‹ Choix d'entretiens et de lettresChapitre 5 sur 32 · DE L'UTILITE DES REFLEXIONS ET QU'IL NE FAUT PAS ÉVITER LA PEINE · texte numérisé non relu

DE L'UTILITE DES REFLEXIONS ET QU'IL NE FAUT PAS ÉVITER LA PEINE

AUX DEJlOISELLES DES GRANDES CLASSES

Je suis fort contente, mes chères enfants, d'avoir trouvé en vous la même docilité et la même simplicité que dans les petites classes; je prétends par là vous donner une grande louange. Si les dames de Saint-Louis ne vous aimaient solidement et ne cherchaient que leurs commodités, elles se tiendraient en repos sans exiger autre chose de vous que ce que vous faites , contentes de ce que l'extérieur va bien ; mais comme nous vous aimons

pour vous-mêmes, et que nous cherchons votre plus grand bien, nous allons travailler à former l'intérieur. Je veux commencer à vous apprendre à profiter des temps de silence que nous avons mis dans le règlement, ce que nous n'avons fait que pour de bonnes raisons ; je veux bien vous les dire ; je crois que vous serez assez raisonnables pour les comprendre. On veut ordinairement que les enfants obéissent à l'aveugle, sans examiner ce qu'on leur ordonne. Nous ne vous traitons pas de même; au contraire, je vous permets d'examiner si ce qu'on vous dit et ce qu'on vous fait faire est raisonnable ou non, parce que vous devez être capables d'entrer dans nos intentions. La première raison du silence qu'on vous fait observer, c'est de vous apprendre à vous taire ; rien ne sied si mal à une jeune fille que de toujours parler, eût-elle le plus grand esprit du monde , et dirait-elle des merveilles. Une autre raison,

c'est de vous donner le temps de faire de sérieuses réflexions, persuadées que si vous le savez bien employer, rien ne contribuera autant à vous rendre raisonnables. Mais pour cela, il faut savoir ce que c'est que réfléchir : c'est penser plusieurs fois avec attention à la même chose. Je crains que vous ne perdiez tout le temps qu'on a prétendu que vous emploiriez aux réflexions ; celles qui vous conviennent précisément sont, par exemple^ sur l'état de vie que vous devez choisir, sur ce que vous entendez dire de bon pour vous l'appliquer, sur la conduite des personnes raisonnables pour y conformer la vôtre. Les plus pieuses prendront ce temps-là pour penser à Dieu et pour s'entretenir avec Lui. Vous pourriez quelquefois compter de mémoire, répéter une instruction pour tâcher de bien la comprendre, répéter ce que vous avez appris par cœur ou apprendre quelque chose, narrer une histoire que vous voulez retenir.

ou raconter ou écrire ; en un mot, vous occuper toujours utilement.

Je veux encore traiter avec vous des précautions que vous prenez pour éviter toute peine et tout travail. Il y en a qui croient pouvoir s'exempter de la loi commune, et qui voudraient ne pas souffrir la moindre chose; cependant ce que vous avez à souffrir présentement n'est rien du tout en comparaison de ce que vous trouverez dans le monde. Il n'y a personne qui ne souffre (i).

Je n'ai jamais été que trois ans avec ma mère, et je me souviens qu'elle nous défendit, à mon frère et à moi, de parler entre nous d'autres choses que de ce que nous lisions dans Plutarque ; c'est un livre où sont

(i) Madame de Mainteiion cnumère les difficultés que l'on trouve dans toutes les situations; elle parle des travaux fatigants auxquels le Roi se livre, de ceux des Ministres, de ceux des magistrats. Puis elle encourage les enfants à penser toujours, même en jouant, et à cherher sur toutes choses.

ly -,

contenus les faits des grands hommes et des femmes qui se sont distingués par leurs vertus ou par quelque action mémorable. Nous ne finissions d'en parler. Après avoir lu, nous étions toujours à comparer les faits des uns et des autres. Une telle femme, lui disais-je, s'est plus signalée qu'un tel homme ; elle a fait telle et telle chose. Mon frère me prouvait que son héros était plus merveilleux. Cette belle action, me disait-il, est de lui; et je courais vite regarder dans mon livre s'il n'y avait rien à opposer à ce qu'il disait ; nous soutenions bien l'un et l'autre notre parti fort vivement ; cela nous divertissait beaucoup, et depuis que ma mère nous eut défendu de parler d'autre chose, nous y mîmes tout notre plaisir, bien loin de regarder cette espèce d'assujettissement comme fâcheux et pénible. Il y en a bien d'entre vous qui auraient trouvé cet ordr€ trop gênant, et qui s'en seraient peut-être lait un sujet de peine.

Tous les exemples que je viens de vous citer, mes enfants^ ne sont que des bagatelles, mais qui nous font voir que vous étendez cette crainte de la peine à tout et jusque dans vos divertissements ; il faut assurément que vous vous croyiez de meilleure condition que le reste du monde, puisque vous voulez vous exempter d'avoir part à tout ce qui est généralement pour tous. Ce que je vous dis, mes enfants, je le dis pour vous piquer un peu d'émulation et vous forcer à être courageuses, à compter pour rien la peine, à savoir en prendre de toutes les sortes et de bonne grâce quand elles se présentent et qu'elles sont ou utiles, ou convenables^ ou nécessaires et inévitables. Ne vaut-il pas infiniment mieux, en ces occasions, faire de bon cœur et courageusement les choses, que de suivre ses répugnances, son dégoût et son ennui? Je vous parle pour ainsi dire humainement, car à des filles pieuses comme je me

persuade que vous Têtes, je devrais ne parler que de motifs de piété, et vous faire comprendre avec quelle fidélité tout bon chrétien a soin de ménager pour l'amour de Dieu et pour son salut, toutes les peines et les contraintes qui se présentent, de quelque nature qu'elles soient, petites et grandes, et surtout celles de son état ; il sait faire un saint usage de tout. Et voilà, mes enfants, comme je vous désire toutes.

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