‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 59 sur 761 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

noble et solenoelle compagnie qu'il y a ici , je TOUS supplie très humblement , mes très redoutés seigneurs» et à toute la compagnie, si je dis aucune chose qui ne soit bien dite , qu'il me soit pardonné et attribué à ma simplesse et ignorance et non point à malice. Car l'apôtre dit : Ignorant feei : iéboque miterieordiam eonseeuhu *um. Car je n'oserois parler de celte matière ni dire les choses qui me sont enchargées, si ce n'étoit par le commandement de mon dit seigneur de Bourgogne. Après ce , je proteste que je n'eolends à injurier quelque personne que ce soit ou puisse être, soit vif ou trépassé; et s'il advient que je dise aucune parole sentant injures pour ou au nom de mon dit seigneur de Bourgogne et par son commandement, je prie qu'on m'ait pour excusé en tant qu'elles sont à sa justification et non autrement. Mais on me pourroit faire une questi<Hi, en disant qu'il n'appartient pas à un théologien de faire la dite justification, et qu'il appartient à un juriste. Je réponds que nullement n'appartient à moi, qui ne suis ni juriste ni théologien, mais pour satisfaire aux parlants, je réponds à la question : Si j'étois théologien, il me pourroit bien appartenir, attendu une considération que j'ai en cette matière , c'est à savoir que tout docteur en théologie est tenu de labourer à excuser et justifier son vaatlre et son seigneur , lui garder et défendre son honneur et bonne renommée, en tant comme la vérité se peut étendre , mémement quand son dit seigneur est bon et loyal et n'a de rien mépris.

» Je prouve cette considération être vraie ; car c'est FolBce des matlres docteurs en théologie de prêcher et dire vérité en temps et en lieu, et pour tant ils sont appelés hgù ikinœ professoret. quia inter omnes alios itetoret ip$i magU tenentur profiteri vert- UUem. El s'il advient qu'ils meurent pour «Ere vérité, ils sont adonc vrais martyrs : ce n'est donc pas merveille si à mon dit seigneur ^i m'a nourri en fétnde et nourrira, si Dieu plalt, j'ai & lui prêté ma pauvre langue à prononcer et dire icelle justification ; car si oncqaes il Ait lieu et temps de prêcher et dire la justification de loyauté de mon dit seigneur de Booi^ogoe, il -en est ores temps et Keu ; et c«ix qui m'en sauroient mauvais gré feroient

grand péché, ce me semble ; mais de Ce me devroit tout homme de raison tenir pour excusé. Et en espérance que nul ne m'en saura mauvais gré de la dite justification prononcer et dire, pour ce dirai cette autorité de monseigneur saint Paul.

De CoBf oitise.

Radis omnium malorum eupiditat, quant quidem appetente» erraverunt a ftde. ( I Tim. 6. ) Laquelle parole peut être en françois ainsi mise : Dame convoitise est de tous maux la racine , puisqu'on est en ses lacs et on tient sa doctrine ; elle a fait aucuns apostats ,. tant l'ont aimée, les autres déloyaux; bien est chose damnée. Cette parole proposée tient en soi trois choses : la première est que convoitise est de fous les maux la racine à ceux qu'elle tient en ses lacs ; la seconde , qu'elle a fait aucuns apostats , c'est à savoir renier la foi catholique et idolâtrer ; la tierce est qu'elle a fait les autres traîtres et déloyaux à feurS rois, princes et souverains seigneurs. Et pource que je pense à déclarer ces trois choses dessus dites , qui me seront une majeure , et après la dite majeure joindre à une mineure, pour parfaire la dite justification de mon dit seigneur de Bourgogne, je puis faire deux parties en mon propos : la première partie sera de ma dite majeure , et la seconde partie de ma dite mineure : la première partie contiendra quatre autres; la première partie déclarera la première chose touchée en mon thème ; la seconde, la seconde; la tierce, la tierce; et au quart article, je pense & y meRre aucunes vérités, pour mieux fonder la dite justification de mon dit seigneur de Bourgogne.

