‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 15 sur 32 · DES VERTUS CARDINALES · texte numérisé non relu

DES VERTUS CARDINALES

adame de Maintenon, se trouvant à la classe bleue, parla aux demoiselles sur les vertus cardinales, et dit premièrement que ce mot était pris du mot latin cardo qui signifie gond, parce que, de même qu'une porte roule sur ses gonds, ainsi toute la conduite de notre vie doit rouler sur ces quatre vertus qui renferment toutes les autres. Elle les exhorta à les aimer et à ne pas s'en tenir à les savoir définir, mais à les pratiquer, afin d'acquérir de bonne heure du mérite.

— Mademoiselle de Villeneuve lui demanda

en quoi consistait le mérite; — elle répondit: A avoir un assemblage de vertus et de bonnes qualités, et surtout de la religion et de la raison. Puis elle expliqua la Justice, disant que celle d'action consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû, et à consentir qu'on nous rende à nous-mêmes ce que nous méritons : — Qu'est-ce que l'on mérite quand on a tort? Mademoiselle de Laudonie, répondez. — On mérite le blâme, répondit-elle. — Oui, dit Madame de Maintenon, et c'est une justice de souffrir qu'on nous blâme quand nous avons tort, et outre cela, c'est une des meilleures manières de réparer ses fautes; il n'y a personne qui n'en puisse faire ; mais c'est la marque d'un très-bon esprit de les reconnaître et d'en convenir, et au contraire, c'est une marque de très-petit esprit que de ne pouvoir convenir de ses torts, et de chercher de fausses excuses pour les couvrir.

Elle dit ensuite qu'outre cette sorte de jus-

tice qui se doit trouver dans nos actions, il y en a une de jugement qui s'appelle équité, qui fait que sans se laisser préoccuper par ses inclinations ou ses répugnances, on se forme de justes idéee de toutes choses, on discerne le bien d'avec le mal, jusqu'à voir les défauts de ses amis sans se laisser aveugler en leur faveur par l'amitié qu'on a pour eux, et à reconnaître de bonne foi les bonnes qualités qui se peuvent trouver dans les personnes que nous aimons le moins ou qui nous sont le plus contraires. La plus sûre règle pour ne se point tromper dans ses jugements, c'est de les approcher le plus possible de ceux de Dieu» qui nous sont manifestés dans l'Ecriture Sainte et dans l'Evangile; et la seconde règle, qui est aussi tirée de TEvangile, est de juger les autres comme nous voulons être jugés, de penser et de parler d'eux comme nous voulons qu'ils pensent et jugent de nous, et de ies traiter en tout comme nous voudrions en

être traités. Mais il y a encore un degré de justice plus excellent que celui-là et qui demande bien une autre vertu : c'est le désintéressement, qui nous rend capables de décider contre nous-mêmes en faveur de ceux quj ont le bon droit de leur côté. Il se trouve bien des gens qui sont assez équitables pour juger justement les causes des autres; mais, dès qu'ils y sont intéressés, on les trouve tout préoccupés en leur faveur; cela est opposé à la justice, qui veut qu'on se déclare pour la bonne cause en qui que ce soit qu'elle se trouve.

Passons à la Prudence : C'est une vertu qui règle toutes nos paroles et nos actions selon la raison et la religion ; elle fait discerner ce qu'il faut faire ou omettre, dire ou taire, selon les occasions et les circonstances : elle est opposée à l'indiscrétion qui fait parler mal à propos. Et sur cela, elle demanda à Mademoiselle de Saint-Maixant ce qu'elle

