LIVRE PREMIER
Et ainsi il en fit. Pour quoi le dit prévôt «dla deTen les seigneurs lesquels lui SToient ordonné de le prendre, et leur conta l'état de la dite appellation. Et tantôt sur ce convoquèrent parlement, pour discuter et examiner celte matière, et en la fin ftil déclaré par les seigneurs du dit parlement que la dite appellation étoit de nulle valeur. Et pourtant les dessus dits seigneurs , voyant le dit fait être examiné et jogé , dirent au dit prévôt : « Va , et sans de- » meure, toi bien accompagné du peuple de
* Paris bien armé , prends ton prisonnier et
* expédie la besogne selon justice, et lui fais
* couper la télé d'une doloire, et puis la fais » ficher es baltes sur une lance. »
Après lesquelles paroles , prestement en accooqtlissant leur commandement , le dix-septième jour du mois d'octobre , disposa et ordonna le dit peuple bien armé, en la place Maubert et en plusieurs autres carrefours -, et puis fut mené le dit Montagu es balles, où étoit venu un grand peufde ; et après ce, en un haut étage, le fit dévêtir jusqu'à sa chemise, et là lui fit trancher la tète, et la mettre, comme dit est, sur le bout d'une lance , et le corps fut pendu par les aisselles au gibet de Montfaucon , droit au plus haut étage.
Cette exécution fut faite principalement, comme il fut commune renommée, à l'instance et poursuite du duc de Bourgogne, lequel, pour la voir faire , manda très grand nombre de nobles hommes de ses pays de Bourgogne, de Flandre et d'Artois. Et un petit devant que ce advint , le duc de Bourgogne et le comte de Clennont, son fils, se partirent de Paris, très indignés et courroucés pour la prise du dessus dit Montagu. Et pareillement le duc d'Orléans et son frère , et tous ceux tenant cette bande , forent très déplaisants de sa mort ; mais pour le présent il n'en pouvoient avoir autre chose, c*r ils n'étoient point ouïs pour ce temps au conseil du roi.
Et le lendemain d'icelle exécution faite ainsi comme dit est , le duc Guillaume , comte de Hainaut , qui par avant avoit été mandé par le doc de Bourgogne , vint à Paris. A rencontre duquel alléreni plusieurs grands seigneurs; et fiit reçu très honorablement par le roi, le duc d'Aquitaiae et plusieurs autres princes ; et à M Teoae lui fut donné et octroyé l'hôtel du dit
Montagu, qu'il avoit dedans Paris, comme confisqué, avec tous les biens meubles étant dans icelui.
Et d'autre pari, fut mise la forteresse de Marcoussi en la main du roi , séante à sept lieues de Paris, sur le chemin de Chartres, laquelle le dit Montagu avoit ft.it fonder et édifier en son temps ; et se logea prestement icelui duc Guillaume dedans le dit hôtel : et toutes ses autres terres et biens quelconques furent aussi mis en la main du roi au préjudice de ses enfants.
Le dit Montagu étoit né de la ville de Paris, et avoit été par avant secrétaire du roi , et fils de mattre Girard de Montagu, jadis secrétaire du roi Charles le Riche , dernier trépassé. Si étoit gentilhomme de par sa mère *. Et avoit marié trois filles légitimes qu'il avoit : l'une à sire Jean, comte de Roussy -, la seconde à Jean de Craon, seigneur de Maubuisson ; cl la tierce étoit en convenances fiancée à Jean de Melun, fils du seigneur d'ÂnIoing ; mais le mariage ne se fit pas; et son fils, comme dit est, étoit marié à la fille du seigneur d'Albret , connétable de France et cousin du roi.
En après ces besognes passées, par le dessus dit prévôt de Paris furent pris plusieurs gens du roi , et spécialement ceux qui étoient ordonnés sur les tributs et revenus, et mêmement tous les généraux ; c'est à savoir les seigneurs de la chambre des généraux , et les présidents, et les seigneurs de la chambre des comptes , Perrin, Pillot, Marchand, et autres, lesquels furent emprisonnés au Louvre et ailleurs.
Quand Le Borgne de Foucaut, écuyer du roi et garde de sa finance, nommé communément Epargne , ouït dire que le grand-mattre-d'hôtel étoit pris et mis en prison , il fut grandement émerveillé , troublé et ému ; pour quoi en habit déguisé se partit de Paris sans délai, secrètement, sur un moult léger cheval; dont il fut en moult grand soupçon des seigneurs.
En ce temps , l'archevêque de Sens , frère au dit mattre-d'hôtel , Guichard Dauphin et Guillaume de Tignonville , chevaliers, et mattre Gautier Col, secrétaire du roi, par le commandement du dit roi furent envoyés à Amiens
* Bile l'appeloit Blette de Ccsiinel.
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELEï.
