‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 40 sur 761 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

la\iUe-Juive et Corbeil, et l'attendoient la dite reine & Corbeil et le duc d'Orléans à dîner. Et arec le dit duc d'Aquitaine étoit son oncle de par sa mère ; c'est à savoir, Louis de Bavière, le marquis du Pont , flls au duc de Bar , le comte Dammartin , Montagu , grand maître dliôtel du roi ; avec eux plusieurs autres seigneurs qui l'accompagnoient. £t étoit en une Ûtière avec lui sa sœur, la dame de Prëaux , femme de monseigneur Jacques de Bourbon. Et lors le dit duc de Bourgogne, approchant le dit duc d'Aquitaine, dauphin, lui fit très grand Imnoeur et révérence, et lui supplia qu'il lui plût retourner et demeurer à Paris, disant que 1& il seroit mieux qu'en quelconque autre lieu du royaume de France. El avec ce , lui dit qu'il avoit à parler à lui de certaines besognes qui bien lui touchoient. Après lesquelles paroles dites par le dit duc, Louis de Bavière, voyant la volonté du dauphin son neveu incliner à la requête qu'on lui Taisoit, si dit :

■ Sire duc de Bourgogne, laissez aller mon- » seigneur d'Aquitaine mon neveu après la > reine sa mère et monseigneur d'Orléans son ■ oncle , là où on le fait aller par le consente- » ment du roi son père. »

Et après défendit icelui duc Louis à tous ceux qui là ètoient que nul ne mtt la main en s» litière , ni baillât empêchement , qu'il n'al- Ut sa voie où ordonné lui étoit. Nonobstant lesquelles paroles , attargations et plusieurs autres paroles délaissées pour cause de brièveté, le duc de Bourgogne, de fait , fit retourner la dite litière et le dit duc d'Aquitaine avec tous ses gens, et le ramena à Paris; excepté le marquis do Pont, le duc de Bar, le comte de Danunartin et plusieurs autres de la famille du dit duc d'Orléans, lesquels, sans délai, chevauchèrent outre Jusqu'à Corbeil. Si racontèrent au dit duc et à la reine comme le dessus dit duc de Bourgogne avoit fait retourner le duc d'Aquitaine dedans Paris outre leur gré.

Poar lesquelles nouvelles eurent grand' cre- ■leiir et furent fort émerveillés, pource qu'ils ne savoient quelle chose icelui duc de Bourgogne tendoit à faire ; et tant que le duc d'Orléans laissa son dîner, qui étoit appareillé , et s'en alla bien en bftte à Melun , et la reine après lui , et tous ceux de leur famille. Et le

dit duc de Bourgogne , comme dit est , avec tous ses gens s'en alla vers Paris , conduisant le dit duc d'Aquitaine; au devant et à rencontre duquel issirent le roi de Navarre , le duc de Berri , le duc de Bourbon , le comte de la Marche, et plusieurs autres grands seigneurs, et les bourgeois de Paris en très grand' multitude. Et entra dedans Paris très honorablement , toujours le duc de Bourgogne et ses deux frères qui ètoient avec lui , durant cette besogne, au plus près de la dite litière, et aussi les autres seigneurs dessus dits. Si chevauchèrent tout le pas en cet état, tant qu'ils vinrent au ch&tel du Louvre , dedans lequel le dauphin fut mis Jus de sa litière par Louis de Bavière, son oncle, et là fut logé.

Si se retrahirent tous les seigneurs , chacun en son hôtel , réservé le duc de Bourgogne , qui là se logea; et bref ensuivant envoya plusieurs messagers garnis de ses lettres en tous ses pays , pour mander gens d'armes à venir devers lui au dit lieu de Paris. Si tenoit icelui duc son état dedans le Louvre , en la chambre Saint-Louis et es chambres de dessous appartenant à icelle. Et le duc d'Aquitaine , avec toute sa famille, fut logé es chambres de haut. Et le lendemain, le recteur , et aussi la plus saine partie de l'université de Paris, vinrent devers le dit duc de Bourgogne faire là révérence* et lui remercier en grand' humilité publiquement de la bonne amour et affection qu'il avoit au roi, à sa génération et à tout son royaume , de laquelle ils ètoient et se tenoient véritablement être informés qu'il tendoit à bonne fin, et à la réformation et réparation d'icelui ; lui requérant outre , qu'en ce voulslt persévérer et non cesser pour quelque chose qu'il advint.

Le dimanche ensuivant, le dit duc de Bourgogne, avec tous ses gens, se délogea du Louvre et s'en alla loger en son hôtel d'Artois ; auquel lieu fit faire par les rues tout à l'environ de grands fortifications de palis et barrières , afin que de sa partie adverse ne pût être grevé. Et avec ce fit tant devers le roi et ceux du grand-conseil que les chaînes de Paris, qui ètoient au Louvre, furent rendues aux Parisiens et remises par les rues comme elles avoient autrefois été. Pour laquelle chose le dit duc de Bourgogne fut grandement en la

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

grâce de toute la communauté de Paris généralement.

