ADVERTISSEMENT AU LECTEUR
« Pource que l'autheur de ceste histoire n'y a mis son nom, et d'autant aussi qu'il estoit de la religion, et récite tellement les choses avenues, qu'avec cela il y interpose son jugement, il pourroit estre suspect à quelques uns, comme s'il avoit plustost suyvi quelque sienne passion que la vérité. A ceste cause, j'ai pensé qu'il astoit requis d'en rendre quelque raison, à lin qu'une si mémorable histoire soit recueillie, comme pour certain elle le mérite. Ainsi donc, quant au premier de ces deux points, encores que Dieu ait desjà retiré à soy celuy qui a travaillé à ceste œuvre, de sorte que sa personne n'a plus à craindre aucun péril du cosf . i\&& hommes, toutesfois, pour la malice des temps, il a semblé bon de le taire; joint que cela ne fait rien à la substance de son histoire, pour la rendre fausse ou véritable. Quant à ce qu'il y aj ouste son jugement, il a ensuyvi en cela l'exemple des meilleurs historiens tant Grecs que Latins : comme sopK entre autres PolybeGrec, Cornélius Taci tus Lutin , et Philippes de Commines entre nos François. Car, à vray dire, le fruict de l'histoire ne gist pas au simple récit de ce qui s'est dit ou fait; mais à bien savoir considérer les causes et les issues de ce qui y est récité, pour en faire son proulit, aprenant par les fautes d'autruy, et se façonnant par l'exemple des choses bien et vertueusement entreprinses et exécutées ; en quoy celuy qui escrit l'histoire nous peut principalement aider, pourveu que la raison jointe à la vérité gouverne son entendement vuide de toute passion. Or, que celuy qui est autheurde ce labeur ait esté tel, encores qu'il charge grandement quelques uns et descharge les autres , il se peut aisément juger, en ce que, hors mis quelques secrets qu'il a eu bon et certain moyen de descouvrir, ayant cogneules plus grands des deux costés, et usé d'une merveilleuse diligence, il n'a quasi rien escrit ici qui ne se puisse vérifier par plusieurs actes et escrits publics, dont chascun a peu avoir cognoissance, et que les effects qui sont eiisuyvis au règne de Charles neuliesme, sur tout en la première guerre civile, n'ayent par trop vérifié, n'estant icelle guerre advenue par autres que par ceux qui, voulant renouer les malheureux desseings que Dieu leur avoit miraculeusement rompus, sont finalement tombes en la fosse qu'ils préparoyeut aux autres. #
THÉODORE AGRIPPA D'ACBIGNÉ.
m A SAINT-MAURY EN SAINTONGE, LE 8 FÉVRIER 1550. - MORT A GENÈVE LE 29 AVRIL 1630,
Il y a peu à s'arrêter ici sur la vie de d'Aubigné. Lui-uj(?me eu a décrit avec une vivacité gasconne les principales circonstances dans les mémoires insérés dans ce volume. Quelques biographes prétendent qu'il était bâtard d'Antoine, roidc Navarre, père d'Henri IV; mais aucune preuve ne justiiie cette assertion, qui est probablement fondée sur l'iutioiité qui exista entre Henri IV et lui dans leurs premières années , puisqu'ils furent élevés ensemble et couchèrent longtemps dans la même chambre.
Outre ses Mémoires écrits pour l'instruction de ses enfants, d'Aubigné a écrit une histoire universelle qui contient ce qui s'est passé de Tan 1550 à l'an 1501, en 3 vol. in fol. Les deux premiers volunies avaient été imprimés avec privilège , mais Tai^probaliou des censeurs fut refusée au ttoisicme. D'Aubigné passa outre, et le parlement prononça contre les trois volumes à la fois un arrêt qui porte que, • le samedi 4 janvier 1017, l'histoire de sieur d'Aubigné, pour contenir plusieurs choses qui sont contre l'état et l'honneur des rois Charles JX, Henri III et Henri IV, des reines, princes et autres seigneurs du royaume, sera, en exécution de la sentence du prévôt de Paris ou de son lieutenant civil, brûlée publiquement par l'exécuteur de la haute justice. •
D'Aubigné, pnour ne pas être atteint dans sa personne, se réfugiasecrètement à Genève. Voici comment Spoa raconte ce fait dans son histoire de^Geucve*.
