LE PLUS BEAU CUL
Philis, je suis dessous vos lois Et, sans remède à cette fois, Mon âme est votre prisonnière ; Mais sans justice et sans raison Vous m'avez pris par le derrière :
N'est-ce pas une trahison ?
Je m'étais gardé de vos yeux Et, ce visage gracieux Qui peut faire passer le nôtre Contre moi n'ayant point d'appas, Vous m'en avez fait voir un autre De quoi je ne me gardais pas.
D'abord il se fit mon vainqueur, Ses attraits percèrent mon cœur, Ma liberté se vit ravie ; Et le méchant en cet état S'était caché toute sa vie Pour faire cet assassinat.
(1) Dans la plupart des anthologies, cette fameuse chanson figure sous ce titre : « Stances sur une dame dont la Jupe fut retroussée en versant dans un carosse de campagne. »
Il est vrai que je fus surpris :
Le feu passa dans mon esprit Et mon cœur, autrefois superbe, Humble, se rendit à l'amour Quand il vit votre cul sur Therbe Faire honte aux rayons du jour.
Le soleil, confus dans les cieux, En le voyant si radieux, Pensa retourner en arrière.
Son feu ne servant plus de rien :
Mais, ayant vu votre derrière.
Il n'osa pas montrer le sien.
En découvrant tant de beautés.
Les Sylvains furent enchantés Et Zéphyre, voyant encore D'autres appas que vous avez.
Même en la présence de Flore Vous baisa ce que vous savez.
La rose, la reine des fleurs.
Perdit ses plus vives couleurs ; De crainte, l'œillet devint blême ; Et Narcisse, alors convaincu.
Oublia l'amour de soi-même Pour se mirer en votre cul.
Aussi rien n'est si précieux ; Et la clarté de vos beaux yeux.
Votre teint, qui jamais ne change, Et le reste de vos appas Ne méritent point de louanges Qu'alors qu'il ne se montre pas.
On m'a dit qu'il a des défauts Qui me causeront mille maux, Car il est farouche à merveille :
Il est dur comme un diamant, Il est sans yeux et sans oreilles Et ne parle que rarement.
Mais je l'aime et veux que mes vers Par tous les coins de l'univers En fassent vivre la mémoire ; Et ne veux penser désormais Qu'à chanter dignement la gloire Du plus beau cul qui fut jamais.
Voiture (1),
(1) Vincent Voiture, né à Amiens en 1598, mort à Paris en 1648. Fils d'un riche marchand de vins, il sut se faufiler dans un monde où sa naissance ne l'appelait pas et, grâce à son esprit, se concilia les faveurs de Gaston duc d'Orléans, de Richelieu et de Mazarin, qui le fit maître d'hôtel du roi et le combla de faveurs. Ce fut roraclc de l'hôtel de Rambouillet où l'on s'arrachait littéralement ses lettres et ses poésies manuscrites, qui ne furent recueillies et publiées qu'après sa mort. L'Académie française, dont il fut un des membres fondateurs, prit le deuil quand 11 mourut, — honneur qu'elle n'a plus Jamais fait à d'autres.