‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 406 sur 761 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Un très renommé philosophe , nommé yé^ gèoe, récite, en un sien livre qu'il fit de la vaillance et prudence de chevalerie, que l'exercite des armes et la continuation de batailler que eurent Jadis les Romains furent cause qu'ils subjuguèrent et dominèrent la plus grand' partie du monde. Laquelle récitation et qu'il ait ainsi été, il semble être véritable, parce que engin subtil , industrie et exercite d'ar' mes font plus souvent obtenir victoire que grand' assemblée ni multitude de *combat(an(s. Et à dire la vérité , peu de chose eût été le petit nombre d'iceux Romains, en leur temps, au regard de toutes antres nations, s'ils n'eussent eu en autre manière subtilité et iBslruc" tion de combattre que n'avoient leurs adversaires. Mais ils étoient à ce du tout ordonnés , et de jour en Jour continuoient en icelle exercite, par laquelle iis acquirent , durant leur règne, grand' r«n(Mnmé« et inestimable louan-

ge , qui aujourd'hui demeurent par écrit en plusieurs livres , lesquels clercs, sages et élo-> quenls, philosophes et poètes ont fait et com-> posés, >tant en mètres comme en prose, et qui souvent, devant les princes et grands sei-> gneurs, sont allégués et volontiers vus et ouis, pour les vertueuses entreprises et hardiesses d'armes qui y sont écrites et trouvées. Si peut-on considérer en cette partie que le très puissant Dieu , créateur du ciel et de la terre, de sa grâce , donne A un chacun entendement pour soi séparer de tous autres, par le^ quel aucunes fois se forment en aucunes per' sonnes diverses imaginations d'une mémo chose { car nous voyons que les livres de plusieurs sciences , composés par les sages anciens, ont été et sont ajoutés à aucunes choses, qui est A supposer iceiies avoir été précédentes à l'entendement d'iceux, lesquels n'en vou-* lurent pour lors mettre ni écrire sinon ce qu'il leur sembloit que la matière requéroit. Et ceux qui ce ont quis et trouvé, soit par en-

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET. [1422

tendement naturel, écriture ou expérience, en tant que l'intention soit utile et raisonnable , le doivent bénignement et agréablement retenir, sans pour ce réprouver l'acteur. Et aussi nul ne se doit pas trop émerveiller si les hommes, ayant leurs engins appliqués à la guerre, trouvent ou imaginent, selon la qualité du temps, aucunes nouvelles matières qui leur semblent Être nécessaires et convenables à la conduite d'icelle. Et que oncques mais ils ne virent ni surent les paroles qui leur viennent de leur propre entendement et imagination , par l'ardent désir qu'ils ont aux besognes, comprenant et considérant en eux-mêmes les manières qu'ils perçoivent être pour eux avantageux d'envahir leurs ennemis et eux défendre d'eux , tant par art et manière louable comme par prouesse et vaillance de corps , dont tous hommes de noble courage qui se mettent à hanter et poursuivit icelle guerre par ordonnance , contrainte ou nécessité convenable, se doivent de leur pouvoir instruire et employer vaillamment et honorablement au bien de la chose publique, et aussi en particulier pour leur honneur et corps garder et défendre, et en ce faisant peuvent acquérir grand' recommandation. Et sans aucunement vouloir déroger à la vaillance et prouesse des anciens preux en armes, ni diminuer leurs excellents et nobles faits , selon mon opinion , on trouve aussi hautes et excellentes vaillances de plusieurs manières avoir été faites au temps dont cette présente histoire ou chronicie fera mention qu'en icelles que par avant on peut avoir vues et ouï recorder; car, par usage et continuation, ont été mis en cours moult de cruels et divers habillements de guerre, desquels par avant n'éloit aucune mémoire : pourquoi, à l'occasion et aide d'iceux, avec autres subtilités, ont été commises et sont advenues divel*ses manières de soi conduire entre la' dessus dite guerre.

Pour lesquelles ramener à mémoire et recordation véritable, je , Enguerrand de Monstrelet, faisant ma résidence en la cité de Cambrai , qui autrefois ai pris laborieux plaisir é faire mettre par écrit, par manière de chronicie, les merveilleuses aventures et vaillances d'armes dignes de louange et recordation advenues au très chrétien royaume de France , es

pays voisins et es marches lomlatoes , tant de la chrétienté' comme d'autre loi , au mien petit entendement , sans polir les choses ni issir hors de la matière, mais mettant le fait directement, en ensuivant les récitations qui faites en ont été à moi par plusieurs hommes nobles et autres notables personnes, et aussi par rois d'armes, hérauts et poursuivants dignes de foi et de crédence, qui ont été présents aux besognes, me suis remis à continuer et poursuivir ce que long temps avois et ai encommencé, et à entendre les besognes, pour compiler ces présentes histoires , qui se comprennent , comme on pourra voir à elles lire et ouïr, en batailles mortelles, désolations de plusieurs églises , cités , villes et forteresses , dépopulation de moult de pays et autres merveilles piteuses & recorder, dont les vaillants et prudents hommes, tant nobles comme autres , qui longuement y ont exposé corps et biens, et souffert et enduré peine et travail en péril de leurs corps, et qui grand' partie d'iceux j ont par vaillance ou par pitoyable aventure misérablement fini leurs Jours, doivent être bienheureux etguerdonnès en racontant leurs vaillances, bonnes renommées et nobles faits, tant pour eux que leurs successeurs , et doit être dénoncé par les vivants à durable mémoire. A laquelle ouïr réciter toutes nobles personnes de vaillance et hardi courage se peuvent et doivent recueillir & vouloir loyaumenl servir leur prince et seigneur droiturier, en gardant sa querelle et bon droit.

Et pour ces raisons ai voulu mettre et exposer mon temps, comme dit est, en persévérant en icelle occupation ; car avec ce ai assex aperçu et vu par expérience ce qu'aucuns princes et seigneurs de grand autorité et de divers états ont pris plaisir à en voir et ouïr aucune chose, jà soit ce que ce ne soit pas sans peine d'enquérir, veiller et travailler que tels faits se puissent aussi par ordre assembler. Toutefois , de tant peu griève est le travail comme l'acteur y prend plaisir quand il le fait libéralement.

Si commencerai celui mon second livre au mois d'octobre mil quatre cent vingt-deux, qui est la fin du premier volume par moi autrefois composé des histoires précédentes , et aussi le commencement du règne de très noble mé-

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