‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 58 sur 761 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Camnenl le duc Jean de Bourgogne fil propoter deTant le rai et aon grand-eoiueil ses eicusalioDS sur la mort du dessus dit «tac d'OrléiDs.

Le huitième jours de mars l'an mil quatre cent et sept, le duc Jean de Bourgogne fit proposer à 1^0^, en l'hôtel de Saint-Poi, par la bouche de maître Jean Petit, docteur en théologie , la justification d'icelui duc Jean sur la mort du duc Louis d'Orléans. Et étoit présent en état royal le duc de Guyenne, dauphin de YieoDois , aîné fils et héritier du roi de France, le roi de Sicile, le Cardinal de Bar, les ducs de Berri , de Bretagne et de Lorraine , arec plusieurs comtes, barons , chevaliers et ècayers de divers pays, le recteur de l'univer- ^, accompagné de grand nombre de docleors et autres clercs, et très grand 'multitude de bourgeois et peuple de tous états , de laquelle proposition la teneur s'ensuit :

•< Premièrement dit le dit maître Jean Petit comment par devers très noble et très haute majesté royale venoit comme très vrai obéissant à son roi et souverain seigneur le dit duc de Bourgogne, comte de Flandre, d'Artois et de Bourgogne, deux fois pair de France et doyen des pairs, en grand' humilité pour lui Iiiire révérence et toute obéissance, comme il étoit tenu et obligé de Taire par les quatre obligations que mettent communément les docleurs en théologie, de droit canon et civil; desquelles obligations la première est : Proximi adproximum ([ua quUque tenetur proxi- •Ntm non offendere. Seeunda est eognatorum •i iUot. qMorum génère geniti vel proereati nmt, qva tenentur parentes tuot non tolum non tffendere , ttd etiam deffendere verbo et facto. Tertia ett vattalorum ad dotninum. qua tenentur non eolum non offendere dominum nmm, ttd deffendere verbo et facto. Quarto est non tolmm non offendere dominum tuum, ted etiam prineipiit injurias vindicare.

» Or est mon dit seigneur de Bourgogne bon catholique et loyal prud'homme, seigneur de bonne vie^ et en la foi de cbrètientè, et est

proesme < du roi, pourquoi est tenu de l'aimer c«mme soi-même, et soi garder de lui faire aucune offense.

» Item, il est son parent issu de sa lignée , si prochain comme son cousin germain , par quoi est obligé, non pas tant seulement à soi garder de lui faire offense, mais à tout le moins le doit défendre par parole contre tous ceux qui lui feroient injure. Tiercement, il est son vassal, et pour ce , par la tierce obligation, il n'est pas seulement tenu de le garder par parole, mais avec ce de fait et de toute sa puissance. Quartement, il est son sujet, par quoi, par la quarte obligation qui ensuit les trois obligations devant diles, il n'est pas tant seulement tenu de le garder de sa parole et de fait contre ses ennemis , mais est tenu avec ce de le venger de ceux qui lui font ii^ure ou qui lui ont fait faire ou voudroient machiner et ont machiné à faire, au cas qu'il viendroitensa connoissance. Et encore outre, il est obligé à sa très noble et très haute, msjestè royale par plusieurs hautes obligations que par les quatre dessus dites : pource qu'il a reçu et reçoit de jour en jour tant de biens et d'honneurs de ladite mijcsté et magnificence, non pas seulement comme son proesme, parent, vassal et sujet, comme dit est, mais comme son très humble chevalier, duc, comte et pair de France, et non pas comme pair de France deux fois, mais doyen des pairs , qui est la première prérogative de seigneurie, noblesse et dignité qui soit en ce royaume après la couronne ; et , qui plus est, le roi lui a fait si grand honneur et montré si grand signe d'amour et d'amitié , qu'il l'a fait père en loi de mariage de très noble et très puissant seigneur monseigneur le duc de de Guyenne , dauphin de Viennois , son atné fils et héritier d'une part, et l'atnèe fille de mon dit seigneur d'autre part, et aussi madame de Michel de France, et du seul fils de mon dit seigneur de Bourgogne. Et comme dit monseigneur saint Grégoire : Concrescunt dona et rationes donarum.

» n est obligé entre les autres mortels à le garder, défendre et venger de toutes injures à son pouvoir, et s'il a bien recon-

• Du latin procimuf.

