CHAPITRE CXn
Comment le roi Linoelot ealra à paùunce dedins Romo; de ' l« mort d« mewre Jacqnn de La RWMre, et de la d^piwitioB du chancelier, arec ploiieun autres besogne).
En cet an , Lancelot , roi de Naples et de Sicile, lequel avoit été mandé par aucuns faux et déloyaux Romains, vint à Rome atout grand exercite de gens d'armes , et sans trouver aucune résistance entra dedans et mit tout à saquement , en pillant et robant généralement tous les riches et plus puissants de la ville , et aussi en prit plusieurs prisonniers , lesquels furent rançonnés à grand' finance.
Et adonc le pape Jean et ses cardinaux, qui lors résidoient en icelle ville, voyants les nouvelles dessus dites, tout pleins d'amertume et de peur, se sauvèrent de chàtel en chfttel , et enfla se départirent et allèrent par divers lieux jusqu'à Boulogne , où le dit pape tint sa cour. TiNilerois la plus grand' partie de leurs biens forent pris et ravis des gens du dit LAncelot , lequel, par aucun espace de temps, domina du tout en la dite ville de Rome, et en fit emporter plusieurs précieux joyaux, tant sanctuaires eomme autres, et puis par certains moyens se partit de là.
En après, messire Jacques de La Rivière, frère an conte de Dammartin, lequel avoit été prit avec le duc de Bar en l'hôtel du duc d'Aquitaine, et mené prisonnier au palais, en soi désespérant, comme on lui mit sus, lui-même se frappa d'un pot d'étain plusieurs coups en la tête, tant qu'il s'écervela et en mourut. Et de la dite prison Ait mis sur une charrette et mené es halles de Paris, où il fût décapité; nais, pour dire la vérité, il tal autrement ; car I iUiioB de Jatpjeviile, obevalier au duc
de Bourgogne , le visita en prison , et entre plusieurs paroles l'appela faux traître. Et comme sur ce il lui répondit qu'il avoit menti et qu'il n'ëtoit point tel, adonc le dit Jaqueville, tout courroucé , d'une petite hachette qu'il tenoit alors en sa main le férit en la tète si fort que tantôt et incontinent mourut ; et lui issu de là sema et fit semer aval la ville de Paris que lui-même du dit pot s'étoit occis ; et puis fut tenu de plusieurs pour vérité. Et aussi le petit Mesnil , trancheur devant le duc d'Aquitaine, lequel étoit Normand, fut tantôt mené es dites halles de Paris , et là ftit décapité. Desquels les têtes furent fichées à deux bouts de deux lances et les corps pendus par les aisselles au gibet de Monlfaucon.
Le jeudi d'icelle semaine de Pentecôte, semblablement Thomelin de Brie, qui naguère avoit été page du roi, fut mis hors de Chfltelet avec deux autres et mené es halles ; et là furent décollés et les têtes mises sur trois lances, et les corps pendus par les aisselles au gibet de Monlfaucon ; et se faisoienl toutes ces besognes à l'instance et pourchas des Parisiens. En outre, pource que maître Regnaul de Corbie , qui étoit moult ancien et prudent, natif de la ville de Beauvais, n'étoit pas bien du tout à eux agréable, fut démis de l'office de chancelier de France, et en son lieu y fut mis et constitué messire Eustache de Laictre *, à la promotion du duc de Bourgogne.
Le mardi vingtième jour de juin, Philippe, comte de Nevers , épousa, au château de Beaumont, la sœur germaine du comte d'Eu 3, et y étoit la duchesse de Bourbon , leur dame et mère, et la demoiselle de Dreux, laquelle principalement avoit traité le dit mariage; lesquelles noces et solennités d'icelles passées , les dits conjoints , en la compagnie de la dite duchesse et d'icelle demoiselle de Dreux , furent menés et conduits à Mézières-sur^Meuse, appartenant au dit comte de Nevers. Après lequel mariage , le dit comte d'Eu, qui avoit
* Il ne (tat chancelier que pendant on mois.
