A MESSIEURS
tESPRÉVOSTS DES MARCHANDS ET EÂGHEVINS BE LA VILLE DE PARlfi.
Vous eussiez eu, seigneurs, ce livre imprimé trois mois sont passés ; mais j'attendois le retour de nostre autheur qui estoit allé en cour pour les affaires de nostre ville, à fin de vous bailler car mesme moyen ledeuxiesme qui traitte des moyens de faire anéantir toute religion contraire î^ la nostre catholique, selon les ouvertures qui par aucuns bons personnages et bourgeois de nostre ditte ville de Paris, en furent faites à nostre autheur. En quoy il ne touche aucunement de la doctrine, pource qu'aussi il n'en fut parlé entre eux. Et n'a riens fait en Tun et en Fautre que rendre comme au vif les mesmes propos, sentences et devis de vos bourgeois sans y adjousler du sien. Et comme aux chefs d'une ville est deu principallement l'honneur du bon gouvernement d'iceUe^ il vous a adressé ce premier livre, comme le fruict de vostre sagesse ; mais le second qui touche à tous, il l'a adressé à toute la ville, comme le fruict de sa dévotion envers Dieu, de laquelle nous devons» plus cpie de nulle antre ville de la chdrestîeaté»
espérer (pourveu qu'elle Je veuiHe entreprendre avec la grâce de Dieu) une vraye paix et repos en la chrestienté.
•Testois en vostre ville de Paria, seigneurs, le huictiesme de janvier dernier^ an temps et à l'heure proprement que monsieur le cardinal de I^rrainç y arriva, venu, comme assez d'autres, au son de la renommée,pour estre présent, et si besoin estoit, moy-mesmes mettre la main k ce que tous les nostres s'aittendoient devoir estre faict en ces jours à la venue tant désirée dudit sieur cardinal ; et ne me tenois pas moyennement heureux d'estre si à point arrivé au lien et en la raison qu'un jeu auquel y avoit tant à escrimer, se devoit ouvrir, veu le grand malheur où nous sommes pour le jourd'huy, de n'avoir jamais de certaines nouvelles et de scavoir moins ce que nous devons croire des choses qui, par manière de dire, se sont (aittes et dittes en nos présences, que non pas des drogues et denrées que l'on nous apporte des plus barbares nations de la terre, plus reculés et moins cognus de nostre soleil. Car à cognoistre les bonnes denrées des contrefaittes, y a certains préceptes, marques et enseignemens: Tune se eQpMMBt «o fientPanlre à rean^ceste-cj à fat
LE LIVRE DES MARCHANDS
couleur, ceste-là an^ôust; Tâuti'e à Todeur, an pois, au manier, et en maintes antres manières infaillibles. Mais la dignité de personne qui anciennement (ainsi que Nestor parle en Homère) souloit donner aux songes mesmes foy et auctorité, s'est tant escoulée et esvanouye des plus grans, qu'il n'y a riens qui moins face croire en eux que leur excellence et grandeur. Lors n'avois-je riens encores particulièrement cogneu, ne au vray entendu des desseins et conseils de monsieur le cardinal, et n'en avions la pluspart d'entre nous catholiques ^ autre gaige ne pleige qu'une espérance donnée par gens (à ce que je voy) mal solvables; laquelle nous commandoit de croire que sa venue apporteroît premièrement à l'église et puis au reste de Pestât un remuement tel, qu'il (comme les pilotis que l'on fiche en terre, plus on les secoue, plus ils entrent avant et s'affermissent ) donneroit à tout le royaurtie un si stable, si puissant et ferme establissement, qu'il ne seroit pas en la puissance des rois ne de tous les humains en- ^mbte, tant soit peu l'esbranler. Or, comme gens qui sentent un mal continuel, se plaignent, remuent, tournent, et virent, et sans allégeance changent incessamment de place en leur lict, viennent aisément à apréhender une opinion et désir de changer de lit, de maison, d^ir et de païs , ainsi y avoit en nos cœurs et entendemens j)our le Cdlamîteux estât où nous sommes, une merveilleuse pente, roidde et glissante à jnutatîons, avec une ouverture large et spacieuse pour y entrer, et la matière à cela toute taillée et disposée. L'eslongnement et absence du roy y apportoit une commodité; le changement en Pestât des finances du roy y donnoit coulleur; monsieur le cardinal de Lorraine, instrument propre et dextre à cela, eu estoit (ce disoit l'on) le chef ; Paris en eBtolt le champ, le nerf, le conseil et la force; Pentrevoe et abouchement de monsieur le prince et dudit seigneur cardinal, comme une taie qui eoveloppe deux bo«rtes à fiel, fermoit la bouche à ceux qui doiitoient un soulèvement de la part de la religim réforteee (eotreveue notoire, réconoiliation tenue pow certaine). L'on faisoit à cela toutes «hoses Hantes et favorables. Le doobte nesoaes que l'on aroit du gouverneur de Paria (sans lequel l'on
ff) ftegiler èe ta Mandw étoft de la religion réformée; mai» dans ce volume publié d'une manière anonyme, U feint que Fauteur est catholique. I
jugeoit bien que toutes entreprises seroient vaines) estoît, au dire de nos gens, ce en quoy nous devions avoir plus de fiailce. «Car c'est luy , disoietit-ils, qui plus en son cœur le désire ik t)lus sous main y adhérera. Ce qu'il parle quelquefois contre monsieur le cardinal, ce n*est, dfeoit-on, que pour la bonne mine ; »» Comme aussi de la part de monsieur le cardinal le procès de Dammarlin, et le comte par luy suborné, h^estolt qu'un masque, une feinte et couverture de son jeu. Mais viendroit ledit seigneur gouverneur s'y trouver en personne, où se retirant, hisser et rendre la place vuyde; et s'il faîsoit du restif, Ton y adméneroit tant de forces qute les siennes seroient pour rien comptées. D'ailleurs, ceste harquebouserie que monsieur le cardinal admenolt quant et luy, et la présence de monsieur le gouverneur au jour de Parri vée, que je voyois arrestée à l'un de ces coings des Innocens, qui entrent en la rue Sainct-DeniS, laissant paisiWement passer tous ceux du traîù dudit sieur cardinal qui n'avoyent arquebouses ne pistolles, convertissoit mon opinion en foy toute certaine. Car j'estimois pour certain que, par un devoir qui me sembloît deu à la digtilté cardinale, il feust tout exprès venu là pour recueillir, harenguer et convoyer monsieur le cardinal jusques en son logis, me semblant Wéh encores qu'il ne s'y portoit que trop eicharsèment. A cela s'adjoingnoit (pour mieux me décevoir) un gracieux maintien, accueil honnestë, et bon visage, que ledit sieUr gouverneur et f(» siens faisoyent à ceux de monsieur le cardinW qui arrivèrent des premiers ; et passans auprès de luy le saluy oient, ne regardant pas de ^ près, quant à moy, si les uns et lés autres festoyent armés ou non.