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

nu, reconnott el reconnottra, si Dieu plait, et aura en son cœur mémoire des obligations dessus dites , qui sont douze en nombre; c'est & savoir : proesme, parent, vassal, sujet pair, baron, comte, duc, duc pair, comte et doyen des pairs, et les deux mariages; ce sont douze obligations par lesquelles il est obligé l'aimer, servir, obéir et porter révérence , honneur et obéissance , le défendre de tous ses ennemis , el non pas seulement défendre, mais le venger et en prendre vengeance. Et avec ce , prince de très noble mémoire feu monseigneur de Bourgogne, son père , lui recommanda au lit de la mort que sur toutes choses , après le salut de son ame, il mtt tout son cœur, volouté, courage, corps et puissance en exposant tant qu''il vivroil à garder loyaument la personne du roi, ses enfants et sa couronne : car il se doutoit très grandement que ses adversaires machinoient à lui tollir sa couronne, et avoit très grand' peur qu'ils ne fussent plus forts après son trépas que lui vivant ; et pour ce voulut obliger au lit de sa mort, par commandement paternel, ses enfants à résister à rencontre. Et n*est pas à oublier la très grand* loyauté de mon très redouté seigneur monseigneur le duc de Berri et du vaillant seigneur trépassé, qui si loyaument, tant doucement, tant sûrement et si sagement gardèrent, nourrirent et gouvernèrent, que oncques une seule imagination de soupçon mauvaise ne fut pensée ni dite contre leurs personnes.

«Pourquoi, les choses dessus dites considérées, mondit seigneur de Bourgogne ne pourroit avoir en ce monde greigneur douleur en cœur, ni greigneur déplaisir que de faire chose où le roi pût prendre déplaisance envers lui à cause du fait advenu en la personne de feu le duc d'Orléans derrain trépassé, lequel fait a été perpétré pour le très grand bien de la personne du roi , de ses enfants et de tout le royaume , comme il sera ci-après montré et déclaré ou indignation contre lui. Et pour ce que par aventure aucuns pourroient dire par l'introduction d'aucuns ses malveillants , ce roi eût pris en son cœur aucunes déplaisances tant et si avant qu'il en devra bien suffire , il supplie très humblement au roi d'ôter de lui toute sa déplaisance de son très noble courage , si aucune en a conçue à rencontre de sa personne

par l'introduction dessus dite on autrement , et que le roi lui veuille montrer douceur et bénignité , et le tenir en amour comme son loyal vassal et sujet et cousin prochain, comme il est, attendu plusieurs causes justes et véritables, que je dirai après pour la justiflcation de mon dit seigneur de Bourgogne , de laquelle il m'a chargé par commandement si exprès que je ne l'ai osé aucunement conduire, pour deux causes ci-après déclarées. La première est que je suis obligé & le servir par serment à lui fait il y a trois ans passés ; la seconde, que lui regardant que j'étois très petitement bénéficié, m'a donne chacun en bonne et grande pension pour moi aider ft tenir aux écoles : de laquelle pension j'ai trouvé une grand' partie de mes dépens et trouverai encore s'il lui plaît de sa grâce. Mais quand je considère la très grand' matière dont J'ai à parler et la grandeur des personnes dont il nve conviendra et faudra toucher en si très noble et solennelle compagnie , comme il y a ici ; et d'autre part, que je me regarde et me trouve de petits sens , pauvre de mémoire et foible d'engin , et très mal orné de langage , une très grand* peur me flert au cœur, voire si grand' que mon engin et ma mémoire s'enftiit, et ce peu de sens que je cuidois avoir m'a jà du tout laissé. Si n*y vois autre remède fors de moi recommander & Dieu mon créateur et rédempteur, à sa très glorieuse mère , à monseigneur saint Jean l'évangéliste , le matlre et prince des théologiens, qu'ils me veuillent enseigner, conduire et garder de mal faire et de mal dire, en suivant le conseil de monseigneur saint Augustin, qui dit {libro quarto de Doetrîna Christiana eirca finem) : Siveapud poptdum , tel apud quoslibet jamjamque dictunu, rive quod apudpopuhim dicendum, tel ab eit qui voluerint aut potuerint legendum est dictatunu^ oret ut Deus sermonem bomm dtt in os ejus. Si enim regina Hester oravit pro tua gen~ tit talute temporali locutura apud regem ut in os eju» Deus congruum sermonem daret. guanto magie orare débet, ut taU munus accipiat, qui pro aterna hominum talute in verbo et doclrina laborat, etc. Cest-à-dire que pource que celle matière est très-haute et périlleuse , et qu'il n'appartient pas & bomme de si petit état conuneje suis d'en parler, voire de mouvoir les lèvres pour patltr, par spécial en si tr6s

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