‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 18 sur 32 · CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE PRATIQUANT NÉANMOINS L'HUMILITÉ · texte numérisé non relu

CONSERVER LA BONNE RENOMMÉE PRATIQUANT NÉANMOINS L'HUMILITÉ

Après la lecture d'un chapitre de V Introduction à la Vie dévote. Madame de Maintenon, s'adressant aux élèves des grandes classes, parla ainsi : — Je suis persuadée, mes chères enfants, qu'il n'y en a pas une parmi vous qui ne veuille avoir une bonne réputation, car il faudrait être insensée pour ne pas s'en soucier, et je suis sûre que quand vous entendez parler de certaines femmes dont tout le monde dit du bien^ vous pensez aussitôt en vous-mêmes : Ah ! que je vou-

drais être comme cela! Cette pensée est juste et naturelle, mais ce n'est pas pourtant le vouloir de la bonne manière, si avec cela on ne travaille pas à faire tout ce qu'il faut pour établir cette réputation que saint François de Sales appelle bonne renommée. Puis elle demanda à Mademoiselle de Maulue ce que c'était que la réputation. Celle-ci répondit que c'est la bonne opinion que le public a d'une personne. Madame de Maintenon ajouta : — Qu'est-ce qu'il faut faire pour mériter une bonne réputation? — La demoiselle dit qu'il fallait se bien conduire en toutes choses, et Mademoiselle de Saint- Laurent, à qui Madame de Maintenon fît la même question, ajouta : et devant tout le monde.

— Suffirait-il, reprit Madame de Maintenon, d'être estimée d'un certain nombre de personnes choisies sans s'embarrasser du reste?

— Je crois, répondit la demoiselle, que ce ne serait pas assez, et qu'il faut que toutes les

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personnes qui nous connaissent disent la même chose. — Vous avez raison, dît Madame de Maintenon, c'est en effet ce qui fait la réputation, et pour commencer par les personnes importantes, il faudrait que Monsieur votre père dît : Ah ! que je suis heureux d'avoir une fille comme la mienne! Mon Dieu,, que ma fille est raisonnable ! Vos autres parents chez qui vous pouvez être : Qu'il y a du plaisir à avoir mademoiselle une telle chez soi! Votre femme de chambre : Que Mademoiselle est aisée à servir ! tout de même d'un cordonnier, d'un tailleur, d'une blanchisseuse, d'un domestique, car les domestiques n'ont point d'autre conversation, dès qu'ils sont seuls, que sur leurs maîtres ou maîtresses, et pour peu qu'il y ait du mal à dire d'eux, il est bientôt divulgué ainsi que ce qu'ils remarquent en eux. Votre réputation dépend souvent des gens dont on se défie le moins, et c'est pour cela qu'il faut

être toujours sur ses gardes avec tout le monde.

Elle demanda ensuite à Mademoiselle de Boulainvilliers si cela était bien difficile. La demoiselle répondit que oui, parce que toutes nos inclinations ne nous portent pas toujours bien également, surtout à une aussi continuelle contrainte que celle qu'il faut se faire pour ne jamais rien montrer que de bon. — Cela est vrai, reprit Madame de Maintenon, mais on est bien dédommagé de cette contrainte par l'estime qu'on s'acquiert et par le goût que les gens vertueux ont communément pour nous ; quant aux libertins, il ne se faut pas mettre en peine de leurs critiques, mais marcher malgré leurs moqueries d'un pas égal, et avec toutes sortes de précautions, dans le chemin de l'honneur et de la vertu. Comptez que vous ne sauriez commencer trop tôt à travailler à vous établir une bonne réputation^ et que vous ne devez pas négliger.

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même dès à présent, l'estime de vos compagnes, parce que les premières impressions sont fortes et ne s'effacent guère, et il est tout simple que, si elles remarquent en vous un mauvais naturel, une mauvaise conduite ou quelque défaut considérable, duquel vous négligerez de vous corriger, l'impression leur en reste toute leur vie. Celles d'entre vous qui sont accommodantes, qui ne parlent guère^ qui écoutent volontiers les autres, qui s'incommodent pour leur faire plaisir, qui montrent de la modération, de la sagesse et de la piété en tout, sont déjà estimées; à quoi tient il que vous ne soyez toutes comme cela? Je sais que ce n'est pas également aisé à tout le monde et qu'il en coûte plus aux uns qu'aux autres, mais tenez pour certain que chacun peut y parvenir ; car, heureusement pour nous, tout notre mérite dépend de notre travail aidé de la grâce de Dieu, et cette grâce ne nous manque jamais quand nous sommes

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fidèles à la lui demander avec instance et humilité. Faites vos réflexions sur ce que je viens de vous dire, et prenez dès à présent vos mesures pour acquérir une bonne réputation ; mais selon l'excellent avis de saint François de Sales, afin d'en faire une vertu chrétienne qui soit agréable à Dieu et méritoire pour vous, n'oubliez pas de l'accompagner de l'humilité. Comment cela se peut-il faire, d'Ardenne? — C'est, répondit la demoiselle, en ayant de bas sentiments pour nous-mêmes, en ne désirant point d'avoir cette bonne réputation uniquement par rapport à nous^ mais dans le même esprit que Notre-Seigneur nous a dit de faire nos bonnes œuvres devant les hommes, non pas pour être louées, mais pour que Dieu en scit glorifié. — Voilà qui est parfaitement bien répondu, reprit Madame de Maintenon ; pratiquez, mes enfants, tout ce que vous savez de bon, et ni vous ni nous n'aurons perdu notre temps.

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