LIVRE SECOND
qui étoient snrl'ean au lez vers Claroy. Après lesquelles ordonnances tous les seigneurs se retrahirent chacun en son logis , et admonestèrent et induirent chacun en droit soi leurs gens de eux préparer pour le lendemain attendre leurs ennemis. Et avec ce fut ordonné à faire bon guet en plusieurs lieux où il appartenoit, tant de pied comme de cheval.
El le lendemain, selon leurs ordonnances dessus dites , le dessus dit comte de Hunlingdon passa l'eau avec sa puissance, qui pouvoit être d'environ six cents combattants, s'alla mettre en bataille avec messire Jean de Luxembourg, entre Boyaulieu et la forêt au lez , où ils pensoient que leurs ennemis dussent venir. Et les autres, tant des dessus dites bastilles comme de ceux qui dévoient garder les dessus dits logis , se mirent chacun en bonne ordonnance pour défendre ce à quoi ils étoient commis.
En après , à ce môme mercredi , les François, qui étoient logés à Yerberie , comme dit est, se mirent dès le point du jour en plein champ, et fut ordonné par le maréchal de Bonssac et les autres capitaines qu'ils jrôient environ cent combattants vers le lez de Choisy, atout aucuns vivres devant eux, pour mettre dedans Compiëgne et pour réjouir les dits assiégés, et eux faire hâtivement saillir à rencontre d'eux et assaillir la grand' bastille. Et , d'antre part , fut commis Polhon de Sainte- Treille , atout de deux à trois cents combattants ou environ, à aller par le grand chemin do Pierrefons devers la dite bastille, et le dit maréchal, le comte de Vendôme et les autres capitaines, atout leurs gens, s'en allèrent passer entre la rivière d'Oise et la forêt, et se mirent en bataille devers la dite forêt, à rencontre de leurs ennemis, environ à un trait et demi d'arc près l'un de l'autre. Et se tenoient les dessus dits François à cheval pour la plus grand' partie, réservé aucuns gisarmiers et menues gens. Et les Anglois et Bourguignons étoient tous à pied, sinon aucuns en petit nombre qui avoient été ordonnés à être à cheval. Et alors de la partie du dit seigneur de Luxembourg furent faits aucuns nouveaux chevaliers, c'est à savoir Andrieu de Humières , Ferry de MaiUy, l'Aigle Saint-Giles , de Saucourt et aucuns autres. Avecqne lequel de
Luxembourg étoient messire Hue de Launoy, seigneur de Xaintcs, le seigneur de Saveu&e , messire Daviod de Poix, messire Jean de Fosseux et plusieurs autres nobles hommes, dont la plus grand' partie avoient grand désir d'assembler à bataille contre leurs ennemis, ce que bonnement ne pouvoient faire, parce que , comme dit est, ils étoient de pied et leurs ennemis de cheval, et si leur convenoil avoir regard de secourir leur logis et la grand' bastille, si besoin étoit.
Néanmoins il y eut plusieurs escarmouches le jour, à l'une desquelles fut rebouté le comte de Vendôme. Toutefois, d'un côté ni de l'autre n'y eut point fait grand dommage ; mais entre les autres, un vaillant hommes d'armes, qui étoit an maréchal de Boussac , s'alla férir ifedans les archers picards , pensant que ses compagnons le dussent secourir et suivir, ce que point ne firent, et pour ce fut tantôt d'iceux archers tiré jus de son cheval et mis & mort cruelle. Et entre-temps , les dessus dits François qui avoient été ordonnés à aller devers Choisy noncërent aux assiégés tout l'état et ordonnance dessus dite , lesquels , sans délai, en faveur do hardiesse et de grand' joie , désirant sur toutes riens eux venger de leurs ennemis , qui tant de peine et de mésaise leur avoient fait souffrir, saillirent en très grand nombre hors de leur ville, atout échelles et habillements de guerre , et de grand courage allèrent assaillir la grand' bastille , où étoit messire Jacques de Brimeu , maréchal, le seigneur de Créquy et les autres , qui très vigoureusement se défendirent, et de fait les reboutërent* bien arrière de leur dite bastille. Mais assez bref revinrent nouvelles gens d'icelle ville de Compiègne, qui derechef allèrent avecque les autres recommencer nouvel assaut ,, lequel dura assez longuement ; mais comme ils avoient été devant, furent pour la seconde fois reboutés hors des fosses , qui étoient moult petites et peu avantageuses , et avecque ce étoit la dite bastille très petitement emparée et mise en défense.
