui est du 7 septembre, voir aux pièces justificatives, page 290.
« Versailles, le 17 septembre i770.
« Je vois, Monsieur, par votre lettre du 7 de ce mois que le Roi de Prusse a attiré dans son pays 18 familles d'horloger de Genève; j'en suis fâché, puisqu'elles sont presque toutes d'origine française et que, si le Roi de Prusse a le moyen de faire le bien plus promptement que nous, le nôtre tient plus lorigtems que le sien. Au reste continués. Monsieur, à encourager votre colonie; nous ferons ce que nous pourons pour la rendre heureuse, il faut seulement qu'elle nous donne le tems d'en préparer les moyens.
" La nouvelle qui vous est veniie de Venise est de toute fausseté; j'ai eu des nouvelles de l'Ambassadeur du Roi à Gonstantinople, postérieures à l'époque dont vous me parlés.
« Ayés soin, Monsieur, de votre santé, donnés m'en quelquefois des nouvelles et ne doutés pas plus de l'intérêt que j'y prends que des senlimens que vous me connaisses pour vous. »
246 CUniSF.UL ET VOLTAIRE.
Cette lettre, nous Tavons dit, la dernière qu'à notre connaissance Choiseul ait écrite à Voltaire, n'a pas l'enjouement qu'il affectait auparavant eiï entretenant le spirituel philosophe. Tout y est cérieux, le titre de Monsieur qui remplace celui d'Ermite ou de chère Marmotte, la tenue des paragraphes où pas un trait plaisant ne se glisse, c;t ce ton grave, si peu familier au duc de Choiceul, n'est-il pas le reflet des dangers dont l'approche se faisait sentir?
La nouvelle favorite, Mme du Barry, n'avait pu p«rdonner au Duc le peu d'égards dont il s'était cru obligé envers elle, et, soutenue par les intrigues du chancelier Maupeou et du contrôleur général Terrai, elle avait réussi à persuader au Roi que le duc de Choiseul complotait contre la paix en travaillant h amener une guerre nouvelle avec l'Angleterre, la Russie et la Prusse. Le Roi ne crut pas beaucoup h ce complot contre sa tranquillité, mais, désireux d'être délivré de l'obsession dont on le fatiguait chaque jour à ce r>ujet, il finit par se résigner à renvoyer le Ministre et à exiler 1 homme. Le 24 décembre,
Ghoiseul reçut l'annonce de sa disgrâce signe'e du Roi (1) :
<i J'ordonne à mon cousin le duc de Ghoiser.l de remettre la démission de sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des postes entre les mains du duc de la Vrillière, et de se retirer à Ghanteloup jusqu'à nouvel ordre de ma part.
« A Versailles, ce 24 décembre 1770,
« Louis, d
Le duc de la Vrillière, chargé de remettre cette lettre à Ghoiseul, devait en outre lui donner ordre de ne voir à Ghanteloup que sa famille et les personnes autorisées par le Roi à se rendre auprès de lui. G'est ce dont témoigne le billet suivant, joint par le Roi à la lettre d'exil (2) :
« Le duc de la Vrillière remettra les ordres cyjoints à M. de Ghoiseul et me rapportera leurs démissions. Sans Mme de Ghoiseul j'aurai en-
(1) Celte lettre du Roi est publiée dans la Revue de Paris, anaée 1829, tome IV, paj»e 63.
(2) Ce billet, qui ainsi que la lettre du Roi, f.iit ji;irtif des pièces copiées dans notre manuscrit, a été éj;alcmeiit puljjiédans la Revue de Paris de 1829.
248 CHOISFl'L KT VOLTAIRE
voyé son mari autre part, à cause que sa terre se trouve dans son gouvernement; mais il en usera comme s'il n'y était pas. Il n'y verra (|ue sa famille et ceux à qui je pourrai permettre d'y aller. »
Cette clause a{j{ifravante fut plus sensible à Choiseul que le renvoi lui-même. Il s'attendait depuis quelque temps à son prochain remplacement ; mais, en changeant de position, il ne comptait nullement interrompre les habitudes de luxe, les innombrables relations, les fêtes et la bonne chère qui devaient, d'après ses calculs, l'accompagner à Chanteloup.
Dans le premier moment il écrivit au Roi pour protester contre la défense de voir ou recevoir qui viendrait ou qui lui plairait de faire venir; il fit cette lettre qui, d'après une note à elle attachée, ne fut qu'un projet et resta en brouillon. Elle se trouve dans le même cahier que ses lettres à Voltaire, et nous la reproduisons, non pas seulement parce qu'elle est inédite, mais aussi parce qu'elle termine dignement la période d'histoire qui fait le sujet de notre étude.