Mais comme en toutes assemblées d'hommes y a tousjôurs plus de prudence et bon conseîl qu'^n eux -mesmes prins chacun à part, rfin^ en ceste grande assembléed'attendans, espandus à grosses trouppes et monceaux par les rues et boutiques, je fus bien estonné quand j'ouy,ain$l que Pespérance des sages (je parle des choses humaines) est toujours harcellëe de quelque deffiance, les uns qui distjyent. ** Le prince auroit-il point gaigné oe cardinal si avare, « si ambitieux de nature, que Pavarice et anibitioti mise dedans des balances, eHes demeureroyent égalles entre deux fers.» — «Il a, disoit un autre, toutes voluntés convenables à Testât et au mes-
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pris où il se trouve maintenant rédait, ne cherchant que sauver ses biens et retourner en court. Viendroit-il point icy luy-mesme prendre congé de la messe, et que monsieur le prince feust un Candiot qui eust affiné un Candiot. » — « Son naturel, disoit un autre, sa vie passée, les articles qu*avec tant de prières et promesses, et à si grande peine il tira du roy et de son conseil pour porter au concile, les menées et pratiques qu'il feit au contraire, ceste confession d'Auguste S lapraticque d'Allemagne, les secrettes communications qu'il a si souvent avec les ministres des huguenots, son synode de Reims, la censure de nos petittes messes, cest appareil aussi, et tout cela n'est point sans embusches. »• — «Si son dessein, disoyent des prestres, est bon, nous sommes perdus; car comme Caton, celuy qui se tua dedans Utique, disoit du temps des guerres civilles, qu'il voyoit une grande incertitude au fait et gouvernement de leurs dieux : «Parce, disoit- il, que lorsque Pompée ne faisoit rien de bien , ne selon le droict et l'équité, il avoit esté accompagné de toutes les plus grandes et plus spécialles faveurs que les dieux peuvent donner aux humains, et à présent qu'il combat pour les loix, pour la patrie, pour les dieux mesmes, il est acablé de malencontres ; « ainsi, disoyent nos prcstres, monsieur le cardinal est malheureux en toutes ses entreprinses,que riens de bien n'advient, sinon quant il pense malfaire. » — «En vérité, dirent certains religieux, qui de plusieurs ordres estoyent là attendans ( non pas de ces gros bedons ventres depuis le menton jusques au genouil, ny de ceste nouvelle ordure de jésuistes, mais de ces bons et vénérables mendians, car à telles personnes qui ne mangent pas tousjours leur saoul, l'esprit est prompt et souvent se communique) , l'esprit nous dict que ce cardinal affamé mangera, à faute de pain, les pierres dures; il se précipitera du pinacle; il adorera la beste, et fera icy du scandale. « Et là-dessus s'en vont.
« Si des ongles (disoit un sage et vrayement honorable marchant assis sur Testail de sa boutique ), on peut juger le lion, si j'ay rien cogneu de nostre gouverneur, si j'ay Jamais rien aprins des mœurs, du port et de la contenance des hommes allant par le monde, nostre gouver-
(I) Ao^sbourg.
