CHAPITRE XVUl
Qut In honimea oot pliu d» loiii d’obaerfcr In kiU de» gmoflUKrieiu qne odln de Dira.
Mais qui peut trouver étrange, mon Dieu, que je m’emportasse de la sorte en des amusemens si frivoles, et qu'en me détachant de vous, qui habitez dans le fond du cunir, je me répandisse tout au dclHtrs, puisqu'on ne me proposait à imiter que des personnes, qui décrivant quel-
que action louable qu’ils eussent frite, n'eoisent pu laisser écliapper un mot barbare, ou quelque frute contre 1rs règles de la grammaire, sans en rougir lorsqu'ils en étaient repris, et sans en recevoir une extrême confusion; et qui, au contraire, traçant un tableau de leurs débauchrs et de leurs déréglemens, avec un discours exact dans ses paroles , juste dans sa structure et magnifique dans ses omrmens et dans ses pensées, étaient écoutés avec appbudissemens , et s'élevaient dans une estime présomptueuse de leur suffisance?
Seigneur, vous voyez ces choses, et en les voyant vous vous taisez, parce que votre patience est invincible et que votre miséricorde est infinie, quoique l'une et l'autre soient inséparablesde votre justice. Que si vous vous taisez pour un temps, votre silence ne durera pas toujours, et vous retirerez dt-s maintenant de la profondeur de cet abîme l'àmc qui vous cherche, qui sent un désir, et comme une soif ardente de ces délices sacrées que vous faites goûter en vous , et dont le ctrur vous dit sans cesse : • Seigneur, j'ai cherché votre visage, et je le chercherai toujours, s Mais c’est au contraire être éloigné de votre divin visage, que d'étre dans la nuit sombre et ténébreuse de ses passions. Car ce n’est point par le mouvement du corps, ni par 1rs espaces des lieux que nous noos éloignons de vous, Seigneur, ou que nous retournons à vous. Et lorsque nous lisons dans l'Ëvangile que le plus jeune de vos deux fils s'en alla dans une terre fort éloignée, nous ne devons pas nous imaginer qu’il monta sur des chevaux , ou sur un chariot, ou sur un vaisseau, ou qu'il vola |Mir l'air avec des ailes visibles, ou enfin qu'il fit un Ion;; voyage à pied en marchant sur la terre, à l'ordinaire des hommes; mais que s'étant éloigné de vous par le mouvement dn cceur, il dissipa dans ses profusions et dans ses débauches les biens qu'il avait reçus de vous. Car vous lui avez assez témoigné votre bonté paternelle , en lui aemrdaut d'abord le bien qu'il vous demandait pour vous quitter ; mais vous la lui témoignâtes encore beaucoup davantage , lorsque revenant à vous dans son extrême misère , vous le reçûtes avec tant de tendresse et d’affection. Voilà de quelle sorte il s'était plongé dans les déréglemens d’une passion ténébreuse; et c’était ainsi qu'il s’était éloigné de la lumière de votre visaj^e.
Considérez ce désordre , 6 mon Seigneur et mon Dieu, et considérez-lc, comme vous faites, avec patience et avec douceur. Les hommes ont un soin prodigieuz d'observer toutes les lois et toutes les régies du discours, qui s'étendent jusqu'aux moindres mots, et jusqu'aux syllabes mêmes, et qui leur ont été prescrites par de simples hommes comme eux ; et en même temps ils foulent aux pieds les lois et les règles éternelles du salut étemel qu'ils ont reçues de votre souveraine mttjesté. Ce qui arrive à un tel excès , que si un homme qui Fait profession de savoir ou d’enseigner ces règles de la grammaire établies par un long usage, prononce en latin ce nom , homme, sans marquer l'aspiration dans sa première syllabe, il blesse davantage l’esprit de I ceux qui l’écoutent , que si violant vos règles divines, il portait une haine mortelle i un homme lequel il est obligé d'aimer en qualité d’homme, comme étant homme lui-mème. Us ne considèrent pas que lorsqu'un homme en hait un autre, il se foit sans comparaison plus de mal par cette haine que ne lui en pourrait faire l'ennemi le plus bafbare; et qu'il ne saurait exercer tant de cruauté contre celui qu'il veut perdre , qu’U en exerce contre lui-mème par cette passion violente qui lui déchire le coeur.
Et certes, combien cette loi de ne point faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fit, est-elle plus profondément gravée dans notre ime que toutes ces lois et ces règles du langage ne le sont dans les livres des auteurs de rhétorique? Et cepeidant on viole sans scrupule cette première , et l'on observe ces autres lois très religieusement. Que votre conduite est admirable et secrète, A Dieu de gloire et de majesté, qui demeurez en silence au plus haut des deux , et qui , selon la loi éternelle et immuable de votre justice , répandez de justes aveuglemenssur les passions injustes ! Lorsqu'un homme qui S dessein de passer pour éloquent parle devant un juge en présence de tout un peuple, et qu'il poursuit avec une animosité furieuse la condamnation de celui qu'il hait , il a un soin merveilleux de conduire si bien toutes ses paroles, qu'il ne lui en échappe une seule qui puisse blesser les régies de l’art, et qui choque tant toit peu l'oreille de scs auditeurs ; et en même temps il ne se met point en peine de régler son esprit ni d'arrêter b foreur qui le
transporte, par laquelle il blesse la loi naturelle, et , étant homme , s'efforce de faire perdre b vie à un homme.