LIVRE PREMIER
de son grand-coBfleil , le roi de Sicile avec tous ses gens d'armes en moult bel arroy ; si les convoya dehors la ville le duc de Bourgogne et le prévôt de Paris, avecque eux plusieurs autres grands seigneurs. Si s'en alla à Angers et au pays du Maine à lui appartenant, pour iceux défendre à rencontre des comtes d'AIençon et de Richemont, qui moult les travailloient et faisoient forte guerre. Et hii là venu, manda tous ses sqjets, tant dievftliers que écuyers, comme autres qui éloient accoutumés d'eux armer, et les mit en garnison en ses villes et forteresses de ses dits pays sur les firontiéres, contre ses adversaires. Et adonc messire Antoine de Graon, Le Borgne de La Hease, chevalier, et aucnns autres cai»taines furent envoyés de par le roi au pays d'AIençon, pour le remettre en l'obéissance du roi. Si prirent la ville de I)omfh>nt, mais le chàtel, qui étoit moult fort et^bien fourni de gens de guerre et d'autres garnisons, ne le purent avoir, mais se tinrent contre eux en taisant guerre en ce que possible leur étoit. Et avecque ce envoyèrent devers le dit comte d'Alen- Cen, leur seigneur, lui requerre bien instamment qu'il les voulstt secourir. Lequel comte de la prise de sa dite ville fut fort troublé, et manda par un sien héraut à ceux de dedans qu'il les iroit combattre en assez bref terme, si là Us le vouloient attendre.
Après lequd mandement, iceux capitaines dessus dits envoyèrent tantôt devers le roi de France lui signifier ces nouvelles, lui requérant qu'il leur envoyât aide ; lequel roi manda tantô(jiu connétable et an maré(tol,qui étoient à Yemoo atout grand' compagnie de gens d'armes, qu'ils allassent & Domfront ; lequel maadenient ils firent, et y alltoent ; et pareillement y envoyèrent le roi de Sicile à très grand' compagnie de gens d'armes. Mais au jour qui avoit été assigné de combattre, le dit comte d'AIençon n'y alla ni envoya ; et après que le dit connétable et les autres capitaines eurent entretenu la dite journée, voyant que leurs adversaires pas ne venoient, firent faire et édifier devant le chfttel un fort boukvart, dedans lequel ils laissèrent grand* garnison, pour tenir frontière et résister contre icehii, et de là se départirent : si s'en alla le dit connétable mettre le siège devant Saint-Remy-au-
Plain, et envoya le dit messire Antoine de Graon, bien accompagné, à Yernon, quérir les bombardes, canons et autres engins de guerre, pour amener au lieu de Saint-Remy. Et étoient lors en la compagnie d'icelui connétable Jean de Luxembourg, son neveu, messire Philippe de Harcourt, et son frère le seigneur de Beausault, nommé messire Jacques, le vidame d'Amiens, le seigneur d'Offemont, le seigneur de Chauny, Le Borgne deLa Heuse, Raoul de Nesie, Roulequin, fils audit vidame d'Amiens, le seigneur de Louroy, LeGalotsde Renty, messire Boort Quéret, le seigneur de Herbausmes, le seigneur de Sains et autres plusieurs notables chevaliers et écuyers, jusqu'au nombre de douze cents bassinets et grand noinbre d'archers , lesquels tous ensemble se logèrent en la ville de Saint-Remy et à l'environ du ch&tel, qui étoit assez fort et bien garni de bonnes gens d'armes ; lesquels furent de première venue sommés à eux rendre en l'obéissance du roi ; de laquelle chose ils furent refusants ; et pour ce ftirent dressés à rencontre du dit cbàtel aucuns engins, et de feit tat fort dommage par iceux.
Durant lequel temps, le sire de Gaueourt, messire Jean de Dreux, messire Guènes de Garencières, Guillaume Batiller, le seigneur d'ArgiUiëres, Jean de Falaise et autres capitaines tenants le parti du duc d'Orléans et du comte d'AIençon, se mirent ensemble avec très grand nombre de combattants, sur intention de venir combattre le dit connétable et le prendre secrètement en son logis au point du jour, devant qu'il en fût averti. Et pour iceÛe entreprise mener à fin, se mirent à chemin le dixième jour de mai et cbevauehèrent toute la miit ; et vinrent en conclusion assez près de leurs adversaires, lesquels étoient aucunement de jour et de nuit sur leurs gardes, et avoient leurs coureurs et espies sur le pays.
