‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 3 sur 32 · XVI II · texte numérisé non relu

XVI II

des huguenots au giron de l'Eglise et à la foi catholique, elle aurait préféré que ce retour se fût opéré plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur, que par la sévérité. Le roi qui déploya un zèle si rigoureux dans cette déplorable affaire, aurait voulu voir Mme de Maintenon y prendre une part plus animée et lui disait à ce sujet : « Je crains, Madame, que les ménagements que vous voudriez que l'on eût pour les huguenots ne viennent de quelque prévention pour votre ancienne religion. »

« Tous les membres de la famille royale ne « s'adressaient à Mme de Maintenon qu'avec « déférence et respect. La Cour, les Parle- « ments, l'armée, les hauts dignitaires de l'E- « glise, les princes étrangers recouraient à « elle comme àLouis, et sollicitaient son ami- « tié, ses bonnes grâces, ses faveurs, sa puis- « santé protection auprès du souverain ; mal- « gré cette puissance, elle savait, dans les

v< circonstances solennelles et dans les céré- « monies d'apparat, s'effacer et se tenir mo- « destement au second rang (i). » Sa corlespondance avec Mme des Ursins prouve que son tact était aussi grand que son désir d'aplanir les diificultés diplomatiques entre l'Espagne et la France. La duchesse de Bourgogne (sœur de la reine d'Espagne), reçut d'elle les meilleures leçons à son arrivée en France, et plus tard, on la vit sans cesse rechercher la société de Mme de Maintenon qu'elle appelait sa tante. Enfin, les lettres que lui écrivirent l'abbé Gobelin^ l'abbé Godet des Marais, évêque de Chartres, l'abbé Jassault, ses directeurs, l'abbé de la Ghétardie, curé de Saint-Sulpice puis évêque de Poitiers, Bourdaloue, Bossuet et surtout Fénélon, toutes ces lettres montrent la haute estime que le clergé avait pour elle. Sa correspon-

(i) Fouque. Précis historique sur Mme de Maintenon.

dance avec ces prélats eut lieu à partir de 1688. En 1690, Fénélon lui adressa, sur ses défauts, cette admirable lettre qu'il suffit de méditer pour comprendre le caractère de la femme à laquelle on l'adresse.

Dès 1680, Mme de Maintenon vint en aide à Mme de Brinon qui élevait à Montmorency un petit nombre de jeunes filles pauvres. Deux ans plus tard, préoccupée de l'état précaire de la noblesse de province, elletransporta à Rueil la maison de Montmorency et y établit un plus grand nombre d'élèves. De Rueil, la maison fut transférée à Noisy pour y être encore agrandie, et enfin, « en 1686, dit « M.Lavallée (i), Louis XIV, à la soUicita-

(i) Lettres sur réducation, — Préface.

Nous devons a M. Théophile Lavallée l'édition la plus complète des Œuvres de Mme de Maintenon. La mort n'a pas permis à ce travailleur si consciencieux de tirer parti de tous les précieux documents qu'il avait entre les mains. Mais 10 volumes en ont paru, et les

« tion de Mme de Maintcnon, fonda la mai- « son royale de Saint- Cyr, dite de l'Institut « de Saint-Louis^ pour l'éducation de deux « cent cinquante demoiselles de pauvre no-

« blesse Elles devaient produire un certi-

« ficat de leur évêque attestant qu'elles « étaient pauvres, et faire preuve de cent « quarante ans de noblesse (4 degrés) du « côté paternel seulement. On n'exigeait « rien du côté maternel (i).

« Les demoiselles entraient dans la maison « depuis l'âge de sept ans jusqu'à douze ans ; « elles y restaient jusqu'à vingt ans, sans « jamais sortir que par des permissions rares « et spéciales, ne pouvant être visitées par « leurs parents que pendant les octaves des « quatre grandesfêtesdel'année. Elles étaient

savantes recherches de l'éditeur captivent autant l'intérêt du lecteur que le fond même de l'ouvrage.

(i) Le duc de Noailles. Histoire de la maison d Sainî-Louis.

— XXH

« partagées, suivant leur âge, en quatre « classes, et dans chaque classe, en cinq ou « six bandes ou familles de huit ou dix « élèves. Jusqu'à l'âge dedixans, elles étaient « dans la classe rouge, et elles y apprenaient « à lire, écrire, compter, les éléments de la « grammaire, le catéchisme et des notions de « l'histoire sainte. A l'âge de onze ans^ elles « passaient dans la classe verte et y apprête naient la même chose, avec la musique et « des notions d'histoire, de géographie et de « mythologie. A l'âge de quatorze ans, elles « passaient dans la classe jaune oùl'instruc- « tion roulait principalement sur la langue « française, la musique,, la religion ; on leur « donnait aussi quelques leçons de dessin et « on leur apprenait à danser. A l'âge de dix- « sept ans, elles passaient dans la classe « bleue, où l'instruction ne roulait plus que « sur la langue et la musique, mais où l'ins- « truction morale était développée jusqu'à

>.< la perfection. D'ailleurs, plus de la moitié « des demoiselles de la classe bleue était « dispersée dans la maison, soit pour aider « les maîtresses des classes, soit pour assister « lesofficières de la maison, c'est-à-dire, la « dépositaire, l'économe, les infirmières, les « maîtresses d'ouvrages, la sacristine^ l'apo- « thicaire, etc. C'était dans ces divers exer- « cices qu'elles trouvaient le complément de « leur éducation. On dispersait de même un « certain nombre de Jaunes, pour aider au « service de la maison, et même on y cm- « ployait les plus petites.

