LIVRE SECOND
durant laquelle fat crié à l'arme en plusieurs lieux , tant de la partie de Bourgogne comme des Anglois; et se mirent en bataille les dessus dits Anglois contre les François, sur la prée, au dehors de Yenète, où ils étoient logés; et étoient environ cinq cents combattants. Et d'autre côté , les gens de messire Jean de Luxembourg, qui étoient logés à Glaroy, sachant cet effroi, vinrent les aucuns hâtivement pour secourir leur seigneur et capitaine, qui entretenoit la dite escarmouche, et auquel, pour la plus grand' partie, les autres se rallièrent : en laquelle fut très durement navré au visage le dit seigneur de Créquy. Finablemeht, après ce que la dite escarmouche eut duré assez long espace, iceux François, voyant leurs ennemis multiplier en grand nombre, se relrahirent devers leur ville, toujours la pucelle Jeanne avec eux, sus le derrière, faisant grand' manière d'entretenir ses gens et les ramener sans perte; mais ceux de la partie de Bourgogne , considérant que de toutes parts auroient bref secours, les approchèrent vigoureusement, et se férirent en eux de plein élai. Si fut, en conclusion, comme je fus informé, la dessus dite pucelle tirée jus de son cheval par un archer, auprésduquelétoitle bâtard de Vendôme, & qui elle se rendit et donna sa foi ; et il , sans délai, l'emmena prisonnière à Marigny, où elle fut mise en bonne garde. Avec laquelle fut pris Potbon le Bourguignon et aucuns autres, non mie en grand nombre. Et les dessus dits François rentrèrent en Compiègne, dolents et courroucés de leur perte; et, par spécial, eurent moult grand' déplaisance pour la prise d'icelle pucelle. Et, à l'opposite, ceux de la partie de Bourgogne et les Anglois en furent moult joyeux , plus que d'avoir cinq cents combattants : car ils ne craignoient ni redoutoient nul capitaine ni autre chef de guerre tant comme ils avoient toujours fait jusqu'à ce présent jour icelle pucelle. Si vint, assez tôt après, le duc de Bourgogne, atout sa puissance, de son logis de Ck>ndin, où il éloit logé, en la prée devant Compiègne.
Et !& s'assemblèrent les Anglois , le dit duc et ceux des autres logis en très grand nombre, faisant l'un avec l'autre grands cris et resbaudissements , pour la prise de la dite pucelle : laquelle icelui duc alla voir au logis où elle
étoit, et parla à elle aucunes paroles, dont je ne suis mie bien recors, jà soit ceque j'y étois présent. Après lesquelles se trahit le dit duc et toutes ses gens chacun en leur logis , pour cette nuit. Et la pucelle demeura eu la garde et gouvernement de messire Jean de Luxembourg. Lequel après, dedans brefs jours ensuivants, l'envoya, sous bonne conduite, au château de Beau-Lieu, et delà à Beau-Revoir, où elle fut par long temps prisonnière, comme ci-après sera déclaré plus à plein.