• Genève servit d'asile au sieur d'Aubigné, gentilhomme françois , lequel, ayant mis son histoire de France au jour, avoit si fort irrité le roi qu'il voulut le faire arrêter; outre qu'un sien fils, que les jésuites avoient gagné, y contribuoit beaucoup. Hais lui, ayant pressenti ce qu'on lut préparoit, prit environ 30,000 écus d'or qu'il cacha dans les selles de ses chevaux et se retira à Goiève , environ Tan 1619.
« 11 y fut reçu par la seigneurie e^ par l'église avec grand honneur; car on étoit informé de la vigueur qu'il avoit témoignée pour les protestants dans leurs assemblées, et de sa capacité dans l'art militaire. Aussi , quand il s'agissoit de quelaue forti-
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fication, en prenoit-on son avis. On dit qu'il sçavoit un secret, de parler k un ami éloigné de lui de cent pas, sans que d'autres l'cutendisscnt. -
L'exil de d'Aubigné ne désarma pas ses ennemis, qui obtinrent contre lui un arrêt, qui le condamnait à avoir la tête tranchée, sous prétexte d'avoir fait .servir les matériaux d'une église à la réparation des fortifications. Il était habitué à ce genre d'arrêts, car c'était le quatrième arrêt de mort qu'on rendait contre lui, - lesquels arrêts, dit-il , m'ont fait honneur et plaisir.» Ces persécutions lui gagnèrent, à soixante-douze ans, le cœurd'une veuve fort riche et fort considérée, qui était de la maison dcBurlamaqui, et leur mariage se célébra en 1G22. D'Aubigné vécut désormais paisible à Genève où il mourut le 20 avril IGSOàl'ilgede quatre-vingts ans. Il fut enterré dans le cloître de l'église de Saint- Pierre, et on plaç^sur son tombeau l'épitaphc suivante qu'il avait lui-même composée à cet effet:
Tcslor, libcrl, quain Tobis aplus sum
Soin faveoie noniinc, Adversis vcuUs, bouis artibus, Irrcquictus. QuicUîm eam Colcre, si Dcum colilis, SI palrissalis, coiiUiigal ; Si sccus, sccus accidal.
Uoc paler, ilcrum palcr, I»cr quein uou à quo \ctc Vivcre ci beuc daium vohis, Sludiuruin bœrodib. nioijumcnlo , IX'gcucribus opprobrauiciilo
scuirsiT Thcodorus Albiuacus ocluagciiviiiuô.
Et au-dessous est écrit :
Obiit anoo CID13DXXX , april die XXIX.
De son premier mariage avec Suzanne de Lezay, contracté le 6 juin 1583, d'Aubigné avait eu plusieurs enfants. L'un d'eux fut Constant d'Aubigné, père de la célèbre madame de Maintenon, veuve de Scarron et reine de France.
Deux autres ouvrages de d'Aubigné ont joui dans le temps et jouissent encore d'une grande réputation. Je veux parler de la Confession de Sancy
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NOTICE SUR THÉODORE AGRIPPA D'AUBtGNÉ-
et des Âf)entures du baron de Feneête. Tous les deux sont écrits avec beaucoup d'esprit et coutieunent un grand nombre d'anecdotes sur les affaires du temps.
On cite encore de lui les ouvrages suivants : Vers funèbres sur la mort d'Etienne Jodelle , Paris, 1574,in-4°.
Les Tragiques^ donnés au public par le larcin de
Prométhée, au désert (Maillé), 1616, in-4o; à Genève, 1623, in-So.
Lettres de sieur d'Àubigné sur quelques histoires de France et sur la sienne, Jlfaï7/^,1620,in-8».
Libre discours sur l'état présent des églises réformées en France 1625, in-8».
Petites oeuvres mêlées du sieur d'Àubigné, en prose et en vers, Genève, 1630, iu-8°.
FRANÇOIS DE RABUTIN