à rencontre des légaux du roi d'Angleterre. Lequel archevêque assez tôt ayant connoiasance de la prise et emprisonnement de son dit frère, prit congé à ses compagnons et se partit d'Amiens ; et ainsi qu'il alloit légèrement vers Paris, il fut rencontré d'un huissier du roi venant de Paris à Clermonl , qui prestement le fil prisonnier du roi : car il avoit lettres et puissance de par le dit roi de prendre et enchartrer le dit arche vêque à Amiens ou sur le chemin, si par aucune aventure il le rencontroit. Mais celui archevêque moult prudenlement lui répondit promptement par fiction qu'il étott tout prêt et appareillé d'aller avec lui en cbarlre ou en mort. Et allant ensemble ils vinrent au fleuve d'Oise, emprës la prieuré de SaintrLeu de Serens ; auquel fleuve il déçut le dit huissier subtilement : car quand il lîit issu de la nef avec aucuns de ses gens , il monta sur le plus léger cheval, et s'enfuit en, tandis que le dit huissier attendoit le retour de la dite nef, qui étoit à l'autre lez du fleuve ; dont lui grandement confus et troublé retourna à Paris sans son prisonnier.
Le seigneur de Tignonville, qui étoit du nombre des seigneurs de la chambre des comptes, fut arrêté au dit lieu d'Amiens par le bailli d'icelle ville , du commandement des princes dessus dits , et emprisonné en l'hôtel d'iceini bailli ; mais après ce temps , lui et le dessus dit évèque de Chartres , et tous autres prisonniers à Paris, suspens et privés de l'exécution de leurs offices, furent cautionnés et eurent grâce d'aller parmi Paris et ailleurs. Et pource que les dits princes et seigneurs ne ponvoient entendre au fait de la réformation des choses dessus dites, pour plus grands besognes et affaires qu'ils avoient, ils substituèrent trois comtes, c'est à savoir de La Marche, de Vendôme et de SaintrPol, et aucuns de la chambre de parlement pour la dite réformation.
Les gens de guerre qui avoient été évoqués à venir autour de Paris , tant par le duc de Bourgogne comme par les autres seigneurs, furent licenciés et retournèrent chacun es lieux dont ils étoient venus, en mangeant le pauvre peuple, selon la coutume d'adonc. Messire Guichard Dauphin, dessus nommé, fut par les princes dessus dits constitué et ordonné souverain maître -d'hôtel du roi, au lieu du dit
défunt Montagu, lequel roi étoit malade de sa maladie accoutumée.
Adonc révêque de Paris requit aux dits seigneurs qu'on lui laissftt par miséricorde ôter le corps de son fk^re du gibet , en suppliant , et en pleurant piteusement , qu'il le pût ensevelir et enterrer ; mais cette prière et supplication ne lui toi pas accordée par les dits princes. Lequel évèque oyant les dites réponses , rempli de grand' vergogne pour la honteuse mort de son dit frère et pour la fViite de son autre frère archevêque de Sens, assez tôt après se partit de son siège épiscopal, menant avec lui sa belle-sœur, femme d'icelui Montagu, et aucuns de ses enfants ; car le duc de Berri avoit Jà pourvu on autre chancelier en l'offlce de sa chancellerie ; et alla en la terre de sa dite bellesœur, assise en Savoie. Icelle f^mme étoit fllle de sire Etienne de La Grange, Jadis président au parlement et frère an cardinal d'Amiens.
Après , pouroe que Le Borgne de Foucaut, appelé aux droits du roi , ne vint ni comparut , il fut banni par les carrefours de Paris , hors du royaume de France, au son de la trompette; et pareillement furent bannis l'archevêque de Sens, qui s'étoit rendu (tagitif, et plusieurs autres. En outre, le roi de Navarre, les ducs de Berri, de Bourgogne et de Hollande, les comtes de La Marche et de Vendôme , tréKs , et plusieurs autres grands seigneurs, allèrent par devers la reine de France et le duc d'Aquitaine son fils, et lui remontrèrent la cause pour quoi Montagu avoit été exécuté, et aussi quelle chose étoit à faire des inquisitions, des arrêts et de la condamnation des péchants et déclinants, et avec ce, de tonte la réformation du royaume. Laquelle reine enfin fut assez contente qu'ils poursuivissent ce qu'ils avoient enoommencé, nonobstant qu'elle n'étoit pas bien du tout contente de son beaa cousin le due de Bourgogne , lequel avoit si grand gouvernement et puissance au royaume de France; et le doutoit plus que tous les autres, jaçoit ce que elle lui montrât assez bon semblant par paroles. Et derechef fut là traité le mariage de Louis de Bavière, fk-ère de la dite reine, et de la fllle du roi de Navarre ; et lui ftal donnée la possession du chfttel de Marcoussi, avec toutes les appartenances, nouvellMnent coitfsqué au roi par la mort du dessus dit Montagu , la-