‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 475 sur 761 · CHAPITRE Lin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Lin

Comment m prêcheur, noauBé ttète TbonM, coitverUi plu- •ieun personnet, et «batUl le* tiobaiu et atoun de feniniM en pituieun parties.

En cet an, es parties de Flandre, Tournésis, Artois, Cambrésis, Ternois, ^iénois, Ponthieu, et es marches environ, régna un prêcheur de l'ordre des carmes, natif de Bretagne, nommé frère Thomas Conecte, auquel, par toutes les bonnes villes et autres lieux où il vouloit faire ses prédications, les nobles, bourgeois et autres notables personnages des bonnes villes où il étoit lui faisoient faire, es plus beaux lieux et plantureux d'icelles, pour faire assemblée, un grand échafaud bien planchonné, tendu et orné des plus riches draps de tapisseries et autres qu'on pouvoit flner. Sur lequel échafaud étoit préparé un autel où il disoit sa messe, accompagné d'aucuns de son ordre et plusieurs autres ses disciples, dont la plus grand' partie le suivoient de pied partout où il alloit, et il chevauchoit un petit mulet ; et I&, sur celui échafaud , après qu'il avoit dit sa messe, faisoit ses prédications moult longues, en blftmant les vices et péchés d'un chacun, et par spécial le clergé , c'est à savoir ceux qui publiquement tenoient femmes en leur compagnie, en enfreignant le vœu de cbasterë.

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

Et pareillement blftmoit et diflàmoit très excel- IcDlement les femmes de noble lignée et autres, de quelque état qu'elles fussent, portant sur leur tète hauts atours et autres habillements de parage, ainsi qu'ont accoutumé de porter les nobles femmes es marches et pays dessus dits. Desquelles nobles femmes nulle, de quelqu'état qu'elle fût, atout iceux atours ne s'osoit trouver en sa présence, car il avoit accoutuméf quand il en véoit aucune , d'émouvoir après icelle tous les petits enfants, et les admoncstoit en donnant certains Jours de pardon à ceux qui ce faisoient , desquels donner , comme il disoil, avoit la puissance, et les faisoit crier haut : Au hennin! au Iienninl

Et mémement, quand les dessus dites femmes de noble lignée se dèpartoient de devant lui, iceux enfants, en continuant leur cri, couroient après, et de fait vouloient tirer jus les dits hennins , tant qu'il convenoit qu'icelles femmes se sauvassent et missent à sauveté en aucun lieu. Pour lesquels cris et poursuite s'émurent en plusieurs lieux, où il se faisoit de grands rumeurs et maltalents entre les dits criants au hennin et les serviteurs d'icelles dames et damoiselles. Néanmoins, le dit frère Thomas continua tant et fit continuer les cris et blasphèmes dessus dits que toutes les dames et damoiselles et autres femmes portant hauts atours n'alloient plus à ses prédications sinon en simple état et déconnu, ainsi et pareillement que les portent femmes de labeur de petit et pauvre état. Et pour lors la plus grand' partie d'icelles nobles femmes retournées en leurs propres lieux, ayant grand vergogne des honteuses et injurieuses paroles qu'elles avoient ouïes au dit prèchement , se disposèrent à mettre jus leurs atours, et prirent autres tels ou semblables que portoient femmes de béguinage, et leur dura ce petit état aucune petite espace de temps. Mais, à l'exemple du limaçon, lequel, quand on passe près de lui, retrait ses cornes par dedans, et quand il n'oyt plus rien, les reboute, ainsi firent icelles , et en assez bref, après que le dit prêcheur se fut départi du pays, elles recommencèrent comme devant et oublièrent sa doctrine, et reprirent petit à petit leur vieil état tel ou plus grand qu'elles n'avoient accoutumé de porter.

. Pour lesquels étals ainsi mis jus à l'in-

stance et exhortation d'icelui frère Thomas, et aussi pour le dit blasphème qu'il disoit communément, en spécial contre tous les gens d'église, il acquit grand' amour et renommée de tout le peuple par tous les pays où il alloit ; et étoit d'iceux moult honoré et exaucé. Et aussi d'autre part , par tous les lieux où il alloit , tant des bonnes villes comme d'ailleurs, les nobles, le clergé , les bourgeois et généralement toutes gens lui faisoient honneur et révérence comme on eût pu faire k un des apôtres de Notre -Seigneur Jésus -Christ s'il fût du ciel descendu sur terre. Icelui , ainsi accompagné de grand' multitude de peuple allant loin aux pleins champs au devant de lui , et de la part des plus notables, tant chevaliers comme autres, s'ils y étoient menés, eux étant & pied et tenant la bride de son mulet jusqu'à son hôtel , qui étoit communément sur le plus riche bourgeois de la ville, et ses disciples, dont il en avoit plusieurs, se logeoient en plusieurs lieux des plus honnêtes malsons des villes. Si se (enoient pour bien heureux ceux qui lui ou les siens pouvoient avoir à hôtes. Et quand le dit frère Thomas étoit , comme dit est , à son logis , il se tenoit en une chambre moult solitairement, sans vouloir souffrir que nulle personne eût repaire avecque lui, sinon assez peu, fors tant seulement de sa famille. Et après qu'il avoit fait ses prédications , vers la fin , il admonesloit moult instamment, tant sur damnation d'ame comme sur peine de excommuniement , que toutes gens qui avoient en leun maisons tabliers, échiquiers, cartes, quilles, dés et autres instruments dont on pouvoit jouer à quelque jeu de plaisance, les apportassent à lui. Et pareillement contraignoit les dites femmes qu'elles y apportassent leurs hennins, et là , devant son échafaud , il faisoit allumer grands feux et bouter tout dedans les choses dessus dites.

Si régna en icelui pays par l'espace de cinq ou six mois ; et fut en plusieurs notables cités, comme Cambrai, Tournai, Arras, Amiens et Thérouenne, où il fit, comme dit est, plusieurs prédications à la louange du menu peuple, auxquelles s'assembloient aucunes fois seize ou vingt mille personnes. Et faisoit mettre les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, et tendre une corde entre deux , pource qu'il

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