CHAPITRE XXXIV
Drt piaiiirt de U vite.
que pour l'amour d'elle qu'on lui a fait la ftiveur II ne me reste plus A parler que des plaisirs it le recevoir, il veut entreprendre de la pré- de ces yeux terrestres dont je veux confesser céder et de la conduire. Ainsi , je pèche sans y toutes les hiutes; et je désire que les oreilles de
penser, mais après je m'en aperçois. votre saint temple, ces oreilles fraternelles et
Quelquefois voulant être trop sur mes gardes charitables les écoutent. Ainsi j'achèverai le dispour éviter cette tromperie , je pèche par un cours de toutes les tentations de la volupté de
excès de sévérité , lorsque je désire de voir pour la chair qui me persécotenl , cependant que je
jamais éloigner de mes oreilles et de celles de soupire et que je souhaite d’entrer en la posl’Église, tous les chants harmonieux dont on a session de ceUe heureuse demeure que vous me accoutumé de chanter les psaumes de David; préparez dans le ciel, et j’estime plus utUe ce que je me souviens Les yeux aiment la diversité des beaux objets d’avoir si souvent ouï dire de saint Athanase, j et les couleurs vives et agréables. Mais que ces |>alriarche d’Alexandrie, qu’il les ftisait chanter ' objets n’arrêtent point mon Ame : que Die«
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seul l'arrête , lui qui a créé toutes ces choses, et qui les a créées toutes bonnes. Mais c'est lui seul qui est mon unique bien et non pas elles. Ces objets , lorsque je veille et durant le jour , frappent mes ycui, et ne me donnent point de trêves comme les sons m'en donnent assez souvent , soit que je n'en entende point d'harmonieux, soit que je n'en entende aucun , comme il arrive quelquefois, lorsque je me trouve dans un (p^nd silence. Car la lumière, cette reine des couleurs, qui se répand sur tout ce que nous voyons, me flatte durant le jour par mille divers attraits, lors même que je pense à autre chose , et que je ne prends pas garde à elle ; elle se glisse si avant dans noas et nous devient si agréable , que s'il arrive qu'elle nous soit tout d'un coup ravie, nous la recherchons avec ardeur, et notre esprit demeure triste si nous en sommes privés pour long-temps.
6 lumière que voyait Tobie, lorsque étant aveugle des yeux du corps, il enseignait à son fils le véritable chemin de la vie, et sans s'égarer jamais, marchait devant lui avec les pieds de la charité ! ü lumière que le patriarche Isaac, quoique son Age eût appe.santi et feniié les yeux charnels de son caq>$, ne laissa pas de voir des yeux spirituels de son Ame, lorsqu'il mérita, non de bénir ses enfans ru les ainnaissant, mais de les connaître en les bénissant! O lumière que voyait Jacob , lorsi|ue la vieillesse lui ayant aussi fait perdre la vue , .son cu'ur éclairé par la grâce lui fil prévoir en la personne de ses enfiins la fécondité du peuple A venir, et croiser mystérieusement les mains sur ses petits-fils, non selon que Joseph lui marquait au dehors, mais selon ce que lui-même disremait au dedans !
YoilA quelle est la véritable lumière, l'unique lumière; et ceux qui la voient et qui l'aiment ne sont tous qu'une même cluwe. Au contraire , cette lumière corporelle dont je parlais, répand dans la vie du siècle une malheureuse douceur et mille attraits dangereux qui la rendent agréable A ses aveugles amans. Mais ceux qui savent en tirer des sujets de vous louer, 6 Dieu créateur de toutes choses , la fimt servir A votre gloire, au lieu de se perdre par elle, comme font les autres, daas ra.s.soupissement et le sommeil de leurs Ames. CTest ainsi que je désire d'étre.
Je résiste aux tromperies des yeux , de peur
qu'ils n'arrétent mes pieds qui commencent , A mon Dieu, à marcher dans vos saintes voies. J’élève vers vous mes yeux invisibles, afin que vous retiriez mes pieds des filets qui 1rs engagent. Vous les dégagez souvent, parce que souvent ils s’y prennent. Vous ne rcs.scz point de les en retirer, parce qu'rn tontes rencontres je me trouve arrêté dans les pièges qui me sont tendus de toutes parts, et que vous, qui êtes la garde d'Israèl, ne dormez ni ne sommeillez jamais.