neur, quoy qu'on die, n'est point là pour mne. Ce n'est point là le visage, l'habit ne la grâce d'un barengueur, d'un attendant ne d'un meneur d'espousée au moutier. » Et hochant la teste : « Trop hastif s'eschauda (disoit-il) »
Et là -dessus se met à discourir de la vaine espérance et folle crédulité des hommes : « Comme un mangeur glout et précipité est subjectà vomissement; que le vomissement est d'autant plus moleste qu'il vient tard après le repas que la viande est desjà (comme dict Erasislrate) broyée en l'estomac, ou selon Plistomèque pourrie au ventre, ou selon Hypocrates cuitte à la chaleur, ou en quelque autre manière, que Asclépiade la face toute creue tourner en nostre substance (car ainsi en l'art et science de tuer les hommes, que l'on appelle médecine, s'accordent comme chiens et chats, les bouchers de corps ) ; tout de mesmes en prend (ce disoit ce marchant) à ceux qui croyent de léger. Car c'est un regret plus fâcheux que tout vomissement, et comme une spoliation de nostre propre, quand une nouvelle qui a donné goust et plaisir à la croire et desjà prinspied entre nous, vient à se trouver fausse ; et le pire encores quand le contraire mesmes se trouve véritable. »
Ce marchant parloit encores, que voicy ledit sieur gouverneur à la première pistoUe ou harquebouse qui se monstra en la troupe dudit sieur cardinal, se lança en rue, et marchant droict en teste de ceux qui arrivoyent, feit crier : « Les armes bas ! »» A ceste seulle voix toute ceste trouppe qui arrivoit ( ne plus ne moins que biches ou chevreux * au premier bruit qu'ils oyent, s'arrestent, lèvent la teste, ouvrent l'oreille, et puis fùyent; ou, conune dict le poète Grec:
Que foict rbomme p*86aiit, Qui quelquefois les hauu mooU traiereant Sans y penser, trouve un dragon en voye. Lors, tout craintif se destoume et desvoye.)
S'arresta court, et au mesme instant, comme si quelque tourbillon ou coup d'esclair les eust esbiouis, tourna si court qu'en un clin d'eu! la teste devint la queue, montans ceux de derrière sur les premiers, ne plus ne moins que bœufs ou moutons pressés en un destroit. Les uns reboursans contre-mont la rue, s'escoul- . loyent par les rues et traveraes ; I^ autres don-
(1) Cbcvreuile.
PAR ftÊGNlËR »Ê LA PLANCHÉ.
hôyènt quarrière jusques à Sainct- Denis; et comme gens qui an partir da logis ont oublié Bourse et ceinture, couroyent vau-de-route et bride avallée^, sans qu'autre les poursuyvist qu'eux - mesmes, et remplissans Tair et les champs de leur honte, prévenoyent de leur présence, la renommée de leur retour, se deschargeans ce pendant (comme en un naufrage, et que Ton dict que le Castor se chastre de luymesme) de leurs harquebouses etpistoUes par les chemins. Les autres, comme gens qui arrivent tard et à la foulle, et qui logent sans fourrier, se saisissoyent des premières portes et boutiques quMIs trouvoyent ouvertes, laissans armes et chevaux en rue.
De ces derniers furent ledit sieur cardinal, monsieur de Guy se son neveu, et assez d'autres.
Je laisse icy le désarmement, ce qui fut tué ou blessé , le passage dudit sieur gouverneur jusques à la porte Sainct-Denis, son retour par autre rue, l'amas du peuple (comme abeilles après l'orage) venant à tropes et monceaux à l'endroit ou ledit sieur cardinal s'estoit retiré, Fissue aussi dudit cardinal et de quelques harquebousiers de sa garde, hors des boutiques ayant ledit sieur la teste pendante en bas comme un pavot batu de pluie, ou comme dict le poète:
Pale en contour y de ses membres trend>Iant , BUeux un corps mort qu*homme Tif ressemblant ;
mais certainement, je fus fort estonné quand je vy que pour contenance quelconque de monsieur le cardinal, tant fut* elle composée à pitié, pour doux yeux, tristes regards et œillades, larmes ne souspirs, et pour parolles tremblantes et humiliées, soit qu'il se les laissast eschapper, soit que tout à propos (mendiant une faveur ) il les jettast aux uns et aux autres en passant, appellant jusques aux plus deschirés crocheteurs et portefais, « ses messieurs, ses voisins, ses compères, et bons amis » , car encores n'avoit-il pas (comme l'on dict que Thémistocles savoit les noms et surnoms de tous ses citoyens, et à celuy qui faisoit profession d'art de mémoire, demandoit celle d'oubliance) apprins à nommer ceux desquels il ne pensoit jamais avoir affaire; nul ne s'en remua; nul tant soit peu feit semblant d'en estre marry. Bien y eut-il quelque populace de ceux qui ont
(1) A bride abattue, de Aval, en bas.
XYI-" siftci.»^ La PI. et La PI.
accoustumé courir après bastelleurs et les côndemnés qu'on meine à l'exécution, qui coururent après luy, lequel on faisoit à grands pas arpenter et marcher en haste, comme sergens qui craignent une rescousse, ou voyagers qui voyent l'orage prochain. Mais quand ce vint à passer, je dy approcher, de ce coing dès Innocens, la pluspart, ainsi que :
Du fier lyon le giste espouventabto
Quoy qu'il n'y soit est loueurs redoutable ,
porta telle révérence au lieu où il avoit veu son gouverneur par quelque espace séjourner, que là (comme à une borne sacrée) ils s'arrestèrent tout court, prenant de là congé, et desespaules disant adieu à monsieur le cardinal ; merveille certainement, et d'un peuple sage grande obéissance!
