NOTICE SUR LOUIS REGNIER DE LA PLANCHE
On n'en était pas toujours quitte pour si peu quand on s'exprimait librement contre la maison de Guise , témoin le fait suivant raconté par La Planche, et qui fait juger du style de l'écrivain et de Fesprit de temps:
« Pour revenir à notre histoire % nous avons dit, que la cour de parlement faisoit de grandes perquisitions à rencontre de ceux qui imprimoyent ou czposoyent en vente les escripts que l'on semoit contre ceux de Guyse. En quoy quelques jours se passèrent si accortement, qu'ils sceurent enfin qui avoit imprimé un certain livret fort aigre intitulé le Tigre, Un conseiller nommé du Lyon en eut la charge, qu'il accepta fort volontiers, pour la promesse d'un estât de président au parlement de Bourdeaux, duquel il pourroit tirer deniers, si bon luy sembloit. Ayant donc mis gens après, on trouva rimprimenr, nommé Martin L'hommet, qui en estoit saisy. Enquis qui le luy avoit baillé, il respond que c'estoit un homme incogneo, et Gnalement en accuse plusieurs de l'avoir veu et leu, contre lesquels poursuytes furent faictes ; mais ils le gaignèrent au pied. Ainsi qu'on menoit pendre cest imprimeur, il se trouva un marchant de Rouen moyennement riche et de honne apparence, lequel voyant le peuple de Paris estre fort animé contre ce patient, leur dict seulement : « Et quoy, mes amis! ne sufGt-il pas qu'il meure? Laissez ùàre le l>onrreau. Le voulez-vous davantage tourmenter que sa sentence ne porte? > (Or ne savoit-ii pas pourquoy on le faisoit mourir, et dèscendoit eneores de cheval à une hostellerie prochaine.) A ceste paroUe quelques presbtres s'attachent à luy, rappelant huguenaud et compaignon de cest homme. Et ne fut ceste question plustost esmeue qne le peuple se jette sur sa mallette et le bat outrageusement. Sur ce bruict, ceux qu'on nomme La Justice approchent, et pour le rafreschir le mènent prisonnier en la conciergerie du palais, où il ne fut pas plustost arrivé que du Lyon l'interrogue sommairement sur le fiiict du Tygre, et des propos par luy tenus an peuple. Ce pauvre marchant jure ne sçavoir que c'estoit, ne l'avoir jamais veu, ny ouy parler de messieurs de Guyse; dit qu'il est marchant qui se mesie seulement de ses affaires ; et quant aux propos par luy tenus, ils n'avoyent lieu offenser aucun ; car meu de pitié et de compassion de voir mener au supplice un homme (lequel lontesfois il ne reeognoissoit et n'avoit jamais veu), et voyant que le peuple le vouloit oster des mains du bourreau pour le faire mourir plus cruellement, il avoit seulement dict qu'ils laissassent faire au bourreau son ofBce ; et que là dessus il a esté injurié et outragé par le peuple, et mené prisonnier ignominieusement) sans Jamais avoir mesiait ne (1) pages Bit et 513.
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mesdit à aucun , requérant à ceste fin qu'on enquist de sa vie et conversation, et qu'il se soumettoit au jugement de tout le monde. Du Lyon, sans autre forme et figure de procès, fait son rapport à la cour et aux juges délégués par icelle, qui le condamnent à estre pendu et estranglé en la place Maubert, et au lieu mesme où avoit esté attaché cest imprimeur. Quelques jours après du Lyon se trouvant à souper en quelque grande compagnie, se meit à plaisanter de ce pauvre marchant. On luy remonstra l'iniquité du jugement par ses propos mesmes. « Que voulez-vous? dit-il, il falloit bien contenter monsieur le cardinal de quelque chose, puisque nous n'avons peu prendre l'autheur , car autrement il ne nous eust jamais donné relasche. >
La Planche lui-même écrivit un pamphlet fort éloquent sur le même sujet. Je n'ai pas cru devoir le séparer de la publication de son ouvrage historique, et on le trouveraà sa suite dans ce volume. Je ne connais rien, avant ou depuis l€s|Xe«re»prot?inciales^ qui soit plus vigoureusement écrit et pensé. C'est un morceau fort court dont je recommande vivement la lecture à tous ceux qui voudront apprécier, non-seulement tout ce qu'avait de vigueur cette vieille langue française, mais aussi tout ce qu'avaient de force de caractère les vieux amis de la liberté française du sol français, retrempés par les luttes des guerres civiles.
Quel est celui de nos orateurs modernes qui ait à présenter en faveur des lettres une plus belle page que ce fragment du discours du Drapier dans la brochure de Régnier de la Planche?
« Or, à ce que j'ay à vous dire, regardez plus tost * à l'homme que à l'habit, à la substance que aux parolles; car je ne suis pas homme de lettres pour sçavoir bien dresser une harangue; à cela n'ay-je pas esté de jeunesse institué; j'estime bien que ne l'ont pas aussi esté tous ces seigneurs qui sont icy, que j'ay quasi tous cogneus en jeunesse. Mon père à dix ans me mit an collège. Toute la science de ce temps-là estoit de faire carmes' et vers latins. J'en faisois de bons, ce disoit mon maistre; et Dieu sçait quels poètes c'estoient que nos maistres! Mesmes cela plaisoit fort à mon père, qui n'y entendoit non plus que vous faites, à mon ad vis, à HautAIIemant. A quinze ans on ramena ce poète à la boutique ; car tousjoui*s estoit-ce l'intention du bonhomme que je feusse de son estât. Là, tout ce que j'avois en grant peine et travail apprins en cinq ans, s'oublia en m'esbatant, en moins d'un mois; mes vers retournèrent en la terre dont ils estoient sortis; car telle monnoye n'a point de cours en marchandise. Or, çà! il falloit que ces cinq ans là se perdissent à apprendre ce que par après l'on vouloit perdre. Mais depuis, la b6nté de (1) Pa8e4f7* «- (1) Vers, da mot latin ewmmu