Comluen les liommrs, par tant de difr'érrns arts et de diffrrens ouvrages, ont- ils ajrmié d'attraits A ces tentât ions qui nous charment par les yeux, soit dans les habits ou dans les meubles, dans les peintures et autres choses pareilles, où ils vont lieaucoup au-delà des bontés de la nécessité et d'une modération raisoimable, et même de ce qui peut serv ir A la représentation des choses de piété, s'attachant ainsi au dcliors aux ouvrages de leurs mains, et abandonnant au dedans celui dont ils sont l'ouvrage, et effrrant en eux-mtmes les traits de cet ouvrage divin! Pour moi, mon Dieu, qni êtes toute ma gloire, cela même in'e.st un snjet de clianter un cantique A votre );luire, et d'offrir A celui qui me sanctifie un sacrifice de louange.
Car je sais que ces beautés qui passent de l'rs|)rit dans les maias ingràieuses des artisans, procèdent de cette beauté qui est au-dessus de nos esprits, et vers laquelle num Ame .soupire nuit et jour. Ces artisans et ceux qui sont passionnés de ces beautés extérieures , tirent de cette beauté première l'idée qui les leur fait agréer ; mais ils n'en tirent pas la lumière qui leur appiTudrait A en bien user. Elle y est, et tmitefois ils ne l'y aperçoivent pas, et ne voient pas qu'ils n'ont (loint besoin de passer plus outre, mais seulement de conserver toutes leurs forces pour votre service, sans les dissiper en les employant A de vains plaisirsqui ne produisent que de l'ennui.
Et moi-même , qui parle ainsi et qui fois ce diseemement, je ne laisse pas de tomber dans le piège de ces beautés visibles , qui ne sont que de faibles crayons de votre invisible et souveraine beauté. .Mais vous m'en retirez , Seigneur, vous m'en retirez, d'autant que votre miséricorde est toujours présente A mes yeux. Ainsi I je me laisse prendre, parce que je suis foible et
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misi^rablc; et vous me délivrez, parce que vous êtes bon et miséricordicui : vous le ftitcs quelquefois .sans que je m’en aperçoive, parce que j’étais tombé sans y penser, et quelquefois aussi avec douleur, parce <|iie je commençais déjà à m y atlaclier.
CIIAI’ITIIE XXXV
De >« •ecoïKb' Icntalkxn qui rU de le canotil^.
A eetle tentation il s’en joint une d'une autre .sorte, qui est en toutes manières la plus périlleuse. Car, outre cette concupiscence de la chair qui se rencontre dans tous les plaisirs des sens , et de ces voluptés qui se font aimer avec tant de passion par crus qui s’éloifjnent de vous, il y a dans l’àme une passion volage, indiscrète et curieuse, qui .se couvrant du nom de .science, la porte à se servir des sens, non plus |>uur prendre plaisir dans la cliair, mais pour faire des épreuves et acquérir des connaissances par la chair. El parce qu'elle consiste en un désir de connaître , et que la vue est le premiiT de tous les sens en ce qui regarde la connais.sance , le Saint-Esprit l’a appelée la concupiscence des yeux.
Car encore qu'il n’y ait proprement que les yeux qui voierl , nous ne laissons pas néanmoins d’user de ce terme en |>arlant des autres sens, lorsque nous les appliquons à ce qui concerne la connaissance. Ainsi nous ne disons pas : « Ecoutez comme il est br liant, ou sentez comme il est clair, ou goûtez comme il est lumineux , ou touchez comme il est resplcndéssaiit ; » mais l’on use ))our tout du mot de voir. Et ne nous contentant pas dedire ; « Voyez quelle clarté est là , » ce qui appartient seulement aux yeux, nous disons aussi , • voyez quel est ce son , voyez quelle est cette odeur, voyez quelle est cette saveur, voyez quelle est cette dureté, v
Tellement que comme j’ai dit, toute .sorte d'expérience qui se làit par les sens , s'appelle généralement concupiscence des yeux , parce que lorsque les autres sens veulent entrer dans la connaissance de quelque chose, ils usurpent en quelque manière l’ofHce de voir, qui appartient aux yeux par prérogative et par éminence. Or, il n’est pas difücile de discerner ce que les sens font par volupté ou par curiosité ; la volupté ne cherche que les beaux objets, les sons harmonieux , les odeurs agréables , les goûts délicieux ,
I et ce qui peut plaire à l'attouchement. Et la curiosité s’attache même à des sujets tout contraires, et se porte aux choses IûcIkuscs et désagréables, non pour en ressentir de la peine et de la douleur, mais par le désir qui la porte à vouloir tout savoir et tout éprouver; car quel plaisir y a-t-il de voir un corps mort déchiré de coups qu’on ne |ieut regarder qu’avec horreur? et néaiunoins lorsqu’il s'en rencontre, tous y courent pour .s'attrister et pour en avoir de l’eHitii , quoiqu'ils craignent même de revoir m songe un objet semblable , comme si lorsqu’ils étaient éveillés on les avait contraints de le voir, ou qu’ils y fussent portés par la pensée qu’il y avait quelque beauté dans ce qu’ils désiraient de voir. Il en est de même des autres sens; ce qui serait trop long à expliquer par le menu.
