DE LA RECONNAISSANCE
Madame de Maintenon étant à la classe verte, demanda un jour ce que c'était que la reconnaissance. — C'est, répondit la jeune fille qu'elle interrogeait, faire tout son possible pour plaire aux personnes qui vous ont fait du bien. — Non-seulement vouloir leur plaire, ajouta Madame de Maintenon, mais se souvenir du bien qu'elles nous ont fait et le témoigner dans les occasions qui se
présentent. Et l'ingratitude, la connaissezvous ? — La demoiselle dit que c'était tout le contraire. — Il est vrai, reprit Madame de Maintenon, c'est oublier les bienfaits qu'on a reçus. Savez-vous pour qui vous devez avoir de la reconnaissance ? C'est première-
ment pour Dieu et puis pour les personnes qui vous font du bien : par exemple, devezvous avoir de la reconnaissance p 3ur l'instruction que je vous fais à présent ? — La demoiselle fut embarrassée : elle en sentait beaucoup pour Madame de Maintenon, et elle voyait qu'elle en devait avoir encore plus pour Dieu ; elle ne savait que dire. — N'en doutez point, lui dit Madame de Maintenon ; c'est principalement pour Dieu qu'il en faut avoir; c'est Lui qui a permis que je vinsse ici plutôt qu'ailleurs, en m'inspirant de vous parler. Il fait que l'on vous dit des choses convenables. Mais pensez-vous qu'il soit indigne de Dieu de se mêler de si petites choses et croyezvous en effet qu'il s'en mêle ? — Oui, Madame dit Mademoiselle de Merbouton. — Assurément, reprit-elle ; il vous les rend profitables et utiles. Y a-t-il rien dans l'Evangile qui marque que Dieu ordonne et permettout? — Mademoiselle de Gateuil répondit que Notre-
Seigneur Jésus-Christassurequ'ilne tombepas un seul cheveu de notre tête sans son ordre, eh bien ! reprit gaiement Madame de Maintenon, combien plus se mêlera -t-il de notre instruction, car ne vaut-elle pas mieux qu'un cheveu? Puis^ elle demanda à Mademoiselle de Morangle si elle pouvait avoir de la reconnaissance pour une personne qu*elle n'aimerait pas. — Elle répondit que cela était difficile, mais qu'il faudraitse contraindre. — Laissons la reconnaissance, ajouta -t-elle, pour un moment; dites-moi tout simplementsi vous pourriez aimer une personne pour qui vous n'auriez pas d'estime? — Elle répondit que non. • — Il est vrai, dit Madame de Maintenon, qi^'il n'est pas possible d'aimer d'une vraie amitié une personne qu'on n'estime point, parce que la vraie et solide amitié est fondée sur l'estime et sur le mérite. Revenons à la reconnaissance. Il faut rapporter à Dieu tout le bien qu'on nous fait, mais il ne faut pas se
faire de cela un mauvais prétexte pour être ingrates à Tégard des personnes de qui Dieu s'est servi pour nous faire du bien ; ce serait un mauvais raisonnement de dire: c'est pour Dieu que je dois avoir de la reconnaissance, je ne dois rien aux créatures. II veut qu'on leur doive après Lui tout le bien qu'il nous fait par elles.
Elle demanda ensuite s'il n'y avaitpas d'ingrates dans la classe ; — elles répondirent toutes que non ; — elle dit encore ; Que les ingrates se lèvent ! — Personne ne remua son siège ; ce qui lui fit dire que l'ingratitude est un défaut qu'on ne veut point avouer, parce qu'il est bas et qu'il montre un bien mauvais cœur ; chacun le désavoue et cependant il est fort commun. Il y a d'autres défauts dont on convient plus aisément ; je suis sûre, par exemple, que si je demandais les paresseuses» plusieurs d'entre vous se lèveraient pour peu qu'elles fussent simples. Je ne puis douter
que quelques-unes ne se sentent coupables de paresse.
Elle demanda ensuite s'il n'y avait point de disputes dans la classe et si les élèves étaient toutes bien unies ensemble.
— La maîtresse assura qu'elles s'aimaient toutes comme des sœurs, et qu'on ne voyait aucun démêlé parmi elles. — Si cela est, répondit Madame de Maintenon, vous avez la paix, cette paix que Jésus-Christ a tant de fois recommandée à ses Apôtres, et que saint Paul souhaitait aux chrétiens auxquels il écrivait : C'est une excellente disposition pour vous préparer à recevoir le Saint-Esprit.
Adieu^mes enfants, je vous reviendrai voir avant cette fête (i) pour nous exciter ensemble à la bien célébrer et à tâcher de mériter "d'y recevoir l'abondance des grâces qui y sont attachées.
(î) La Pentecôte. ■
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