« Sire,
« J'ai été nommé par Votre Majesté il v a 1 1 ans, Sire, Ministre des Affaires Étrangères, sans que j'eusse désiré cette place, ni même que j'eusse songé à la remplir; j'ai alors, Sire, obéi à vos ordres avec répugnance.
« A la Paix, je suis resté chargé de deux Ministères par soumission à vos volontés et par reconnaissance de vos bienfaits.
« Depuis la Paix, Votre Majesté a du être convaincue combien j'étais peu attaché à la place de Ministre et à la faveur qui en est la suitte; je ne regrette ni l'une ni l'autre et j'aurais à remercier Votre Majesté de m'en avoir soulagé si je ne voyais, Sire, qu'en m'excluant de votre Conseil, j'ai eu le malheur de perdre les bonnes grâces de Votre Majesté au point d'altérer sa justice.
« J'étais averti, Sire, des projets des intrigants sur ma chute prochaine; ils publiaient leurs espérances avec l'indiscrétion et l'étourderie qui leur est propre; je ne puis pas vaincre le mépris qui est en moi pour ce qui est méprisa-
250 CHf)I.SEUL KT VOLTAIRE.
ble ; j'avoue à Votre Majesté que j'ai été trompé par la bonne opinion que j'avais de mes services, et d'ailleurs je ne pouvais pas croire, quoique l'on m'en eût prévenu, que Votre Majesté se donnerait la peine de me dissimuler ma disgrâce jusqu'au dernier moment. Il est très simple que Votre Majesté ne me croye pas digne de sa confiance, ni propre aux places du Ministère que j'exerçais; je désire pour votre gloire. Sire, et pour le bien de votre État que ceux qui me remplaceront servent Votre Majesté aussi bien queje crois l'avoir servi; je ne jalouserai certainement dans aucune circonstance ni leur talent, ni leur crédit. Il est aussi très simple. Sire, qu'ayant eu, qnoiqu'innocemment, le malheur de vous déplaire, vous éloigniez de votre présence un sujet qui n"a plus l'avantage de vous être agréable; je n'ose pas, Sire, réclamer vos anciennes bontés, auxquelles je n'ai plus de droit, mais j'ose réclamer votre justice et vous représenter queje n'ai point mérité que vous me priviés de la liberté de vaquer en tous lieux (hors dans ceux où je pourrais vous rencontrer) aux soins que je dois à ma
famille, à mes affaires et à la santé de ma femme ainsi qu'à la mienne. Quoique vous soyés naturellement bon, Sire, je ne vous demande pas de l'être pour moi, mais vous êtes juste, et c'est cette justice que j'implore en ma faveur, en vous demandant ma liberté comme la dernière {jrace que j'aurai dans le cour de ma vie à demander à Votre Majesté.
<i Je suis, etc. »
Choiseul, en n'envoyant pas ce projet de lettre, avait pensé sans doute qu'il était inutile de se poseren solliciteur auprès d'ennemis qui, la veille encore, se trouvaient sous sa dépendance et relevaient de son bon vouloir. Pour lui cet éloigtaement n'était qu un temps de repos forcé après un exténuant labeur, et ce fut si peu la disjjràce qu'à son départ on lui fit un véritable triomphe. Tous les honnêtes gens, tous les mécontents, peu soucieux des ordres et des défenses imposés par un gouvernement entièrement livré aux plus bas caprices, aux plus viles intrigues, le suivirent sur la route de Ghanteloup qui, ce jour-là, se couvrit
de carrosses occupés par ce que la Cour avait de plus grand et do plus magnifique.
Non contents de lui servir d'escorte, ses amis et ses admirateurs lui formèrent bientôt une véritable cour et l'entourèrent dans son exil des témoignages les plus flatteurs d'estime et de dévouement. Parmi ceux qui continuèrent après son changement à lui témoigner les sentiments de reconnaissance dus à ses bienfaits, Voltaire se montra, dans ses lettres du moins, l'un des plus fidèles; il affirma avec énergie l'indignation que lui causaient l'injustice etla faiblesse du Roi. Futil sincère ? Avec lui peut-on jamais être sûr du fondde ses sentiments? Quoi qu'il en soit, les amis de Ghoiseul et Choiseul lui-même l'accusèrent hautement d'ingratitude et de trahison. Fausse ou vraie, cette accusation expliquerait comment le Duc aurait cessé la correspondance ; pour Voltaire , il en exprima constamment sa douleur que nous croyons sincère. Bien assez de péchés pèsent sur sa conscience ; ne le chargeons pas de celui-là.