« L'éducation manuelle était fort étendue « à Saint-Gyr ; on y apprenait à coudre, à « broder, à tricoter^ à faire de la tapisserie ; « on y faisait tout le linge de la maison, de « l'infirmerie, de la chapelle, les robes et les « vêtements des dames et des élèves ; « mais « point d'ouvrages exquis, dit Mme de Mainv< tenon, et d'un trop grand dessin, point de

« ces colifichets à broderie ou au petit métier « qui sont inutiles. » Enfin les religieuses et <^ les sœurs converses étant insuffisantes « pour l'instruction et le service de la mai- « son, les demoiselles étaient appelées à les « aider pour desservir le réfectoire, balayer « les dortoirs, nettoyer les classes. « Il faut « les mettre à tout, dit Mme de Maintenon, « et les faire travailler aux ouvrages pénibles « pour les rendre robustes, saines et intelli- « gentes. »

« Lesdemoisell.es sortaient de Saint-Cyr à <^ vingt ans et on leur donnait une dot de « 3,000 livres avec un trousseau. Les maî- « tresses des classes étaient appelées « Dames « de Saint-Louis, » elles étaient prises, en « général, parmi les demoiselles de Saint- « Cyr, et àpartir de l'année 1693, elles firent « des vœux absolus sous la règle de Saint- « Augustin. » Nous citerons parmi les plus célèbres, Mesdames de Brinon, de Saint-

Pierre, de Berval, de Glapion avec lesquelles Mme de Maintenon eut la plus intéressante correspondance. Elle leur donnait ses avis pour la direction de l'éducation et pour celle de leurs âmes.

Mme de Maintenon venait tous les deux jours à Saint-Cyr pour y surveiller toutes choses, faire des instructions aux élèves qu'elle appelait ses chères filles, et y vivre dans le recueillement. Le vieux roi allait souvent aussi dans cet asile de paix se reposer et se distraire des soucis du gouvernement. On chantait des cantates en son honneur, et pour l'une d'elles, Lulli composa ce bel air qui devint en Angleterre l'air national après que Haëndel y eut appliqué les paroles du God save the King. La belle tragédie à' Esther fut représentée devant lui pour la première fois en 1689 ; toute la Cour était là, et les élèves eurent dans ces rôles brillants le plus grand succès. Racine avait déjà fait

jouer à Saint-Gyr, Andromaque^ et en 1691 , on ]0U2iAthaliej mais sans apparat, dans l'appartement de Mme de Maintenon. Ce fut aussi pour Saint-Cyr que Racine fit quatre de SCS plus beaux cantiques spirituels.

Pendant les quatre années qu'elle survécut au roi, Mme de Maintenon cessa complètement des'occuper des choses du dehors. Elle se retira à Saint-Cyr et s'adonna aux œuvres de charité spirituelles ou matérielles, répandant autour d'elle et souvent en secret des aumônes auxquelles elle consacrait la pension que lui avait assignée le roi, ainsi que le revenu de sa terre de Maintenon, « ne réser- « vaut pour elle que ce qui lui était stricte- ^.< ment nécessaire, son plus grand bonheur « étant de se trouver au milieu des pauvres « et des petits, de les soulager, de les con- « soler (i). »

(i) Mémoires sur Mme de Maintenon, vccwùWWs par les Dames de Saint-Cyr.

Elle reçut la visite du Régent, du duc du Maine et de tout ce que la Cour avait de plus considérable ; le czar Pierre le Grand vint la voir en 17 17.

Le I 5 avril 171 9, à l'âge de quatre-vingttrois ans etquelques mois, Mme de Maintenon s'éteignit à Saint-Gyr entourée de tout le personnel delà maison. Elle fut inhumée dans un caveau au milieu du chœur de l'église, et Ton mit sur sa tombe une épitaphe composée par Tabbé de Vertot.

En 1794, Saint-Gyr fut saccagé, et les dépouilles de Mme de Maintenon furent profanées. « Elle eut cela de commun avec les tombes royales de Saint-Denis, dit éloquemment M. le duc de Noailles ; ce jour-là, la fondatrice de Saint-Gyr fut traitée en reine et c'étaient les seuls honneurs que la Providence réservait à son élévation cachée. »

En 1 836, on retrouva les restes de Mme de Maintenon et ils furent pieusement replacés dans la chapelle de Sainte-Candide à Saint- Gyr.

Page 1