‹ Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravéesChapitre 1 sur 97 · Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravées · texte numérisé non relu

Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravées

Au cours d'un séjour dans la Haute-Provence, je traversais, peu après midi, un petit village des bords de la Durance quand je fus arrêté par une scène vraiment délicieuse. Sur le pas de sa porte, à V ombre d'une belle treille, une jeune femme faisait sauter un bébé sur ses genoux, sans doute pour l'empêcher d'aller courir au soleil qui était, en effet, brûlant ce jour-là. Tout en jouant avec l'enfant, elle chantait une manière de complainte dont le refrain guttural semblait, de loin, quelque cri sauvage répété par trois fois : « Tabou, tabou, tabou » ou « tamar, tamar, tamar , — je ne saisissais pas très bien. Ce qu'il y a de certain c'est qu'à chacun de ces cris, c'était chez le bébé une explosion de joie extraordinaire,

des éclats de rire à n'en plus finir. Je m'approchai pour mieux entendre ce qui provoquait une telle gaîté. C'était une ronde enfantine, ingénue et morale à la fois, comme beaucoup de vieilles chansons de ce genre. Etait-ce à cause de la fraîcheur du tableau que j'avais là sous les yeux ? Toujours est-il que je trouvai la chanson charmante et que j'en voulus connaître l'auteur. Ma jolie chanteuse l'ignorait. Tout ce qu'elle savait c'est que, cette ronde, elle l'avait apprise autrefois d'une vieille institutrice, quand elle allait à l'école du chef-lieu. Et comme cette chanson l'avait beaucoup amusée jadis, elle en amusait maintenant son bambin qui ne se fatiguait point de l'entendre. Elle consentit aimablement à me la redire et j'écrivis sous sa dictée, — textuellement, comme elle les chantait, — les couplets que voici :

A Paris, y a une dame Qui est aussi belV que le jour.

Elle avait une servante Qui aurait (ter) voulu Etre aussi belle qu'elle :

EU* n'a pas pu.

EU' fut chez l'apothicaire :

Monsieur, combien vendez-vous le fard ?

■ Belle, je le vends six francs l'once : C'est deux (ter) écus.

— Donnez m'en un' demi-once Pour mon écu.

— Lorsque vous voudrez vous peindre, Prenez bien gard' de ne pas vous mirer ; Eteignez votre chandelle,

Barbou (ter) illez-vous.

Après c'ia vous serez belle Comme le jour. »

Quand ce fut au matin jour, La belle mit ses beaux atours.

Ses bas de soie, sa jupe courte.

Son blanc (ter) corset.

Puis elV s'en fut à la ville Comme elle était.

En chemin, elV fit rencontre D'un galant fort à son gré.

« Où allez-vous, jolie Manette, Si bar (ter) bouillée, La figure aussi noire

Qu'un charbonnier ? »

EU' fut chez l'apothicaire :

c Monsieur, que m'avez-vous vendu ?

— Je vous ai vendu du cirage Pour vos (ter) souliers.

N'appartient pas aux servantes De se farder ! »

// est facile de se rendre compte, à la lecture de cette chanson, que la jeune femme qui me la dicta n'était point musicienne. Le même vers y compte indistinctement sept, huit, neuf ou dix syllables dans les différents couplets. Aussi, pour chanter ceux-ci, en transformaitelle nécessairement la musique à chaque coup, remplaçant ici une noire par deux croches, là deux croches par un triolet, afin de souligner d'une note chaque syllabe. Cela ne lui était d'ailleurs pas toujours très commode : elle était obligée, pour y arriver, d'éviter parfois des élisions indispensables et prononçait, par exemple, « être aussi belle » ou « la figure aussi noire », comme si le mot « aussi » se fût écrit avec un h aspiré. Ce qu'elle chantait là, ce n'était évidemment pas le texte exact de la chanson. Pourrais-je jamais en retrouver l'original ?...

Passant le lendemain par le chef-lieu, j'allai sonner à l'école indiquée. La vieille maîtresse en était morte depuis longtemps ; ses Hures et sa musique avaient été vendus ; sa famille s'était dispersée. Aucune de celles de ses anciennes élèves que je pus retrouver et que j'interrogeai n'avait gardé le moindre souvenir de la chanson enfantine en question. D'autre part, les vieux du pays l'ignoraient de même : ce n'était donc pas une chanson locale. D'où ve nait-elle ?

Rentré à Paris, je me mis à fouiller les recueils de chansons, vieilles et nouvelles, qui me tombèrent sous la main. Si la ronde que je cherchais était d'un chansonnier plus ou moins connu, je finirais bien par la dénicher dans une anthologie quelconque. Et si c'était une chanson populaire, il me paraissait bien improbable qu'elle ne soit pas déjà venue aux oreilles de quelque « folkloriste » qui n'au • fait point manqué de la recueillir.

Cette dernière hypothèse était la vraie. Cest en effet M. Julien Tiersot, l'éminent historiographe de nos chansons populaires, qui a noté — et sans doute un peu arrangi celle-

CI, dont il a publié (1) cette très élégante version :

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