‹ Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravéesChapitre 61 sur 97 · IL FAUT AIMER · texte numérisé non relu

IL FAUT AIMER

Vous qui de l'amoureuse ivresse

Fuyez la loi, Approchez-vous, belle jeunesse,

Ecoutez-moi.

Votre cœur a beau se défendre

De s'enflammer ; Le moment vient, il faut se rendre,

Il faut aimer.

Hier, au bois, ma chère Annette

Prenait le frais ; Elle chantait sur sa musette :

« N'aimons jamais ! »

M'approchant alors par derrière

Sans me nommer.

Je dis : « Vous vous trompez, ma chère.

Il faut aimer. »

En rougissant, la pastourelle

Me répondit :

« D'amour la flèche est trop cruelle,

On me l'a dit.

A treize ans, le cœur est trop tendre

Pour s'enflammer :

C'est à vingt ans qu'il faut atlendlre

Pour mieux aimer. »

Lors je lui dis : « La beauté passe

Comme une fleur ; Un souffle, bien souvent, TefTace

Dans sa fraîcheur ; Rien ne peut, quand elle est flétrie,

La ranimer :

C'est quand on est jeune et jolie

Qu'il faut aimer.

Belle amie, à si douce atteinte

Cédez un peu ; Cet amour, dont vous avez crainte,

N'est rien qu'un jeu. »

Annette soupire et commence

A s'alarmer ; Mais ses yeux avaient dit d'avance :

(( Il faut aimer. »

L'air était frais, l'instant propice,

Le bois touff'u, Annette fuit, le pied lui glisse,

Tout est perdu.

L'amour, la couvrant de son aile,

Sut l'animer :

« Hélas ! je vois trop, me dit-elle,

Qu'il faut aimer. »

Les oiseaux, témoins de Tafi'aire, Se baisaient mieux ;

lu

L'onde, plus tard qu'à l'ordinaire,

Quittait ces lieux ; Les roses s'empressaient d'éclore

Pour embaumer.

Et l'écho répétait encore :

« Il faut aimer I »

Parny (1).

(1) Evarlste-Désiré Desforges, chevalier puis vicomte de Parny, né à l'île Bourbon en 1753, mort à Paris en 1814. Venu en France à neuf ans, il fit ses études au collège de Rennes et pensa tout d'abord se faire trappiste. Bien au contraire, il se fit dragon et retrouva en cette qualité son compatriote Antoine Berlin, avec qui il resta étroitement lié jusqu'à sa mort. Au cours d'un congé qu'il passa dans son pays, il s'éprit d'une créole que son père, le marquis de Parny, ne lui permit pas d'épouser. Il rentra alors en France, en 1776, et chanta sa maîtresse, sous le nom d'Eléonore, dans des élégies qui établirent sa réputation de poète et le firent fort improprement qualifier par Voltaire de Tibulle français. Passé dans l'Inde comme capitaine, en 1784, il y demeura trois ans comme aide de camp du gouverneur. Rentré à Paris, il y fut ruiné par la Révolution ; de son propre aveu, il se coucha souvent alors sans avoir mangé et tomba même un jour d'inanition sur le payé. Cependant il était reconnaissant à la République qui lui avait permis de publier la Guerre des Dieux. L'Académie française lui ayant ouvert ses portes en 1803, François de Nantes lui apporta enfin l'aisance en lui procurant, dans l'administration des droits réunis, un emploi que la Restauration lui retira. Cependant le général Dupont, avec qui il était lié, ayant appris à quelle misère il était réduit, lui donna une sinécure de mille écus au ministère de la guerre. A la chute du ministère, Parny fut dénoncé à Louis XVIII qui ordonna à nouveau sa révocation. C'était une rigueur hien inutile : le malheureux venait de rendre le dernier soupir.

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