Et adonc, Pothon de Sainte-Treille atout les gens qu'il conduisoit vint issir de la forêt, et par emprès le grand chemin de Pierrefons s'en alla joindre avecque les François de la ville, et là tantôt ensemble allèrent assaillir
CHRONIQUES D'ENGDERRAND DE MONSTRELET
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ApronienticeUe bastille. Auquel astaut éloient Guillaume de Flavy , qui en grand' diligence et fier hardement induisoit ses gens à faire tout devoir ^ avecque lesquels étoieol hommes et femmes qui, sans eux épargner, grandement et vilainement , en tous périls s'avenluroient A grever leurs adversaires, lesquels, comme dit est dessus, se défendoienl très vaillamment et par longue espace. Mais finalement les dessus dits François firent si bon devoir que la dite grand' bastille fut prise par vive force d'armes, malgré les défendeurs , et sans remède furent mis à mort dedans icelle buit vingts hommes de guerre ; desquels étoient les principaux le seigneur de Ligniëres, chevalier, Archambaut de Brimeu, Guillaume de PoiUi, Druot du Sonis, Lfonnel de Touteville et plusieurs autres gentilshommes , et les autres furent tous pris et prestement menés dedans Compiëgne, c'est A savoir le dit messire Jacques de Brimeu, maréchal de l'hôtel, le seigneur de Créquy, messire Florentin de Brimeu , messire Yaeren de Beauval , Arnould de Créquy , Coilart de Bertancourt, seigneur de Relepot; Regnautde Saints, Thierry de Mazingien de Reteslay, le bâtard de Remy et aucuns autres nobles hommes, lesquels depuis, parmi payant grands finances, furent délivrés.
Durant lequel assaut, messire Jean de Luxembourg, qui aux dessus dits avoit promis de les secourir , oyant et voyant celui assaut multiplier, eut volonté d'y aller atout sa puissance , mais pour les empéchemens que lui bailloient et pouvoient faire ses ennemis , il eut conseil d'entretenir en ordonnance la bataille, poureschever toutes mauvaises aventures qui y pouvoient survenir : si se commença entre-temps le jour A passer. Et adonc, le dit maréchal de Boussac , comte de Vendôme , et les autres capitaines françois se boutèrent dedans la ville de Compiégne atout leurs gens, où ils furent reçus à moult grdnd joie, jA soit ce qu'en icelle ville fussent moult contraints de famine et que pour cette nuit convint A la plus grand' partie souffrir grand' disette de vivres. Néanmoins , pour la bonne aventure qu'ils avoient eue contre les dits assiégeants, prirent tout en gré , et eux abaudissant , menèrent grand' liesse les uns avec les autres ; au surplus , e^i^rant de totalement débouter
leurs ennemis arrière d'iceile tille. Et mtaMment firent bAtivem«it un pont de bateaux et d'autres habiltonents, par lequel ils paas^tent; et de fait allèrent assaillir une petite bastille sur la rivière , dedans laquelle pouvoit avoir de quarante A cinquante combattants, tant d'arbalétriers genevois, portugalois et d'autres brigands d'étranges marches, comme BooIobnois et d'autres lieux. Laquelle bastille fut assez brièvementsubjuguée et conquise eltwa ceux dedans mis A mort , réservé un routier boukmnois, appert homme d'armes , nommé Canart, qui étoit capitaine ; si tai pris et SMOè prisonnier dedans Compiégne avec les autres.
Durant lequel temps , Aubel de FoUeviHr et ses gens, qui tenoient la forte bastiUe sur k rivière , doutant être pris d'assaut conune les autres, boutèrent le feu dedans et se retrakirenl es logis anglois. Si fut par les dits François livrée grand' escarmouche à laquartebiitille du bout du pont, laquelle étoit grand' et puissante, durement. Si la tenoit messire Baudot de Noyelle, mais pour la force d'ioeOe et pour la grand' défense de ceux de dedans, q«i étoient en une grosse compagnie de eombattants et bien pourvus d'artillerie, ils ne purent rien faire et se retrahirent pour cette nuit dedans leur ville. Après que les François fàrent entrés en la dite ville de Compiégne , comme dit est, et qu'il étoit déjA bien tard sur le Tftpre, le comte de Huntingdon, anglois, et messire Jean de Luxembourg , voyant clairement que ponr ce jour ne seraient point coodiattaf de leurs adversaires, se mirent ensemble, avec eux grand' partie de leurs capitaines , pour avoir avis sur ce qui étoit A faire, pour savoir comment ils se pourroient conduire. Si M conclu entre eux que pour icelle nuit ib se retrairoient en leurs logis et coueberoient tont armés, et le lendemain se mettraient sus en bataille devant la dite ville pour savoir si iewt dessus dits adversaires se voudroient se oonbattre avec eux , espérant que bonnement ne se pourroient tenir si grand nombre dedans li dessus dite ville , sans issir, attendu que toaf vivres, comme dit est, y étoient exilés.
Après laquelle question s'en retourna le dit comte de Huntingdon et ses Anglois en «oa logis , et promit de bien faire garder le pont, afin que nuls de leurs gens ne s'en piM»t
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aller sans congé , et messire Jean de Luxembourg se retrabit aussi atout ses gens en son logis de Royaulieu et commit gens A faire bon guet; mais en celle propre nuit y eut grand' partie de ses gens qui s'assemblèrent de sa compagnie secrètement et se prirent à eux déloger sans trompette et eux en aller où ils purent le mieux. Et par spécial , en repassa grand' partie au pont dessus dit , pour eux en aller en leur pays, lequel pont, comme il avoit été promis, ne fui point gardé, et pareillement s'assemblèrent aucuns des gens du comte de Huntingdon.