* Cbarles d'Artois, comte d'Eu, fils du connétable d'Eu, mort en Turquie en 1397 (voyei Frolssart), et de Marie de Bourbon. Il se maria deux fois sans laisser d'enfans , et en IbI finit la branche d'Artois, qai avait commencé é Robert, tué en t^gypte en lîiiO, en accompagnant «alnt Louis.
CHRONIQUES D'ENGUERRÀND DE MONSTRELET
été & tout faire, s'en retourna en sa comté d'Eu , où il fit une grand' assemblée de gens d'armes jusqu'au nombre de deux mille combattants, feignant qu'il voulstt faire guerre au seigneur de Croy à l'occasion de l'entreprise autrefois contre lui faite par son fils atné, c'est à savoir messire Jean de Croy, dont en autre lieu est faite mention. Mais il fit tout le contraire , et les mena passer Seine au Pontde-r Arche et de là à Yerneuil-au-Perche , où étoit le roi Louis de Sicile, et avec lui les ducs d'Orléans, de Bretagne et Bourbon, les comtes de Vertus et d'AIençon, avec plusieurs autres grands seigneurs, barons et chevaliers qui là étoienl assemblés, non pas tant seulement pour l'emprisonnement du duc de Bar, ni du duc Louis de Bavière , ni autres prisonniers , mais sur le fait de la délivrance du duc d'Aquitaine , lequel leur avoit mandé par ses lettres, et aussi par le comte de Vertus, comment lui, le roi son père et la reine ctoient contraints , comme prisonniers, sous le gouvernement, garde et puissance de ceux de Paris , non pas en leur franchise et liberté ; dont il lui déplaisoit très grandement qu'ils étoienl ainsi abaissés de leur hautesse et majesté royale. Sur quoi les dits seigneurs ainsi assemblés, comme dit est, après qu'ils eurent tenu conseil ensemble, par grand' délibération du conseil, écrivirent devers le roi, son grand-conseil et la bonne ville de Paris qu'ils laissassent aller le dit duc d'Aquitaine où bon lui sembleroit , et délivrassent les dits ducs de Bar et de Bavière avec tous les autres prisonniers ; ou, si ce ne faisoient, ils feroient guerre à la dite ville et détruiroient à leur pouvoir tous ceux qui étoient dedans, réservé le roi et ceux du sang royal qui dedans étoienl. Et tant qu'étoit de ceux qui étoienl morts & présent, ils n'en parloient plus , pource qu'on ne les pouvoit ravoir.
Lesquelles lettres, reçues de par le roi, furent mises en conseil, et sur icelles fut délibéré qu'on envoieroil certains ambassadeurs devers les dits seigneurs pour traiter de paix : lesquels d'iceux furent bénignement reçus. Et le samedi premier jour de juillet, après que son procès eut été fait, fut décollé es halles de Paris messire Pierre des Essarts , naguère prévôt de Paris, jadis fils atné de Philippe des
Essarts, citoyen de la dite ville ; duquel la tète fut mise es halles au bout d'une lance et le corps à Montfaucon en la manière accoutumée ; et son frère messire Antoine fut en grand péril d'être exécuté , mais, par aucune attargation qui se fit par ses amis , fut la besogne attargée ; el depuis fut mis à pleine délivrance.
Èsquels jours le roi de France, qui étoit assez en bonne santé, alla à l'église cathédrale de Paris faire son oraison , et l& ouït messe ; et icelle ouïe el visité les saints et reliques , issil hors et s'en retourna en son hôtel, el avec lui le duc de Bourgogne et le connétable de France ; et si y étoient grand' planté de «ens populaires qui étoient là venus pour le voir.