Ce spectacle ne m'estonna pas tant, comme le desplaisir de veoir toute nostre espérance renversée m'irrita contre monsieur le gouverneur-, et en ceste cholère me précipitay en un merveilleux erreur, que ces rumeurs d'estat nous avoyent tout d'une main enfoncé au cœur et en l'entendement. «Carccstuy-là (disoyent-ils) estoit par les lois de Solon notté d'infamie, qui en une sédition civile ne se rangeoit dès le commencement à celle part qu'il estimoit la plus juste, pour y courir les mesmes bazars, risques et fortunes, sans attendre ( comme tallonneurs de marché) quelle part toumeroit la victoire , afin que par là chacun feust appris à regarder plustost à la seureté du bien public (sans lequel le particulier ne peut demeurer sauve) que non pas pourveoir à celle de son propre : et que d'un vice tant reprochable que de n'estre point touché des misères et calamités de sa patrie (laquelle comprent en soy toutes les charités ensemble), l'on ne feist pas gloire et vertu. »»
Pourtant ne volant plus à l'entour de moy (tant j'estois esperdu) prestres, religieux, marchans, ne autres, et venant là-dessus à penser en moy, que comme pigeons effarouchés vollètent à l'entour du coulombier, jusques à ce que l'un y entre, puis le second, puis le tiers et te quart, enfin en l'asseurance et envie l'un de Fautre y retournent tous à pliis grand foulle que d'effroy ils n'en estoyent sortis (aussi il ne tient qu'à mettre ce peuple en train) , je me jettay en rue ; et à ce peuple qui estoit là assemblé :
hV^ UVElj: BESil^ArRGHAMDS,
çjlt-ce ainsi que v^a tqalcleai les prMces? Ces^ iwy-cy* race ancienne de$, rois? Ce cardinal» ijnembre du sainct siège, apostre du très sainct père? Est-ce ropinign, l'espérance et l'expectation que tout le royaume a de vous? £st-^ ce la recognoissance de tant de biensfaict9 et services faicts au roy et à la couronne da France, que luy et les siens ont tant et de si longue main obligés? Est-ce la récompense de ses biensfaicts envers vous? Est-ce le sallaire qpfi vous rendez au frère et à l'enfant de çeluy l^uquel vous devez, vous, vos femmes et enfans, vos biens, vostre ville, et ce que je de vois premier dire, vos temples et. autels, et ce que vous fkvez de reste de religion? Sera-il dict aux auti^ei^ villes, sera-il annoncé aux nations estranges, et à Fadvenir reproché à vos enfans que vous ayez txahy celuy qui venoit à vostre adveu? Couru sus à celuy qui venoit à vostre secours? et que tous ensemble n'ayez daigné (car qfià doute que ne le puissiez bien) exempter .de bonté c^eluy qui seul vous a, en si grand OiOD^bre, et au péril de sa vie, sauvés de Fençombre d^ mort ignominieuse? Cinquante homifies qui ont faict ce scandale, que voilà la pluspar.t désarmés, se vanleront-ilç d'avoir fouUé 4UX pieds dedana Paris, le coeur, la teste et l'honneur du royaume? Rraveront-ils de vous çt diront, comme jadis des Philistins : Cesiuyç}f en €k frappé mille et cestuy-lé dix mille ? ](^isserez-vous aller ce cardinal à pied, par lequel vous alle% à cheval? Souffrirez- vous qu'en vostre face soit désarmé celuy qui vous a mis 1^, armes au poin? Et que l'on chasse de vostre ville celuy qui vous a mis dedans? Que craigQe|z-vous? des gens qui ne sont que mouscbes contre éléphans? Qu'altendez-vous?du secours, à ceux qui sont mille contre un? Que tardezvous? Sauver rhomme après qu'il sçra mort, et chasser les autres après qu'ils s'en seront fuis? Quoy ? que de vos mains Ton recherche à l'avenir sa vie, et qu'à vous-mesmes il convienne mourir, pource que par vostre faute il sera ipprt? Ne faictes point, messieurs, ceste injure i^ tout le royaume, qu'au raillieu d'icelluy, en sa ville capitalle et entre les bras de toutes ses fQrces, soit ainsi le tuteur de la France outragé. Ne vous faittes point ceste honte, que le patron et second fondateur de vostre ville soit par ses propres cKenset affranchis si lascbement aban- '
(lonné, S^ayienne-v^usi du Qowpjçrage du frère qui est mort pour vous S de \a, bourgeoisie des; QnCans qui sont vostres, et vivent pour vous, et des beaux sermons qu'il vous a faiets. Venez, voyez, et regardez. Ce coing est vuyde ; le gouverneur n'y est plus; ce ne sont plus que huguenots, ses eimemys et les vostres. Les voilà! ils tremblent de paour; ils s'estonnent ; ils s'en vont. Allons, suyvez, venez; feictes contenwace, je vous en délivre ; et s'ils nous attendent, je les vous livre* ••
Et là dessus j'advance cinq ou six pas en rue; mais à la bonne heure pour moj, au lieu de me suy vre, les plus apparens reculans quelques pas en arrière se retirèrent tout bellement au devant d'une boutique, suivys d'une multitude de peuple qui les regardoit et environnoit, les uns hochant, les autres secouant et tournant la teste en diverses façons. Cela me feit soudain entrer en opinion que ce feussent de ceux de la religion que l'on dict refformée! Mais y ayant recongneu mon hoste, et quelques-uns des nostres, une plus grande fraieur me vint tellement saisir de ce recullement (croyant qu'ils eussent veu plus que moy quelque danger oiijem'allois précipiter) que je relournay si court, et me jectay entr'eux de telle impétuosité, qu'eux mesmes, estimans que j'eusse veu, pour avoir approché de plus près, ce qu'ils n'eussent aperceu, rendirent d'effroy ceste boutique pleine à crever, me portans dedans avec eux ; retraicte heureuse pour moy et pour tous ceux qui sçauront bien gouster