AUX DEMOISELLES DES DEUX GRANDES CLASSES
adame de Maintenon leur dit : ■ — Je commence aujourd'hui par vous exhorter à bien profiter de cette retraite ; ne vous attendez pas à apprendre des choses nouvelles, puisque les vérités de la religion sont toujours les mêmes ; mais à les méditer avec plus de goût que jamais, et à y faire une attention toute nouvelle et encore plus grande que par le passé. Allons^ mes chères enfants, que ces
saints jours soient ceux de votre conversion ; vous savez que tout le monde en a besoin, du petit au grand, et qu'il y a toujours beaucoup à réformer en nous tant que nous sommes en cette misérable vie. Les prédicateurs prêcheront toujours la patience et le retour vers Dieu, parce qu'on aura toujours besoin de se convertir à Lui, les uns plus, les autres moins ; ce serait un grand orgueil et une grande présomption de croire n'en pas avoir besoin. Prenez de bonnes mesures avec Dieu pour détruire en vous tout ce qui Lui déplaît, pour y établir en la olace les vertus qui vous manquent, et poui vous onaer et enraciner si solidement dans la piété, que rien dans la suite ne puisse vous en détourner. Il n'y a que cela de bon, même dans ce monde-ci, et hors de ce chemin, on est toujours dans un péril évident de se perdre, et l'on se perd effectivement pour l'éternité si Dieu ne fait une espèce de miracle sur lequel il ne nous est
pas permis de compter pour nous rappeler à Lui.
Quelques-unes d'entre vous pourraient me dire : Mais nous sommes^encore bien jeunes, et nous aurons tout le temps, après nous être diverties, de rentrer en nous-mêmes et de revenir à Dieu. Je leur réponds que Ton ne peut commencer trop tôt à bien servir Dieu ; que plus tôt elles auront commencé et plus elles l'auront fait avec ferveur et avec fidélité, plus leur récompense sera grande. Je crois qu'un écueil assez ordinaire aux jeunes personnes, c'est de compter sur une pénitence à venir, qu'elles ont dessein de faire un jour après s'être donné du bon temps; elles se flattent que Dieu, comme à un saint Augustin et à une sainte Thérèse^ etc., leur fera la grâce de se convertir, et qu'elles deviendront saintes à leur tour. Mais, hélas, que le nombre de ces heureux pénitents est petit et que celui des pécheurs qui ont compté sur la péni-
tence et sont morts malheureusement sans avoir eu le temps de la faire, est innombrable ! J'espère qu'aucune de vous ne prendra ce travers si périlleux, et je suis bien aise, en passant, de porter votre attention sur le grand avantage que les âmes innocentes et ferventes en même temps, ont sur les âmes pénitentes, je dis même sur les saints pénitents ; car n'est-il pas ordinaire que les âmes innocentes, qui ont toujours été pénétrées de son amour et de la crainte de lui déplaire en la moindre chose, pleurent et gémissent sur leurs plus petites infidélités avec la même contrition, la même douleur et la même ardeur que les saints véritablement pénitents le font sur leurs plus grands péchés? Ce que je dis là n'est pas pour diminuer le mérite de ces saints pénitents dont l'exemple est si consolant pour les pécheurs, mais pour v,ous encourager à faire vos efforts, et à prendre toutes sortes de précautions pour conserver
chèrement le précieux trésor de l'innocence qui est le moyen le plus sûr et le plus doux pour se sauver, et qui porte toujours avec lui de si grands avantages, même dans ce monde.