El le lendemain, sixième jour de juillet, fut ordonné par le conseil du roi, auquel présidoit le duc d'Aquitaine, et fut commandé à Jean de Moreul, chevalier du duc de Bourgogne, qu'il portât deux lettres et mandements royaux en deux bailliages, c'est à savoir au bailliage d'Amiens et au bailliage de Vermandois, et à toutes les prévôtés d'iceux bailliages ; et à chacune ville fil assembler tous les prélats, conseillers et gouverneurs des dites bonnes villes d'icelles prévôtés. Et eux assemblés en pleine audience, leur fil lire les dites lettres du roi , scellées de son grand scel, données ce dit jour septième jour de juillet, ainsi signées Jean Millet, sous la congrégation de ceux qui avoient été au dit conseil, c'est à savoir le duc de Bourgogne, le connétable de France, le chancelier d'Aquitaine, le chancelier de Bourgogne et plusieurs autres , lesquelles en substance contenoient qu'ils se tinssent constants el fermes en loyauté el obédience devers le roi, el qu'ils fussent prêts toutes fois et là où oa les manderoit à lui servir, el aussi son très cher et très amë fils duc d'Aquitaine , à rencontre des ennemis de son royaume el de la chose publique ; el qu'ils ajoutassent foi à son dit chevalier, conseiller et chambellan, Jean de Moreul, selon l'instruction qu'on lui avoit baillée sous le scel du secret du roi, laquelle chose ils liront el feront lire : laquelle chose il fil.
Et quand il eut été eh plusieurs cités et prévôtés des dits bailliages, le lundi seizième jour du dit mois de juillet, vint à Dourlens, au bailliage d'Amiens. Là, en la présence des pré-
UVÏIE PREMIER.
iats, nobles et ceux des bonnes villes de la dite prévôté, les dites lettres lues avec son instruction devant dite, haut et clair, car il avoit belle façon de parler, exposa comment le roi étoit et est moult affecté à la paix et union de son royaume, et comment on avoit Tait les procès de ceux qu'on avoit décollés à Paris, par plusieurs et notables personnes, tant des seigneurs et avocats de parlement comme de bons chevaliers et prud'hommes et sages à ce commis de par le roi ; et comment messire Jacques de La Rivière, soi désespérant, s'éloil occis d'un pot d'étain en quoi on lui avoit porté du vin , et la manière comment il fit ce ; et que chacune information de ceux qui avotent été décollés contenoit soixante feuilles de papier; et que par vraie et bonne justice, sans faveur et sans haine , ils avoient été condamnés et mis & mort, et aussi que monseigneur le duc d'Aquitaine ne l'avoit oncques mandé aux seigneurs de sa ligne, si comme ils disoient. Et dit le dit Moreul à ceux qui là étoient ; « Sa- > chez , vous qui ci êtes présents , que toutes <• les choses ci -dessus déclarées sont vraies » et notoires. » Et ce fait, leur demanda s'ils étoient et seroient vrais et obéissants au roi, et qu'ils lui dissent leur intention.
Lesquels tous, tant prélats , nobles qu'autres, répondirent tantôt qu'ils avoient toujours été vrais et obédients au roi, et qu'ils étoient tous prêts et appareillés de le servir, croyant qu'il leur disoit vérité. Et par ainsi au prévôt de la dite prévôté , pource qu'il avoit fait si bonne diligence, il même demanda lettres, lesquelles il eut, et puis s'en retourna. Et pareillement de par le roi furent envoyés autres seigneurs atout semblables lettres et instructions à tous les autres bailliages et sénéchaussées, de celle même date, et aux prévôtés des dites comtés de tout le royaume; lesquels, chacun en leurs termes, députés, diligemment prirent et rapportèrent lettres.
Et en tandis que ce faisoit , les Anglois à grand multitude de navires descendirent en la comté d'Eu et prirent port en la ville de Tresport ; lesquels, après qu'ils eurent pris tous les biens avec plusieurs des hommes d'icelle, boutèrent te feu dedans; et pareillement ardirenl l'église et monastère du dit lieu de Tresport et aucunes villes assez près d'illec.
Et après ce qu'ils eurent été environ vingtdeux heures sur terre, rentrèrent en leurs vaisseaux et retournèrent en Angleterre atout leur proie,