les sages devis, les sentences, et conseils admirables qui y furent tenus par aucuns marchant et artisans de ceste ville là (Paris vraiemem sans pareille). Qu'à la mienne volunté monsieur le cardinal ses frères, ses neveus, les siens, leurs favoris eussent esté pour pour le bien et repos que je leur désire ! Mais pleust à Dieu que nostre roy eust luy-mesmes veu à descouvert, le cœur, la foy, la loyauté et ailection ardente de ces bons seigneurs là, et veu de ses yeux combien de prudence, de vertu et bonté y avoit en une seuïle boutique, pour de là faire jugement du reste de la ville. Quels trésors d'esprit et bon vouloir sont meslés parmy les draps, les laines, les cuirs, le fer, les drogues et merceries ! Quelles richesses d'ames sont enfouyes, et cachées es corps mesprisés de tant de louables bot^geois^! Et combien en,
(t) LR due de Gulae. ^
PAR REGNIER DE LA PLANCHE
vzr
cela comme en assez tfautres choses, ceste viHe là surpasse d'xm costé toutes les autres, et Iny seul phis riche et plusheureux que tous les roys, princes et potentats de la terre ! Car, après que ceux qui estoient demourés dehors eu la rue curent levé unie risée de nostre paour, n'estant riens survenu qui nous eust deu espotrvanter, et que !a boirtique se fut deschargee de gens, et tàrrt allégée queles neuf ou dix qui y estoient se trouvèrent au large, mettans fin au ris et aux propos joyeux qu'ils avoient eu de leur ^r, l'un d'entre eux, de Testât *de la drapperle, ainsi que j'entendy lors et que j'ay depuis Ci6ngneu, personnage desja chargé d'ans, mais au reste dfe face, maintien et vieillesse vénérable, s^addressa à moy, et paria comme il s'ensuit :
DfÉcàutê 4u ir&pier.
« Je ne doutte point qwe ce que vous avee bit devant nous, et ce que nous avons ouy de vous, ne vienne d'une singulière faveur et affection que vous portez à monsieur le cardinal, wwt pour l'amoerr de luy, -comme son serviteur domestique, son familier, son amy, son obligé, ou vrayement pour la cause que vous pensez qui Fait amené par deçà. Pourtant Je ne blasme point vostre action, comme d'un homme passionné; et en sa passion, prévenu le danger Inopiné, je ne \k loue pas aussi. Ce n'a pas esté non plus de nostre part sans regret que nos yeux ont veu ce qui s'est présentement faict. Ce n'est pas aussi sans grande raison et juste occasion, ne autrement que pour nostre devoir, que chacun de nous s'est contenu en la modestie que vous avez veu. Or, grâces à Dieu, l'on ne redierehera point de nos mains la vie de monsieur le caridinal. Et ne nous conviendra point* (comme vous disiez ) mourir, puisqu'il n'est point mort. Il va et marobe très bien (comme vous avez veu) ; et n'y a plus de danger. Dieu mercy. Et combien que l'issue vous puisse faire suffisamment cognoisire quelle faute nous eussions ftitte, si rostre légèreté eust esté accempagnéed'une foliedenostrepart,si ne veux-je pas vouslaisser en l'erreur auquel je vous Voy tombé : que monsieur le cardinal ne les siens aient à eux (Aligé ne le roy ne la ooronne de -France, ne que à ce tiltore il doive espérer die no^s, ne d'autre dcto François^ aiueim seeoum* Jfe ne#y pëfe (fife <^^ vobswefc dit dé l'o-
bligation de nostre ville envers luy ne soit aussi peti véritable. Toutesfois, seroit-il plus tollérable à nostre modestie, de le laisser passer comme un vent, que non pas le premier qiM touche Thonneur de nostre roy, et le devoir de tous ses loyaux siAjecis. Or, à ce que j'ay à vous dire, regardez plustosrt à l'homme que à rhabit, i la substance que aux parollcs ; car je ne suis pas homme de lettres pour scavoir bienu dresser une harangue ; à cela n'ay-je pas esté de jeunesse institué; j'estime bien que ne t'ont pas aussi esté tous ces seigneurs qui sont icy, que j'ay quasi tous cognetis en jeunesse. Mott pèrfe à dix ans tne mit au coHéjge. Toute ht science de ce temps-là estoit de faire carmes* et vers latins. J'en faisois de bons, ce disoit mon tnaistre ; etï)ieu scait <]uels poètes c'es^ toient que nos maigres. Mesmefs cela fMsoit ftyrt à mon père, qui n'y entendolt non plus que vous faites, à mon advis, à h^t AHemant. A quinze ans on ramena ce poète à la 1)outique; car tousioiïTs ^stoit-ce l'intention du bonhomme que je f eusse de son estât. lÀ téut -ce que j'avois en ^rattt peiwe et travaS apprîns en cinq ans, s'oublia en m'eébatant, en moins d'un mois; mes vers retournèrent en la terrfe dont ils estoient sortis; car telle monnoye n'a. point de cours en maiYîliandise. Or ça, H ftillloit que ces cinq ans là «e perdissent à apprendre ce que par après l'on véukyit pel^e. Maiîi depuis, ta bonté de Dieu s'est desployée«ur nous et sur toute la France, |;iar k^SMikide deffand roy François, premier de ce nom qui nous n tiré, comme d'un fumbeau, les ^setences^ les arts, les lettres et bonnes disciplines, ensevelies en une fondrière d'ignorant»; et à Tayde d'un Amîot •*, d'un Jacques Colin 5, et de tant d'«Ur très excellens ouvriers, nous a rendu les outils de sagesse tranchants en nostne langue maternelle-, tellemettt qu'il n'y a artissn qui ne puisse, s'il veut, de luy ttiesmes et sans riens desrober à sa besongne, en peu d^heures se rendre savwit. Nos i)oiiiiques, à ]gens qui ont quelque sentiment de vertu et a%uillon de bien, sont des escoles. Car là , avec le livre , l'on voyagé sans frais par toutes les régies de la terre;
(I) vers, du mot tetta eûrmen,
i(S) Traducteur de Mulprque.
