LIVRE PREMIER
le connétable et tous les autres , et mis en lui principalement toute leur espérance, sachants que s'ils failloient à leur secours , ils avoient failli k tous autres. Auxquels fut répondu par le conseil du dit de Charolois , et en sa présence , aux dessus dits , que bien ils s'entretinssent en leur bon propos , et qu'au plaisir de Dieu ils auroient bonne et briéve aide. Et avec ce leur furent baillées lettres adressants aux capitaines et gouverneurs de la dite ville de Rouen, atout lesquelles ils s'en retournèrent. Et après, le comte de Charolois, pour tous les affaires devant dits, fit proposer en la grand' salle de l'évftque , par le dit maître Philippe de Morvilliers , présents tous ceux qui étoient là venus, qu'il étoit nécessaire et expédient que les bonnes villes , chacune de leur franche volonté , fissent une aide de pécune, et pareillement le clergé aidftt d'un demi* dixième.
Mais, pour tant que la besogne ne put pas être si en hftte expédiée, entre-temps vint au dit lieu d'Amiens certain messager de la ville de Sentis, lequel apportoit lettres au comte de Gbaroiois , contenants que s'ils n'étoient secourus le dix-neuvième Jour d'avril, ou dedans, si puissamment que pour lever le siège du roi et du connétable, il falloit qu'ils rendissent la place et de ce avoient baillé leurs fttages. Pour quoi le comte de Charolois et son conseil, oyants ces nouvelles, conclurent d'y pourvoir ; et finalement, ]à soit ce que le dit comte eût grand désir d'y aller en sa personne, son conseil n'en fut pas content ; ainçois furent ordonnés les principaux conducteurs de cette besogne messire Jean de Luxembourg et le seigneur de Fosseux, et au-dessous d'eux Ions les capitaines de Picardie et autres frontières. Lesquels deux chevauchèrent jusqu' à Pontoise, et y vinrent bien hâtivement le dixseptième Jour du dit mois d'avril. Auquel lieu tous ensemble prirent conclusion de partir le lendemain par nuit , pour aller et chevaucher vers la ville de Senlu ; et pouvoient être en tout bien huit mille combattants. Lesquels, comnoe dit est, se mirent aux champs tous ensemble, et 1& ordonnèrent certain nombre de chevaucheurs pour aller en aucuns lieux et places vers la dite ville de Senlis, pour savoir aucunes nouvelles de leurs ennemis. Avec les-
quels messire Jean de Luxembourg et le seigneur de Fosseux étoient, c'est à savoir Le Veau de Bar , bailli d'Auxois , le sire de l'Ile- Adam , messire Edmond de Longbois, le seigneur d'Auxois, Hector et Philippe de Saveuse, frères, Ferry de Mailly, Louis de Wargnies, messire Philippe de Fosseux, Jacques et Jean de Fosseux , le sire de Cohen , messire Jannet de Poix, le seigneur de Longueval, le seigneur de Miraumont, et génëralemement la plus grand' partie de tous les nobles el gentilshommes de Picardie; lesquels tous ensemble en une moult belle ordonnance, ayant avanl^arde, arriére-garde et bataille, chevauchèrent tant qu'ils vinrent et approchèrent à une lieue prés de la viUe de Senlis.
Et adonc le comte d'Armagnac , connétable de France, tenant son siège devant la dite ville de Senlis , ouit certaines nouvelles par ses gens qu'il avoit envoyés sur les champs que les seigneurs de Picardie par dessus nommés s'approchoient à grand' puissance pour les combattre ; et pour ce , sans délai , fit armer tous ses gens et mettre en bataille aux pleins champs, afin qu'il ne fût envahi en son logis.
Et adonc ceux de la ville voyant les assiégeants être en effroi, environ le point du Jour dont le lendemain dévoient livrer la ville s'ils n'avoient secours, en grand' hardiesse et par ordonnance saillirent hors de la dite ville et boutèrent le feu en plusieurs lieux es tentes et logis du dit connétable ; et avec ce prirent et tuèrent plusieurs malades, marchands et autres qu'ils trouvèrent au dit logis , atout lesquels et foison de biens ils retournèrent sans perte dedans la dite ville , & la vue de leurs ennemis.
Pour laquelle envahie , le dit connétable , après ce que très matin les eut fait sommer de rendre la dite ville, comme promis l'avoient , et qu'ils eurent fait réponse que encore n'étoit pas heure passée de la rendre , fit couper les tètes à quatre des otages , et puis les fit écarteler et pendre au gilet. Desquels quatre y avoit deux gentilshommes , l'un nommé Guillaume Mauchecler et l'autre Baudart de Yangles ; et si y avoit deux bourgeois, l'un nommé Guillaume Estale et l'autre roattre Jean de Beaufort^ avocat du roi en la dite cité. Et lei deux autres otages, dont il en y avoit six, fu«
CHRONIQUES D'ËNGUERRAND DE MONSTRELEï.
reot menés à Paris prisonniers, dont l'un èloit nommé sire Jean Durant, prêtre, et l'autre étoit religieux de Saint^Yinccnt. Pour la mort desquels ceux de la dite cité de Senlis firent couper les têtes à seize des gens du dit connétable, et si en y eut deux pendus et deux femmes noyées.
