‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 17 sur 32 · SUR LA NECESSITE DE TOUT APPRENDRE ET DE FAIRE PLAISIR · texte numérisé non relu

SUR LA NECESSITE DE TOUT APPRENDRE ET DE FAIRE PLAISIR

S 'adressant un jour à la classe verte, Ma- dame de Maintenon parla ainsi : — ...Je vous le répète, mes chères enfants, il ne faut rien négliger de ce que l'on peut apprendre. Rien ne marque tant l'esprit d'une personne que d'aimer à apprendre et à voir comment se fait chaque chose. Madame la duchesse de Bourgogne sait toutes sortes d'ouvrages. J'en suis souvent étonnée; je crois qu'elle a été élevée comme le sont tous nos princes et qu'apparemment quelque femme de chambre pour lui faire sa cour lui apprenait ce qu'elle savait. Elle n'a pas besoin de savoir des

métiers dans la place où elle est ; cependant elle sait tout, on ne peut rien lui montrer. Ainsi croiriez-vous qu'elle se connaît à la fièvre, et elle ne manque guère de me tâter le pouls quand elle croit que je suis malade, et ce qu'elle me dit, on est sûr que M. Fagon me le dit aussi. Elle sait filer la laine^ le lin, la soie, filer au rouet, tricoter. Elle s'est brodé un habit de taffetas jaune. Je me suis aussi appris à filer moi-même pour vouloir faire plaisir à ma gouvernante, je lui filais des habits. M. de Louvois savait toutes sortes de métiers; il avait les doigts prodigieusement gros, à peu près comme deux de mes pouces, et avec cela il démontait une montre avec une adresse admirable quoiqu'il n'y ait rien de si délicat. Il était cordonnier, maçon, jardinier. Un jour que je dévidais de la soie plate sur deux cartes ou carrés faits d'une jolie façon, il était auprès du roi dans ma chambre et mourait d'envie de voir comment ce que je

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tenais était fait. Le Roi s'er* aperçut et me le dit tout bas. Je le lui montrai. Il défit la soie, examina la carte et raccommoda tout, fort adroitement.

Il n'y a rien qu'on n'ait quelquefois besoin de savoir. Dans le temps que j'élevais les princes, nous changions souvent de lieu, et il fallait chaque fois retendre les tapisseries. Je montais à l'échelle moi-même, car je n'avais personne et je n'osais le faire faire par des nourrices. Ainsi il me fallait faire un métier que je n'avais assurément jamais appris. — C'est que vous aviez beaucoup de courage, dit une des maîtresses. — Il est vrai, reprit Madame de Maintenon, que j'en avais dans ma jeunesse. — C'est ce qui manque, dit la maîtresse, un peu à nos demoiselles, elles se trouvent fatiguées de la moindre peine ; elles ne sauraient faire un tour de jardin qu'elles ne soient lasses. — Elles ne devraient pas, dit Madame, être un moment assises; il est bon

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de sauter, danser, courir^ jouer aux barres, aux quilles et autres jeux d'exercice : cela les fait croître. C'est peut-être ce qui fait qu'elles demeurent si petites. Il est étonnant qu'elles n'aiment point à agir à leur âge et qu'elles soient partout portées à s'asseoir et à s'appuyer. Madame de Richelieu, à soixante-dix ans, ne s'était jamais appuyée dans son carrosse, et moi, vieille ei malade comme je suis, je reste toujours droite comme vous me voyez. Je suis ravie quand je vous vois frotter et balayer l'église, parce que cela est bon pour votre santé. Si on le pouvait, on vous enverrait partout pour vous faire agir. Mais on ne peut vous élever en courant toujours. — Non, Madame, dit la demoiselle, parce que notre mérite dépend de notre travail, aidé de la grâce de Dieu. — Voilà une réponse admirable! dit Madame de Maintenon, ne l'oubliez jamais, mes enfants : notre mérite dépend de notre travail; je vous laisse sur ce mot.

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