Et pour tant, ce venu à la connoissance des capitaines , muèrent ce qu'ils avoient conclu, c'est & savoir eux mettre «n bataille devant la ▼ille; et se disposa le dit messire Jean de Luxembourg de lui et toutes ses gens repasser l'eau et aller avec le dit comte de Huntingdon, laquelle chose il fit le Jeudi bien malin, lequel Jour les François issirenl A grand' puissance hors de la ville et envoyèrent leurs coureurs en plusieurs lieux pour savoir nouvelles de leurs ennemis, lesquels aperçurent tantôt qu'ils s'en étoient partis et repassé l'eau ; si le firent savoir & leurs gens , qui de cette chose eurent moult grand' Joie. Si s'en allèrent prestement en grand nond»re & l'abbaye de Royaulieu , où ils trouvèrent foison de bons vivres et vins, dont ils furent remplis à largesse ; si en firent très bonne chère, car il ne leur avoit rien coûté. Et après s'assemblèrent la plus grand' partie des plus nobles et mieux habillés et s'en allèrent devers le pont contre Yenète ; et sans ce qu'ils trouvassent défense, rompirent le dit pont bien avant et le ruèrent en la rivière, en pleine vue des Ânglois et des Bourguignons, en leur disant plusieurs injures et vilaines paroles. Si ne furent iceux François en doute que Bourguignons et Anglois les pussent grever pour cette fois , puisque le dit pont étoit rompu.
Et d'autre part, ce propre Jour assirent tous les gros engins de la dite ville contre la bataille de messire Baudot de Noyelle , desquels ils le travaillèrent moult fort en plusieurs manières. Et finablement, pour briève conclusion, le dessus dit comte de Huntingdon et messire Jean de Luxembourg avec les plus notables de leur compagnie, voyant que par nulle manière
ne pouToient tarmonter ni vaincre leurs adversaires quant à présent , considérant qu'il étoit chose impossible de longuement entre» tenir leurs gens , délibérèrent tous d'un commun accord de eux en aller A Noyon et de là en leurs propres lieux, laquelle chose ils firent. Et mandèrent à messire Baudot de Noyelle qu'il boutAt le feu en sa bastille et qu'il s'en parut , et ainsi le fit comme ils lui avoient mandé. Si se délogèrent au vèpre et s'en allèrent par nuit en assez méchant arroi et petite ordonnanceJusqu'auPont-l'Evèque, délaissant honteusement en leurs logis et en la grosse bastille très grand nombre de grosses bombardes, canons, veuglaires, serpentines, coolevrines et autres artilleries, avecque plusieurs engins et habillements de guerre qui demeurèrent en la main des François , leurs adversaires et ennemis; lesquels artilleries étoient au duc de Bourgogne. Pour lequel département messire Jean de Luxembourg eut au cœur très grand déplaisanoe , toutefois il n'en put avoir autre chose.
Si se départirent, le samedi ensuivant , lui et le comte de Huntingdon , anglois , du logis du Pont-l'Evéque, et s'en allèrent A Roye, et de là sans entreténement se retrahirent eux et leurs gens chacun en leurs propres lieux et garnisons dont ils s'étoient partis. Et pour tant ceux qui étoient en la ville de Compiègne, sachant icelle départie, firent incontinent rééd^ fier le pont de dessus l'eau d'Oise et issirenl A grand' puissance de la dite ville, chevauchant A étendard déployé par plusieurs compagnies, courant en divers lieux sur les marches que avoient tenues leurs ennemis, et le remanant des fuyants qu'ils trouvèrent mirent A l'épée. Si ardirent et embrasèrent en icelles plusieurs villages , maisons et édifices , faisant en peu d'espace très grands cruautés, pour lesquelles leurs ennemis eurent grand' peur, si qu'A peine les osoient attendre, sinon moult doutablement , en quelque forteresse qu'ils se tinssent ; et mèmement, pour la cremeur des dessus dits , se rendirent A eux , sans coup férir ni attendre nul assaut, les forteresses ci-après dénommées , c'est A savoir Ressons-sur-le-Mas , Goumai-sur-Aronde, le Pont-de-Remy,lePont- Saint-Maxence , Longueil , Sainte-Marie , la ville et le fort ch&lel de Bertheuil, le chAlel de
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Guemtegil , la Boissière, le cMtel d'Irelignyles-Chàtaigniers, la tour de Yerdeuil et aucunes autres places, dedans lesquelles ils trouyèrent très grand' abondance de biens, et mirent partout garnison de leurs gens, dont le pays fut en bref terme moult oppressé et travaillé, et par spécial ceux qui tenoient le parti des Anglois et des Bourguignons.