f5) Lecteur el secrétaire de François îer. Il a traduit quclî|ues moTceatix d^irahifert ^t d'OVIdc ; ou a .de Itri qudi<|uM jtdfe Tcrs frttBpalB.
LE LIVRE DES MARCHANDS
Ton monte avec espérance jusques au cid, et descend -Ton avec asseurance jusques aux abismes; Ton single par tous les gouffres de la ftier sans aucun péril ; Ton se trouve sans danger au meillieu des batailles, en assaults et prinses de villes ; Ton se sauve sans perte de la main des brigands; bref Ton y faict toutes négociations et exercices sans bouger d'une place. Ce que long âge, un grand travail, et pesante expél'ience n'aporloient qu'à l'heure de la mort, nos enfans le peuvent (par manière de dire) succer des mammelles de leurs mères et nourrices. Les lettres, je confesse, m'ont veu desjà grand et estant bien avant au decours de mon âge ; car l'envieux de nature humaine, père des ténèbres, nous empescha long temps cesie lumière, sous couleur de quelques luthériens, qui lors commencèrent à lever la teste. J'ay, outre cela, autant ou plus que nul de mon âge, hanté et fréquenté les pays et nat ions ostranges, spécialkment rAlleniagne, longuement en Lorraine, où J'ay eu grant commerce et communication avec le sire Herman qui me donna premier accès en la maison des ducs, où j'ay apprins beaucoup des particularités de leur maison, et de leurs encestres et de leurs faicts. Je n'ay pas aussi esté des derniers à entendre des affaires de nostre ville. Je me suis trouvé souvent aux assemblées et convocations. J'ay quelque fois voyagé pour eux. Et en tout cela mon estude a plus esté d'apprendre à bien juger des choses proposées, cognoistre le bon d'avec le mauvais, le vray d'avec le faux, séparer l'honneste du vilain, le profBct du dommage, que non pas à débattre' les affaires par haranguer, ne parler si ornement comme plusieurs feroient bien. Ce n'est pas que je mesprise une beauté de langage, ne un ornement qui l'embellisse et qui le rend plus plaisant et délectable. Mais de tant que cela ne s'acquiert que par une longue et laborieuse exercitation, convenable à ceux qui ont grand loisir, et qui sont encores en âge pour y vacquer, je me suis arresté à ce qui a plus de nerf que de pointe. J'useray doncques de nostre simplicité bourgeoise, laquelle a esté tousjours bien reoeue de nos roys et princes.
« Pour venir doncques à ce que j'ay à vous dire : Vous vouliez qu'à la chaude et à l'estourdinous prinssions les armes pour monsieur ]b cardinal ! contre qui? en quelle manière? ne à quelle fin ? je vous confeççe que je ne l'eatenç
pas encores. Si cela estoit juste, et s'il estoit en nostre puissance, requiert un plus long temps que je n'ay de tarder icy. Je ne m'arresteray point à respondre à un excès de parolles, et je ne sçay quelles figures poétiques de parler par où vous faites monsieur le cardinal la teste, le cœur, l'honneur de la France , le tuteur du royaume; car nul n'est cela que le roy seul Je parleray des causes pour lesquelles vous demandez aide (dictes vous) pour monsieur le cardinal, comme chose deue. Or ceux qui demandent le secours comme une debte et obligation deue, s'ils ont affaire aux enfans et successeurs, ou autres que ceux mesmes qui ont foict la debte, ou que ce soit (comme l'on dict) une vieille dette, que le temps, les troubles, les affaires, et semblables occurrences ayent pai affieicer de nostre souvenance (ainsi que la mémoire de l'homme n'est que trop fertile aux injures et merveilleusement stérile aux bienfaicts), ils viennent à toucher et faire sonner les cordes de l'obligation pour préparer le debteur à une bienvueillance et promptitude de payement. Car autrement telle commémoration de bienfaits incognus se convertit (comme un reproche) en desdain des escoustans ; et au lieu de les incliner à soy, on les tourne et provoque contre soy-mesmes, estant cela comme une espèce d'injure, de dire, s'il n'est vray, que nous soyons debteurs ou obligés à quelqu'un, ainsi que me disoit un praticien mon voisin, et telle injure, disoit-il, qu'il y a pour cela en leurs livres une action en difomation toute préparée. Or n'est pas cestuy-là bon oiseleur qui jette pierres après les oiseaux, ains plustost ne les esmorce et apaste pour les attrapper.