croyait de plus contraire à la charité, de railler une personne d'un défaut corporel ou d'un défaut de l'esprit ou de l'humeur. — Cette demoiselle répondit que c'était de reprocher les défauts de l'esprit ou du cœur. — Il ne convient jamais, dit Madame de Maintenon, de relever aucuns défauts, la charité nous engage à les excuser tous; mais je trouve que c'est une bassesse et une cruauté de reprocher à quelqu'un un défaut naturel auquel il n'a nulle part, et qu'on n'est pas maître de corriger. Les bons coeurs et les esprits bien faits sont incapables de rire de ces sortes de défauts ; ils les supportent et les cachent avec soin et avec tendresse pour ceux qui les ont. Mais je trouverais plus excusable de reprocher un défaut de l'esprit et de l'humeur; car, après toutj la personne en qui il est, pourrait s'en corriger, ou du moins le diminuer; ainsi elle est blâmable de s'y laisser aller ; mais cependant la charité nous défend de les rc-

procher non plus que les autres. Un moyen d'éviter l'indiscrétion qui est si désagréable et si insupportable dans la société, est de devenir prudente, de faire réflexion à ce que nous voulons dire, afin de prévoir s'il n'aura aucune mauvaise suite et ne fâchera personne.

La Prudence fait encore consulter les personnes sages et expérimentées; elle fait prendre de justes mesures pour venir à bout de ce qu'on veut entreprendre, et elle n'entreprend rien que de juste et ne le fait point sans apparence de succès.

La Tempérafîce est une vertu qui nous modère en toutes choses et nous fait tenir un juste miheu entre Je trop et le trop peu. Elle est d'un usage continuel, elle empêche tout emportement de passion, soit de joie, soit de tristesse : si on rit, c'est avec modération et modestie; si on pleure, c'est sans se livrer tout entière à la douleur, la portant paisible-

ment et patiemment; si on mange, c'est avec modération; enfin la tempérance empêche tout excès. J'ai connu trois personnes qui eurent un grand sujet de tristesse par la perte d'un frère qui leur était également cher; l'une d'elles, si outrée de douleur, qu'elle se battait la tête contre la muraille, ne voulait ni boire ni manger et donnait toutes les marques d'une douleur excessive; les autres au contraire, pleuraient si paisiblement, quoique très-amèrement^ qu'elles ne faisaient aucun geste qui marquât le moindre emportement; laquelle de ces tristesses trouvez-vous la plus raisonnable? C'est sans doute celle qui demeure dans les bornes de la modération et de la patience.

La Tempérance vous est, à vous autres, très-nécessaire en toute occasion, car le faible de la jeunesse est l'emportement pour la joie et le plaisir; tout la met hors d'elle et ^'empêche de se posséder si elle n'a grand

soin de retenir la fougue de ce penchant. Retenez bien ce que je vais vous dire : Toute personne qui n'est pas maîtresse d'elle-même n'aura jamais de mérite, ni selon Dieu, ni selon le monde. Il faut être maîtresse de sa joie pour ne pas se laisser aller aux grands éclats de rire, aux démonstrations excessives; toute joie qui se montre par la posture du corps est immodérée, et par conséquent opposée à la tempérance. On ne doit jamais entendre rire avec éclats une personne modeste et bien élevée; le Saint-Esprit, comme vous le savez, dit lui-même que le rire du fou s'entend parce qu'il rit avec éclat; mais que celui du sage ne s'entend point, et cela parce qu'il est maître de ses mouvements et sait les modérer.

La Force est une vertu qui nous fait poursuivre avec courage nos entreprises et surmonter les obstacles que nous trouvons dans les autres et dans nous-mêmes, au bien que

nous avons entrepris sans nous rendre aux difficultés, soutenant les événements fâcheux avec fermeté et sans abattement.

A qui est-elle le plus nécessaire de nous tous, cette vertu de force, Beauvais? — C'est à celle qui a le plus de défauts, dit la demoiselle, et les plus difficiles à détruire. — Oui,. je le pense comme vous, dit Madame de Maintenon. Puis, elle ajouta : celles qui ont le plus de défauts ou qui sentent qu'elles ne sont pas si bien nées ne doivent pas se décourager et s'imaginer qu'elles ne pourront jamais venir à bout de les détruire.

SUR LA MAUVAISE Gl.01RE

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