Cest cette maladie qui a foit trouver ce que l’on voit avec admiration dans les spectacles : c’est elle qui nous pou.vsc à la recherclie des secrets cachés de la nature, qui ne nous regardait point, qu’il est inutile de connaître, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir scidement : c'est elle qui fait qu’il se trouve aussi des personnes, qui pour satisfeire à ce malheureux désir de tout connaître, mit recours à la magie : et c’est elle enfin qui dans la religion même ose tenter Dieu, en lui demandant des prodiges et des miracles , par le seul désir d’en voir et non pour l’utilité qui en doive naître.
O mon Dieu, mon Sauveur, combien par votre assistance et par votre grâce ai-je fait de retranohemens en mon cœur dans cette vaste forêt pleine de tant d’embûches et de dangers ! Et néanmoins le cours de notre vie .se trouvant incessamment environné et assiégé de tous côtés d’un si grand nombre de périls de celte sorte, quand est-ce que j’oserai dire que nulle de ces choses ne me rend attentif à U regarder, et ne me lait poinf tomber dans une vaine curiosité ? Il est vrai que le plaisir du théâtre ne me touche plus ; que je ne me soucie point de connaître le cours des astres; que je n’ai jamais consulté les ombres des morts ; et que j’abhorre tous ces pactes sacrilèges qui se font avec les démons. Mais , Seigneur mon Dieu . auquel je dois sérvir avec humilité et simplicité, queU efforts CCI immortel emiani des hommes ne lait-.
COlSFRSSlOiNS DE SAINT
il poiot par ses tentations et par ses ruses. aAn de me porter à vous demander quelque miracle? Je vous conjure, par Jésus-Christ notre roi et par notre chère patrie, cette céleste Jérusalem qui est toute pure et toute chaste , que comme j'ai été fort éloigné jusqu'ici de consentir à cette tentation, je le sois toqjours de plus en plus.
Mais lorsqu'il arrive, mon Dieu, que j'implore votre assistance pour la santé de quelqu'un, ma An est alors fbrt diiférenle de celle que j'aurais si c'était la curiosité qui me poussitt. Et comme en cela vous ne Faites que ce qu'il voua plaît , vous me faites aussi la grâce, et j'espère que vous me la ferez toujours, de recevoir de hoo coeur tout ce qui arrive. Néanmoins qui pourrait dire en combien de légères occasions et de choses de néant nous sommes tous les jours tentés par la curiosité , et combien souvent nous y succombons? Combien de fois arrive-t-il que lorsqu'on nous conte des choses frivoles , nous les souffhms d'abord par tolérance, aAn de ne pas choquer les esprits foibles , et qu'ensuite nous nous portons peu à peu à les écouter avec plaisir? Je ne vais plus voir dans le cirque courir un cliien après un lièvre ; mais si passant par hasard dans une campagne, j'y rencontre une chose semblable , elle me divertira peut-être de quelque grande pen-sée et m’attirera vers elle , non pas en me contraignant de quitter mon chemin pour pousser mon cheval de ce cdté-lâ, mais en portant mon cœur à le suivre. Et si en me foi.sant voir ma faiblesse, vous me faites connaître que je dois même dans cette circonstance trouver des sujets d’élever mon esprit vers vous, ou la mépriser entièrement et passer outre, je demeure comme immobile dans ce vain amusement.
Que dirai-je aussi de ce qu'étant quelquefois assis dans la maisou, un lézard qui prend des aiouches, ou une araignée qui les enveloppe dans ses Alets me donne de l'attention? Quoique ces animaux soient petits, cet amusement n'est-il pas le même qu’en des choses plus importantes? Je passe de là â vous louer, û mon Dieu, qui avez créé toutes choses et qui les ordonnez avec une sagesse si admirable ; mais ce n'est pas par-lâ qu'a commencé mon attention, et il y a grande différence entre se lever promptement et ne tomber pas. Toute ma vie est pleine de telles rencontres , et tout mon esprit consiste en votre extrême
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miséricorde. Car lorsque notre esprit se remplit de ces fantômes, et qu'il porte sans cesse avec soi une inAnité de vaines pensées, il arrive de la que nos prières mêmes en sont souvent troublées et interrompues , et que lorsque étant en votre présence nous nous efforçons de vous Faire entendre la voix de notre cœur, une action de telle importance est traversée par des imaginations frivoles, qui viennent , de je ne sais où. se jeter comme à la foule dans notre esprit. Estimerons-nous que cela soit peu de chose? Et sur quoi devons-nous nous appuyer, que sur l'espérance que nous avons que votre miséricorde qui a commencé à nous changer, achèvera son ouvrage?