<« En cela m'est-il advis que vous avez lourdement failli; car quelle injure pouvez vous faire plus grande à nous tous, je dy à tous les François, que de dire que monsieur le cardinal de Lorraine ait obligé à luy le roy et la couronne de France ? voire outrage tel que, s'il advenoit encores à monsieur le cardinal à le dire en public, comme quelque fois luy advint de le dire en quelque compagnie des siens, nous ne sommes pas si mauvais François en ceste ville que publiquement et sur le champ il ne receust une responce qui en feroit la réparation. Allez pour voir dire cela à un Henry l'Advocat, un Jean Aubery, Nicolas Bourgeois, Jean Messie, Guillaume )' Arch*, Guillaume Cbouart ,
PAR REGNIER DE Lk PLANCHÉ.
Jeh&Q Perrot, Jehan Musnier, Nicolas Hac, Guillaume Godefroy, Raoulin Sandras, Claude le Prestre, Nicolas Parent,* Claude Scopart, Jehaa l'Escuier, Jehan de Bordeaux, ou à un Kerver, Merlin, à un d'Espérés, un Parfaits, de Clerc, de Pleurs, TEscalopier*.
Que vousdirai-jeplus, ouqu'est-ce que je m'arreste à vous penser nonuner tous les gens de biende nostre ville? Jene vous parle quedesmarchaos seullement. Et dictes leur que monsieur le cardinal ou les siens ont obligé le roy et la couronne de France à eux; dictes leur seuUement qu'ils ont obligé nostre ville; je ne vous ay là nommé personne (d'un millier d'autres qu'il y a en nostre ville) là où autant monsieur le cardinal qu*un autre des grans, qui y soyent bons serviteurs du roy, ne trouve en leur affaire particulier de l'aide et faveur de leurs biens. Mais ne cerchez pas en leur cœur des armoiries de Lorraine ne des escussons de Jérusalem ou de SiciUe 3, n'autre que des fleurs de lys toutes pures et nettes, si vivement empraintes qu'ils ne souffriront à nul quel qu'il soit, braver l'amour du roy ne du nom François ; Tamour dy-je, qui ne peut embrasser le père sans les enfans. Car nous sommes tous si naturellement amoureux, et à vray dire si jaloux de nostre roy et de ses princes, que nous ne souffririons jamais nul autre s'apparier à eux. Pour tant veit-on, quand M. le prince de C'ondé fut arresté prisonnier à Orléans, si pour le*crédit, la faveur, ne toute la grandeur de laquelle monsieur le cardinal et feu monsieur de Guyse se rendoyent terribles à tout le monde, la liberté du courage françois fut retenue en nous, quand en plein hostel de ville fut dict tout hault : que Ton ne soufTriroit pas le sang de France estre fouUé par des estrangiers. Car à la vérité, combien que monsieur le cardinal et ses frères soyent nés en France, et les premiers françois de leur race, toutesfois, comme il faut du temps beaucoup à despouiller le sauvagine des meurs et du naturel du pays paternel, l'on ne tient pas ceste première portée et génération pour naturelle et légitime, comme les vrais et anciens patriottes qui seroyent de quatre et cinq races, comme nous avons assez
(I) Noms des bommes les plus respectables parmi les Camilles bourgeoises et la plupart reTëtus de Tédievloage.
{*) La feralHe de Lorraine, pour se donner plus de bistre, mettait eo ayant ses droits Hke rojaome.
de maisons en nostre ville qui peuvent mctostrer leur origine continuée dedans Paris de père en fils de plus de trois cens ans. Dictes nous que pas un des Clercs, de Marie, Marcel, ne des Boursiers (j'en laisse encores de plus anciennes), souffre que le fils d'un Italietr, d'un Anglois, d'un Lorrain ou Fscoçois se die aussi bon François que luy ? Je vous prie que le fils d'un qui s'est faict ennoblir, face comparaison de sa noblesse à la maison de Montmorency? Je vous baille celle-là pour la plus prochaine de nous, et que nous cognoissons tous, et la tenons pour la plus ancienne, yssue du premier chrestien du premier royaume de la chrestienté. Or, si je vous monstre que vos prétendues obligations ne sont pas véritables, et que celuy qui me doit (comme l'on dict) me demande, vous me tiendrez à mon advis bien deschargé de vous prouver qu'elles ne sont pas suffisantes aussi; car pour néant se soucie et travaille des espèces du payement celuy à qui rien n'est deu.
« Vous dites que luy et ses prédécesseurs ont tant obligé le royaume; vous deviez dire en quoy et comment. Car je vous promets que, pour l'envie que j'ay eu de luy faire plaisir, j'y ay maintesfois pensé ; mais plus je considère les iaicts, les actes, les exécutions de feu son frère et de luy, plus je trouve que tout au rebours ils n'y ont faict ne pourchassé que mal et dommage; et les faicts mesmes en quoy j'estimois qu'ils avoyent le mieux fait, sont ceux qui se trouvent, quand on vient à les poiser de sens rassis et sans attection, les plus pernicieux. Si vous entendez qu'ils ont obligé le royaume pour l'apau vrir et endebter , nous sommes d'accord que, depuis qu'il est mémoire du nonfi des François en ce monde, le royaume ne fut onques tant, en tant de façons, ne à tant de personnes obligé ne endebté, et onques ne furent les subjets tant foullés ne si mal traictés. Si vous entendez que ce soit à eux qu'ils l'ont obligé, voyons premièrement de leurs prédécesseurs, et puis d'eux^mesmes.