Entre lesquels y étoient à cette heure Morelet de Mens, Galien, bâtard d'Auxy, et aucuns autres, lesquels furent pris des dits Orléanois; mais les aucuns édiappèrent et vinrent, tant que chevaux les pouvoient porter, jusqu'à leur ost, criant à l'arme et disant à haute voix qu'ils avoient' vu les Orléanois venants tous ordonnés en bataille vers les logis, et que déjà avoienl pris le dit Moreiel de Mons,
CHRONIQUES D'ËNGUERRAND DE MONSTRELET
le bfttard d'Àuxy et aucuns autres. Lequel cri ouï par le eonnétabi «et aucuns autres ses capitaines, firent sans délai armer leurs gens; et pour en toieux savoir la vérité, furent envoyés le seigneur de Saint-Léger et le seigneur de Drucat, chevaliers très experts en guerre, pour aviser et rapporter la vérité de celte besogne. Lesquels n'allèrent pas grandemuit loin, quand ils virent voiir les dits adversaires, ainsi et par la manière que par avant leur avoit été rapportée. Si s'en retournèrent tantôt au logis et dirent au dit connétable ce qu'ils avoient vu ; lequel, faisant déployer sa bannière et sonner ses trompettes, issit bors de son logis, avecque une partie de ses gens, et se mit en bataille pour recevoir ses ennemis, et fit arrêter le surplus t et là, étant monté sur un cheval, allant de lieu en autre, mit ses gais en ordonnance et les exhorta bènignement à bien et hardiment combattre les ennemis du roi et de la couronne de France.
£t adobc, par le consàl des plus sages de sa oraapagnie , (tarent mis au derrière de sa bataille les chars et charrettes, et les chevaux et varlets qui les gardoient. Et à chacun côté d'i« celle bataille furent mis, emprès les hommes d'armes, les archers et arbalétriers à manière de deux ailes, tant et si loin qu'ils se pouvoient étoulre.
Après laquelle ordonnance ainsi faite, et qu'ils voyoient leurs ennemis venir vers eux , furent faits nouveaux dievaliers, tant par le dit connétable comme par aucuns autr» là étant; est à savoir : Jean de Luxembourg , Jean de Beaosault, Rolequin, fils au vidame d'Amiens, Al|ard de Herbeusmes, Le Brun de Sains, Raoul de Nesle, Baillard des Chau- Fours, Repiaut d'Azincourt et plusieurs autres. Et adonc le dit connétable se mit A pied au plus près de sa bannière ; et incontinent les dits Or- .léanois, lesquels pour ce temps on nommoit Armagnacs, vinrent une partie courants à grand forée , tous à cheval , dedans la ville, cuidant soudainement envahir leurs dits adversaires devant qu'ils en fussent avertis. Et quand ib aperçurent qu'ils étoient tous ensemble, se rassemUérent ensemble, et en faisant grand brait et grand cri, se boutèrent tous à cheval devant les' archers et arbalétriers , et en tuèrent de première Tenue Jusqu't douae ou environ ,
et les autres se mirent outre un fossé avantageux , et commencèrent à tirer, taid de leurs arcs comme arbalètes, assez continnellemenl; et tellement se maintinrent qu'ils grevèrent fort iceux Orléanois , et les mirent en desroi par force de leurs traits, lesquels les chevaux ne pouvoient souffrir, et ruèrent Jus plusieurs de leurs maîtres ; et adonc le ooimétable fit marcher sa bataille, et aller avant pour assem- Uer à eux, et leur cria à haute voixt ■ Çà, » ribaudaille, vées-me-cy que vous quérez, ve- » ne> à moi! » Lesquels, non pouvant résister, principalement pour le desroi de leurs lÂievaux, qui étoient si fort blessés qu'ils ne les pouvoient conduire , commencèrent tantôt à tourner le dos et eux mettre i fuite. Et lors les gens d'icelui connétable, tant hommes d'armes conune archers, en élevant grands cris, commencèrent de toutes parts à Orappereneux et les navrer et occire cruellement ; et par spè> cial les dessus dits archers , qui étoient légé» rement armés, les pourstdvirent vigonreasement, et en firent mourir plusieurs à grand Burtyre. Et là, auprès du dit lieu de celle a»* semblée , avoit un vivier dedans lequel fia-' sieurs chevaux churent atout leurs maîtres. Et lors derechef ily eut un vaillant homme d'armes breton qui se ifèrit dedans les dits orehers, cuidant et espérant que ses compagnons le suivissent; mais tantôt il (Ut tiré jus de 8<hi dieval et mis & mort très cmellement.
Adonc, icelui connétable, véant ses ennemis être tpurnés à déconfiture, fit incontinent monter plusieurs de ses gens à cheval et les poursuivre vigoureusement. En laquelle poarsmte en furent morts et pris grand nombre , et les autres se sauvèrent à Alençon et autres lieux et forteresses de leur obéissance. En outre, iceux retournants de la chasse , rameiite«nt bien quatre-vingts prisonniers de Irars adversaires devers le dit connétable, lequd ite troo. vèrenl avec ses chevaliers , où ils faisoient grand' Joie pour la victoire qu'ils av(H«it eue contre leurs ennemis. Entre lesquels prisonniers étoit le seigneur d'Anières, dievalier, et messire Janet de GarocUères, fils du sôgneur de Qroisy, lequd étoit à cette besogne avec le dit connétable ; et quand il vit son fils, qui étoit venu contre lui, ftit ému de si grand ire que si on ne l'eût tenu, il ràt tué ton flis dessus dit.