CHAPITRE XVI
Autre raison pour laqueltc plaiieurt D'arriTcnt ]amai« à leur derutérc Bn.
Rien n'étant si conforme à la raison , comme tout le monde en demeure aisément d'accord , que de préférer l'avenir au présent , le ciel à la terre, et l'éternité au temps, il est malaisé de comprendre pourquoi la plupart des hommes qui sont persuadés de cette vérité, et qui la confessent de bouche , la démentent par leurs ac tions. ns s'appliquent uniquement aux devoirs de la vie civile, et font tous les efforts dont ils sont capables pour cultiver leurs terres, augmenter leurs revenus, pour amasser des richesses, et pour obtenir des dignités. Mais ils se conduisent aussi lùchemcnt à l'égard de tout le reste que s'ils n'avaient ni lumière ni sentiment. Si on leur parle de Dieu , de la vie éternelle, de la perfection du Chrétien , ou ils ne comprennent pas ce qu'on leur dit, ou ils l'oublient i l'heure même , parce qu'il n'y a que ce qui frappe leurs sens qui touche fortement leur i
esprit. Ils reconnaissent , par une expériencecontinuelle, que les biens de la terre ne tiennent pas mieux entre nos mains que s'ils n'y étaient attachés qu'avec un fil , et qu'ils s'échappent f >rt aisément , et suivant , nonobstant cela , les mouvemeiis de leurs seas, ils retournent aux objets périssables, à la jouissance desquels ils sont accoutumés.
Nous avons dit que la principale cause de ce malheur est la désobéissauce de notre premier père, de laquelle l'ignorance, le défaut de lu ■ mière, les tentations et l'inconstance, sont sortis comme des ruisseaux de leur source. Il y en a encore une autre qu'il faut considérer avec une grande attention, et c'est la faiblesse de notre esprit , qui ne comprend point ce qui est de l'esprit de Dieu , et qui ne conçoit que confusément, et qu'impar&itcment les plus terribles vérités. On ne forme que de légères idées de la laideur du |>éché, de l'horreur de la mort, de la rigueur des jugemens de Dieu, de l'éternité des peines de l'enfer. Ce sont des paroles qui frappent les sens, et qui n'ont aucune force pour toucher le cœur. Nous ne considérons en elles que le son qui entre dans les oreilles , et nous ne faisons aucune attention an sens qui nous devrait instruire, et nous porter à de bonnes résolutions. Par une suite du même principe, nous ne regardons dans le péché que les effets qu'il produit à l'égard du monde et du temps pr^nl , et nous le désapprouvons plutôt à cause dit préjudice qu'il apporte devant les hommes, nu ù notre dignité, ou à notre réputation, qu'ù can.se qu'il déplaît à Dieu, et qu'il attire un chùlimriit qui n'a point de fin. Nous ne regardons dans un homme mourant que ce qui piralt au dehors , et nous ne songeons non plus aux effets qui suivent la mort , et qui touchent l'àme, comme sont le jugement et les peines de l'enfer , que si nous n'y avions aucun intérêt. Nous ne nous attachoas qu'à l'extérieur des objets qui flattent les sens , et , par une folie déplorable, nous croyons être heureux quand nous en jouissons un moment , sans faire ré flexion que cette jouissance passagère nous coûtera peut-être une éternité de supplices.
Personne ne doute que l'amc ne soit immortelle, et de savans philosophes ont laissé des commentaires sur ce sujet; mais nul ne médite sur l'état où son aine sera après la mort , et ne
s'm itx)uiè(e non plut que si elle devait mourir avec le corps. Cela vient de ce qu'une partie considérable des liommes ne se conduisent ni par la foi ni par la raison , et qu'ils courent au hasard apr^ les objets qui plaisent aui sens , et évitent ceux qui leur déplaisent , de la même sorte que s'ils n'avaient rien autre chose à faire dans cette vie , ni rien du tout à appréhender dans l’autre.