Je ne puis mieux faire, ce me semble, pour vous encourager à embrasser généreusement pour le reste de vos jours la pratique d'une vie chrétienne, que de vous proposer l'exemple de M. le duc de Bourgogne ; c'est un jeune prince à peu près de votre âge^ puisqu'il n'a pas encore vingt-deux ans. Depuis sa première Communion, nous avons vu disparaître peu à peu tous les défauts de son enfance, défauts qui nous donnaient de grandes craintes pour l'avenir ; sa piété a toujours été croissant ; son progrès était visible d'une communion à l'autre; il a surmonté généreusement toutes les railleries qu'il a eu à essuyer dans le commencement ; et à présent il est l'admiration de tout le monde. Il communie très-
souvent, entend tous les jours la messe, où il y a presse d'aller avec lui pour s'édifier de la manière respectueuse et pleine de religion avec laquelle il y assiste; il s'enferme seul dans son cabinet une ou deux heures de l'après-dînée, ce qui est fort rare à la cour; il a plusieurs livres de piété sur sa table, ce qui fait juger qu'il emploie ce temps à les lire ou à prier. Mais ce qui marque davantage la solidité de sa piété, c'est la violence qu'il continue de se faire à lui-même pour détruire entièrement ses défauts ; et, comme l'on dit, il se tient à quatre pour ne point se fâcher; mais la piété l'a tellement métamorphosé, que, d'emporté et violent qu'il était, il est devenu modéré, doux, complaisant, et si attentif sur lui-même qu'on a peine à discerner si c'est son naturel. Quand il se détermina à servir Dieu tout de bon^ il cessa le jeu qu'il aimait passionnément. Je lui demandais unjourcon fidemment quelles raisons il avait eues de
s'interdire le jeu auquel nous savons qu'il es^ le plus attaché. Il me répondit qu'ayant fait ses réflexions, il avait reconnu que ce qui lui faisait aimer le jeu était le désir du gain ; qu'à la vérité, il ne se souciait pas beaucoup de perdre, mais qu'il sentait une grande joie de gagner ; qu'il craignait que cela ne vînt d'un fond d'avarice et qu'il lui semblait impossible que ce qui vient du péché mortel fût innocent en soi-même. Il pense de même sur tous les autres articles, et quelque envie qu'il ait de faire quelque chose, c'est assez de lui dire qu'il peut y avoir de l'offense envers Dieu pour l'arrêter court. Madame sa femme qui sait bien cela, qui connaît sa grande simplicité malgré son grand esprit, abuse un peu de cette délicatesse de conscience pour le faire abstenir des choses qui lui déplaisent, quoiqu'elles ne soient pas péché, car il suffit qu'elle dise : — Monsieur, si vous continuez à faire cela, vous serez cause que
Dieu sera offensé, parce que je me mettrai en colère. — Il n'en faut pas davantage pour l'arrêter. Il prend avec modération et par complaisance d'autres plaisirs innocents, comme la chasse, la promenade, etc. ; et bien loin que sa piété s'oppose à ces sortes de plaisirs, elle les lui rend plus agréables qu'ils ne le sont à ceux qui, n'ayant pas la ressource de la piété, se laissent tyranniser par leurs passions, ne savent à quoi passer le temps, et cherchent à s'étourdir depuis le matin jusqu'au soir en faisant succéder un plaisir à un autre, sans en trouver aucun qui les satisfasse entièrement. Ils vont à la comédie, à la chasse, aune promenade; je voudrais que vous puissiez les voir revenir, rien n'est plus propre à faire la méditation. Vous les verriez avec un visage chagrin, se plaignant que rien n'a réussi selon leurs désirs : la comédie a été mal jouée, on y mourait de chaud, le mauvais temps les a privés du plaisir de la
promenade, les chiens ont mal chassé, on n'a point pris ses mesures; enfin, à en juger par leur air, on dirait qu'ils viennent d'avoir les plus grandes mortifications, au lieu que le jeune prince, de la piété duquel je vous parle, est toujours content, parce qu'il sait remplir son temps d'exercices pieux et utiles.
On voit les religieuses les plus austères et les plus régulières être gaies et contentes dans une vie si pénible à la nature, et cette innocente joie est le partage de tous ceux qui font le bien.
Demandez la piété à Dieu sans relâche, mes chères enfants; travaillez de toutes vos forces à l'affermir et à la perfectionner; et demandez-la avec une grande confiance et une grande foi en la parole qu'il a bien voulu donner Lui-même dans son Evangile, d'accorder les vrais biens à ceux qui les lui demanderont.. .