‹ Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravéesChapitre 43 sur 97 · LA PETITE FRILEUSE · texte numérisé non relu

LA PETITE FRILEUSE

A quoi sert d'avoir du mérite, De la tournure et des appas ?

Au villag' quand on est petite, Les garçons ne vous regardent pas.

En grandissant, aux dons de la nature, Il faut joindre un peu de parure ;

Or, à quinze ans,

Pour me donner plus d'agréments.

J'avais un p'tit manchon

Mignon, J'avais un p'tit manchon.

En hiver, la bis' n'est pas chaude ; Un jour, dans un sentier étroit, Je rencontrai le fils de Claude, Il était quasi raidi' de froid.

— Fanchon, qui m'dit, je n'ai pas ma capote, Réchauffez-moi, car je grelotte.

— Non, non, Thomas, Je suis frileus*, ne m' touchez pas ; Je n' prêt' pas mon manchon

Mignon, Je n' prêt' pas mon manchon.

Thomas est un monsieur sans gêne, Malgré mon r'fus, il va son train ;

Dans mon ourson couleur d'ébène Sans façon il glisse la main.

<{ Ah ! qu'est-c' que j' sens ? Il faut qu' la giboulée, Nigaud, vous ait donné l'onglée ;

Que fait's-vous donc ?

Ah I mon Dieu 1 c'est comme un glaçon, Otez ça d'mon manchon

Mignon, Otez ça d'mon manchon ! »

Quand il voit pourquoi je le bourre, La colèr' s'empar' de Thomas ; Il r'tir' sa main, mais il y fourre Je n* sais quoi de gros comm' le bras. De mon ourson ça gâte la fourrure.

C'a même élargi l'ouverture.

Ah 1 quell' douleur 1 Quel malheur pour un' filF d'honneur I... J'ai perdu mon manchon

Mignon, J'ai perdu mon manchon !

Oui, je n'pourrai plus faire usage D*un meuble si neuf et si beau.

Ah 1 quelle perte ! ah I quel dommage 1 C'était le plus p'tit du hameau.

Le v'ià maint'nant aussi large et difforme Que celui d' la vieille Delormc (1).

(1) Il ne s'agit évidemment pas ici de Mnrion Delorme, qui était morte depuis un siècle.

Un prix m'est dû,

J'vais r faire voir à mon prétendu.

Vous paîrez mon manchon

/Mignon, Vous paîrez mon manchon.

« Ne pari' pas d' ça, me dit ma mère ; Dans mon armoir' j'ai déposé La p'tit' fiol' qu'un ami d'ton père Me donna quand je l'épousai.

Pour les manchons, c'est comme un antidote. » EU' prend le mien, puis ell' le frotte...

Ça fit si bien, Si bien, si bien, qu'en moins de rien, Eir m'a r'fait un manchon

Mignon, Eir m'a r'fait un manchon.

Laujon (1).

(1) Pierre Laujon, né à Paris le 13 janvier 1727, mort dans la môme ville le 13 juillet 1811. Destiné par son père au barreau, il préféra le théâtre et fit jouer sa première pièce à l'âge de seize ans. Le succès de sa pastorale de Daphnis et Chloé (1747) lui valut la faveur de Mme de Pompadour et du comte de Clermont, qui le nomma d'abord secrétaire de son cabinet puis secrétaire de ses commandements, ce qui équivalait à une manière d'intendance. A la mort du comte de Clermont, il passa en la môme qualité chez le duc de Bourbon et dirigea les fôtes du château de Chantilly, comme il avait dirigé celles du château de Berny. Enfin, en 1775, il fut nommé « secrétaire général des dragons » en remplacement de Gentil Bernard. C'était une prébende de vingt mille livres qui lui permit de se montrer généreux et charitable envers ses collègues.

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