Et lors le comte d'Armagnac , connétable , chevaucha tout en bataille vers le Pa»-de- Larron, entre Greil et Gouvieux, attendant ses ennemis ; et envoya aucuns de ses capitaines quérir le roi, qui étoit à Creil , afin de le faire chevaucher le chemin de Paris. Et adonc les dessus dits messire Jean de Luxembourg et le seigneur de Fosseux atout leurs gens avoient si fort chevauché qu'ils ëloient aussi avant que le coi. Et là s'assemblèrent en un lieu nommé l'Escoing, auquel devoit passer le roi et sa puissance. Et assez tôt après s'apparut l'avant-garde du connétable , et prestement les coureurs, tant d'un c6té comme d'autre, com-> mencèrent très fort à l'escarmoucber l'un comme l'autre ; et y eurent plusieurs lances rompues, hommes d'armes portés par terre, occis et navrés piteusement. Et incontinent le roi et le connétable envoyèrent deux hérauts devers les seigneurs dessus dits savoir quel^ gens ils ètoient et quoi ils demandoient. Auxquels fut faite réponse par le dit de Luxembourg , disant : « Je suis Jean de Luxembourg , et avec • moi le sire de Fosseux et plusieurs autres » seigneurs, qui sommes ci envoyés de par le » dit duc pour servir le roi et faire secours à » la bonne cité de Senlis & rencontre du comte » d'Armagnac, lequel nous sommes tous prêts » de combattre avec tous aidants, s'il nous veut » livrer place , et non contre le roi ; car nous » sommes prêts de le servir comme ses loyaux » vassaux et sujets. »
Après lesquels réponses ainsi faites, les dits hérauts s'en retournèrent devers le roi et le connétable, portant les réponses devant dites. Et adonc le dit connétable dit haut et clair : Puis- « que pas n'est ici le duc de Bourgogne ou son » Ûs, nous ne'pouvonspas grandement gagner. » Je conseille que nous nous retrayons ; car ce ■• sont compagnons aventuriers qui ne deman- » dent qu'à gagner et ne sont pas grandement » riches. » Et aussi le dit connétable avoit déjà 9ul nouvelles par aucuns de ses gens que
Chariot de DeuiUy, devant nommé , et les autres capitaines ètoient en grand nombre vers Dammartin en Goëlle. Pour quoi, sans altarger grandement , fit chevaucher le roi et tous ses autres gens en ordonnance vers Paris ; et mit certain nombre de ses meilleurs combattants derrière pour soutenir et garder que ses ennemis ne lui baillassent aucun empêchement. Et ainsi, sans arrêter en nulle place ni autre chose faire, s'en retourna le roi Chailes et le comte d'Armagnac , son connétable , dedans Paris, dont plusieurs Parisiens furent très mal contents ', et murmurèrent très fort à rencontre du dit connétable. Pareillement messire Jean de Luxembourg , le seigneur de Fosseux et leurs gens, très joyeux de ce qu'ils avoient achevé^ ce pour quoi ils ètoient venus , sans perte ni inconvénient, s'en retournèrent à Pontoise en grand' Joie et liesse.
Tant qu'est à parler des escarmouches qui furent faites le dit Jour et qui les fit et entretint, il seroit trop long à raconter et écrire ; mais pour vrai, tant d'un côté comme d'autre, en y eut plusieurs qui s'y gouvernèrent vaillamment. Et menoit le sire de Miraumont les archers picards, lequel, comme il lui avoit été enjoint et enchargé, les tint en bonne ordonnance. Et après que les dessus dits de Luxembourg et Fosseux furent rafraîchis à Pontoise, se départirent atout leurs gens et allèrent chacun en son propre lieu. Pour lequel voyage, tant du duc de Bourgogne et du comte de Charolois, comme de tous autres tenants celte partie, furent fort recommandés , et leur fui imputé à vaillance très excellente.
Et en après, le bâtard de Thien, général-capitaine de Senlis , Trouillard de Maucaurel , messire Mauroy de Saint-Léger et aucuns autres gouverneurs de la dite ville qui y avoient été le siège durant dedans , la firent très fort réparer, c'est à savoir les tours, portes et murailles que le dit connétable avoit par ses engins fait abattre , et depuis commencèrent à mener plus forte guerre aux gens du roi qu'ils n'avoient fait par avant.