«* Ferry ou Fédéric de Vaudemont , père-grand de messieurs de Guyse et cardinal de Lorraine défuncts, estoit un gentilhomme yssu de la maison de Gra ville en Normandie, lequel espousa en premières nopces une fille de la maison de * Harcourt, en ce mesme pays de Normandie. Aussi ont bien faict les ducs de Lorraine de ceste maison, et d'autres encores, de simples gentils-
LE LIVRE DES MARCHANDS
hommes. Par tout le cours de sa vie il fit la |;uerre en France au service des Anglois et Bourguignons comme un capitaine de reitrès*; et à leur faveur trouva moyen de surprendre un jour René d'Anjou, qui, de par sa femme, estoit d x de Lorraine, et qui n'eut qu'une fille son héritière, parce que Jehan et Nicolas d'Anjou qui esloyent yssus de luy, décédèrent sans enfans. Le tint quinze ans et plus prisonnier à l'appétit des Anglois, et ne laissa onques aller qu'il ne luy eust payé grosse rançon, et outre cela bailiast pour femme Yoland sa fille, duchesse, de par sa mère, du duché de Lorraine, et mourut conjuré ennemy de France.
•« De ce Ferry de Vaudemont et de laditte Yoland sortit René de Vaudemont, duc de Lorraine de par sa mère, lequel premier print les armes de Lorraine, et laissa celles de Vaudemont son père qui estoyent hurlés d'argent et de sable. Et pour les faire plus spécieuses^ les escartela des armoiries de quatre royaumes, et se fit ^ppeUer roy de Jérusalem et de Sicllle (comme les rois d'Angleterre s'appellent rois de France). Cestuy-là vint quereller en France les duchés d'Anjou et de Bar, et le comté de Prouvence qui sont apennages de la couronne; comme si, par le décès de Hené d'Anjou qui mourut sans hoirs masles, elles eussent peu appartenir à laditte Yoland, €t que les femmes qui, par la ioy salique, sont excluses de la couronne ne soyent pas excluses de toutes les parties et portions d'icelle. Et s'efforça de transporter son droict au duc de Bourgongne qui lors nous faisoit la guerre; dont il fut empesché par le roy Louys unziesme. Encores luy aida le roy Louys, d'argent et de sa gendarmerie, à se défendre du duc de Bourgongne, qui y mourut par la trahison d'un comte de Campobasche^ Italien, son serviteur. Après le décès du roy Louys, il retourna encores en France, estant le roy Qiatles huictiesme âgé de dix ans seuttement, faire instance de sa querelle. Mais enfin il en fut déboulé et chassé par l'admirai de Graville ; et Itiy furent ostées pour son ingratitude toutes les pensions et autres appoinctemens qu'il avoit tirés du roy durant les guerres. Cela se veoit par les histoires.
«« Ceftené fot pèredu duc Anfhoine, le père de
(I) Du Mot ftlIèfMnd ft^f/cv, <[)avlalier.
[9h fielle», da latin speciow.
(o) cami>>J-Basso. Vofj. Cominines
feu monsieur de Guise et de feu moilsieur Us cardinal de Lorraine*. Le duc Anthoine y fot assez bon homme; il vint faire à Digeon(oii festois lors) hommage au roy François-le-Grand du duché de Bar duquel H jouissoit par bien^ £aict. Et fut bien marri d'nnç grande fiaulte qu'il avoit faicte; car ayant 4e feu roy Frai^oois acquis le duché de GueWres, luy, qui prétendoit que par succession ce duché luy devolt esdieoir, practica par un Jacob Cams, bo/ui^mestre de Nemègue, laire sousHever le peu|$le, et empe»« cher que le roy n'en entrast en possession ; et puis> quand fi vit que le peuple ne voulotk point de luy et qu'il se donna au duc de Qèves, cuida r'adouber la fiiulte, mais il ne peust ; ti le roy luy pardonna en faveur du fiefu cardinal de Lorraine son frère, que le roy kimoit sin^iièremcntpource qu'il ne se mesloll point d'autre» affaires que de plaisir. Or fut feu monteur te cardinal de Lorraine premier monstre que nous ayons point veu en l*Église, et diacun a veu quelle carrière il donna, et jusquesà^piel point il poussa nostre pauvre Eglise galficane. T>>u tesfois pource qu'il ne fut pas homme fort violent, et d'ailleurs estoit despensier et libérai, on le comporta assez doucement. Encores eut on pitié de luy quand on vit que son nevett ledespouilloit avant qu'il eust envie de se coucher. « Quant àmonsieur de Guysc, pèredu demief déceddé et de monsieur le cardinal à présent, le bon seigneur n'eut pas en son temps de grandes charges, et ne se fia-l'on à hiy de grandes affaires. Je say bien que quand il mena sans congé les fbrces du roy secourir le duc Anthoine son frère qui Testoit(ce disoit-on) travaillé d'anabaptistes, que cela fut trouvé fort mauvais, et que ce fut avec grand' peine et par toutes sortes de prières que le connestable, qui estoit lors grand-maistre et mvresehal de France, le sauva d'estre mis prisonnier et tjue ne feust pour cela mal traicté du roy . Et pense bien qat cela fut voiremenl l'acte d'un estranger mal apprivoisé à f amour d'un roy, duquel hiy et tous les siens recevoyent infinis biens, honneurs et advancemens, et qu'il y avoit de ringratitode beaucoup. Mais d'autant que le ramage du pays paternel et la charité qu'il portoit à son frère l'avoyent poussé à tel erreur, je ne le trouve pas si mauvais que ce que l'on faict par une desbonneste avarice et oonvoitise d'a.voir le bien
(!) Jean de Goyte, cardinal, fti&klVb éous trtirtpibh 1«r.