Et icelui châtel du LouTre demeura en la garde de messire Benaultd'Angiennes, qui par avant y étoit commis de par le roi. La bastille Saint-Antoine fut mise en la garde de Montagu, grand maître d'hôtel du roi; mais jura et fit serment qu'il ne mettroit homme dedans , sinon seulement ceux du conseil du roi Ht étant : et le duc d'Aquitaine fut baillé en gouvernement au duc de Berri, de par le roi et son grand-conseil.

En après , le duc de Bourgogne et ses deux frères baillèrent et présentèrent au roi et à son grand-conseil une supplication , de laquelle la teneur s'ensuit :

' « Jean, duc de Bourgogne, Antoine, duc de Lembourg , et Philippe , comte de Nevers , frères, vos très humbles sujets, parents et obédients serviteurs, vraiment et féablement connoissants, parjugement déraison, chacun chevalier de votre royaume, notoirement être tenus et obligés après Dieu à vous aimer, servir et obéir. Et ne sommes point tenus seulement de ne vous point nuire , mais avec ce somfnes tenus de vous notifier et à votre personne faire savoir ce qu'on procure ou veut procurer encontre votre honneur et profit. El mémement à ce sont tenus ceux qui par procbainelé de votre sang tiennent de vous grandes seigneuries, par le moyen desquelles sont obligés à vous. Et pour tant nous nous sentons tenus , comme il appert ; car à vous sommes su- Jets , et au royaume ; et de par notre dignité sommes vos cousins-germains. Et moi, Jean, par la grâce de Dieu et de vous, suis duc de Bourgogne , pair du royaume de France , et doyen des pairs, comte de Flandre et Artois; et moi , Antoine , comte de Rethel ; et moi , Philippe, comte de Nevers et baron de Donzy. Et avec ce, par le consentement de vous, notre très redouté seigneur , et notre très redoutée dame la reine , et tout le sang royal, confirmé est le mariage entre le duc d'Aquitaine , dauphin devienne, votre fils, et la fille de moi, duc de Bourgogne ; et aussi entre la dame deCharrolois, votre fille, et Pliilippe , comte de Charrolois , mon fils. Si sommes à vous tenus par le commandement de feu notre très redouté seigneur et père , qui environ la fin de sa vie

nous recommanda et fit promettre que devers vous et votre royaume toute fëablelë nous garderions : laquelle chose toujours de notre vie accomplir nous désirons et convoitons.

» Et afin que des devant dits liens aller an contraire par dissimulation ne soyons vus , et aussi que nous n'encourrons la divine indignation, il nous semble qu'il est nécessité que nous vous déclarions ce que souvent est traité contre l'honneur et profit de vous et votre royaume , principalement en quatre points , scion notre jugement. Le premier, si est de votre personne, car devant que sortiez de cette maladie de laquelle non mie seulement êtes grevé , mais tous les coeurs de vos amis qui vous aiment en sentent et souffrent très grand' douleur, en votre conseil souventes fois sont faits traités contre votre honneur et profit, colorés par fiction de bien, et moult de choses irraisonnables vous sont demandées , jaçoit ce que par vos réponses les refusiez. Toutefois, par aucuns dé votre conseil est donné, et tant qu'on obtient ce qu'on demande.

» Et autre point, n'avez vêtements, Joyaux ni vaisselle , comme il appartient à votre étal royal ; et si aucuns en avez, à peu d'occasion sont engagés. Aussi vos serviteurs n'ont nulle audience par devers vous , ni point de profit. Et avec ce, des choses devant dites et plusieurs autres qui touchent votre honneur n'oseroient faire mention selon ce qu'ils désireroient. Le second point est de la Justice de ce royaume , qui devant tous autres royaumes souloit tenir la souveraine exécution de droite Justice ; laquelle chose est de votre royaume le principal fondement. El du temps passé vos officiers étoient faits par vraie et mûre délibération et élection des plus notables, qui vos droits grandement gardoient , et à tous grands et petits moyens également Justice se flaisoil ; maintenant il est le contraire , car vos officiers par dons et par prières ils sont faits ; pour quoi vos droits sont grandement diminués et de jour en jour diminuent, par quoi le peuple est très fort grevé. Le tiers point est de votre domaine, qui très mal est gouverné , en tant que plusieurs maisons , châteaux et édifices si vont a ruine , semblablement vos bois , vos moulins , vos rivières, Yitierset les revenus de vos franc-

Page 1