LA SERVANTE COQUETTE
Dedans Paris y-a-t-une dame Qu'est aussi belle que le jour.
Mais elle avait une servante Qu'aurait, qu'aurait, qu'aurait voulu Etre aussi helV que sa maîtresse, Mais elV n'a pu.
EU' s'en fut chez l'apothicaire :
« Monsieur, me vendrez-vous du fard ?
— Vous en vendrai-z-à six francs l'once ;
C'est deux <bis) écus.
— Mettez m'en donc un' demi-once
Pour mon écu,
- La helV, quand vous voudrez vous peindre, Prenez bien gard' de vous mirer ; Eteignez bien votre chandelle, Barbou (ter) illez-vous.
Le lendemain vous serez belle Comme le jour. »
(1) Chansons du vietus temps, p. 21. (Hachette, édit.)
Le lendemain, au point du jour, La belle prend ses beaux atours.
Ses bas de soie, sa jupe verte,
Son blanc (ter) corset Et s'en va faire un tour en ville,
S' faire admirer.
En son chemin a fait rencontre De trois garçons fort à son gré.
« Où allez-vous ainsi, la belle,
Tout bar (ter) bouillée.
Avec un' figure aussi noire
Qu'un charbonnier ? »
EU' s'en fut chez Vapothicaire :
« Monsieur, que m'avez-vous donné ?
— J'vous ai donné du noir cirage
Pour vos (ter) souliers.
C n'est pas l'état d'une servante
De se farder. «
Si je publie ici ces deux textes, si peu différents en sommey c*est pour montrer de quelle façon les chansons, — comme aussi les autres œuvres plus ou moins littéraires, les récits, les relations d* événements, les légendes, les « tra-
ditions », — se transforment rapidement du tout au tout en passant de bouche en bouche, La Servante coquette n'est point une chanson populaire de Provence ; personne ne la connaissait dans la région oii feus l'occasion de la noter : ce n'était donc pas un chant entendu plus ou moins souvent par elle dans son entourage et mal retenu que ma chanteuse redisait ainsi ; c'était, de son propre aveu, une chanson que sa maîtresse lui avait serinée à l'école ; pas de doute possible, c'est bien le texte publié naguère par M. Julien Tiersot que cette jeune femme avait appris. Et, dès la première étape, voilà déjà, dans ce texte, des changements radicaux : par exemple, un seul « galant » remplaçant les « trois garçons » qui sont de tradition dans toutes les chansons populaires d'antan. Ici, évidemment, simple défaillance de mémoire ; ailleurs, question de goûts, peut-être. C'est ainsi que ces goûts particuliers, les caractères, — et aussi les habitudes locales, le terroir, simplement l'accent, — arrivent à modifier petit à petit les refrains au point de les rendre méconnaissables. On a souvent signalé les innombrables façons de chanter la célèbre complainte de Malbrough,
qui n'est cependant pas encore bien vieille ; mais il ne s'agit ici que « d'airs » différents attribués aux mêmes couplets, comme s'ils avaient été mis en musique par divers compositeurs. Les mêmes variations, des altérations beaucoup plus profondes se retrouvent dans la façon de colporter les textes eux-mêmes. On a noté des versions tout à fait dissemblables d'une même complainte. En voulez-vous des exemples ? C'est ainsi que, dans les Brunettes ou petits airs tendres (1) de 1703, on trouve cette chanson :