» Pour le premier article déclarer, c'est à savoir que convoitise est de tous les maux la racine , je réponds à une instance qu'on y peut faire au contraire de la dite parole; la Sainte Ecriture dit ainsi : Initium omnis peccaii superbia Ç Ecdesiattiei). Ergo non est cupiditas radix omnium malorum. Puis que Sainte Écri* ture dit qu'orgueil est commencement de tout' péché, convoitise n'est pas la racine de tous maux et péchés , et ainsi semblé que Ta dite parole de saint Paul n'est pas vraie. A ce je réponds par autorité de monseigneuc saint Jean révangéliste, qui dit ainsi : Nolite diU-

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

gère munditm, nec ta qwe in eo twtt. Si qui* diligit mundum, non est charitat patrie in eo; quoniam omne quod est in mundo, aut est concupiseentia car nié, aut concupiscentia oculorum, aut mperhia vitœ, quœ non ex pâtre sed mundo , et tnundus transibit et concupiscentia earnis. Sed qui facit toluntatem Dei vivet in œternum. C'est-à-dire : Ne Yeuillez point aimer le inonde ni mettre votre plaisir, amour ni félicité es choses mondaines; car en ce monde n'a autre chose fors concupiscence et convoitise de délectation charnelle , convoitise de richesse mondaine, et convoitise d'honneur vaine, qui ne sont point données de par Dieu le père , mais sont choses mondaines et transitoires; et toutefois le monde finit et sa convoitise avec lui; mais celui qui fait le vouloir de Dieu, il vivra toujours en gloire perdorablement avec lui. Ainsi appert-il clairement par cet article de saint Jean, qu'il est trois manières de convoitise, qui encloent en elles tous péchés ; c'est à savoir convoitise d'honneur vaine, convoitise de richesse mondaine et convoitise de délectation charnelle. £t ainsi prenoit l'apôtre convoitise en la parole proférée , quand il disoit : « Radix omnium malo' rum cupiditas, c'est à entendre convoitise aux trois manières dessus dites et touchées par saint Jean l'èvangéliste ; dont la première est convoitise d'honneur vaine , qui n'est autre chose que mauvaise concupiscence et volonté désordonnée de tollir à autrui son honneur et seigneurie ; et cette convoitise est appelée en l'autorité de saint Jean dessus dite tuperhia vitœ, et enclôt en soi tous ces vices: c'est à savoir , orgueil , toute vaine gloire , toute ire , haine et envie; car quand celui qui est épris et embrasé du feu de convoitise ne peut accomplir sa volonté désordonnée, il se courrouce contre Dieu et contre ceux qui l'empêchent , et commet le péché d'ire; et tantôt conçoit envers celui, qui tient la dite seigneurie si grand' haine et envie, qu'il se met à machiner sa mort.

La seconde convoitise est appelée convoitise de richesse mondaine , qui n'est autre chose que. concupiscence et volonté désordonnée de loUir à autrui ses biens , meubles et immeubles; et cette convoitise est appelée par le dit èvangéliste concupiscentia ocuhrum, et enclôt en soi toute usure , avarice H rapine.

La tierce' convoitise , qui est appelée eoncupitcentia earnis, n'est autre chose que concupiscence et désirs désordonnés de délectation charnelle, qui aucunefois est paresse, comme d'un moine ou autre religieux qui ne se veut lever pour aller à matines , pource qu'il est plus aisé en son lit ; aucunefois en gloutonnie , comme celui qui prend trop de viandes et de vins , pource qu'ils lui semblent doux à la langue et délectables à savourer ; aucunefois en luxure et plusieurs maniérêâ qu'il ne faut jà déclarer.

Ainsi appert clairement être vrai mon premier article , où je disois que convoitise est cause et racine de tous les maux , en le prenant ainsi, comme le prenoit l'apôtre, quand il disoit : Radix omnium mahfum cupiditas. Et hoc de primo articula huju* prima partis. Pour entrer en la matière du second article de ma dite majeure, je mets une supposition , et suppose pour vérité que c'est un des grands péchés qui soit ou puisse être que crime de lèse-majesté royale ; la cause si est : car c'est la plus noble chose et la plus digne qui puisse être , que majesté royale. Pour ce on ne peut faire plus grand péché ni plus grand crime que d'injurier majesté royale; et selon ce que le crime est plus grand, l'injure est plus grande et fait plus à punir. Pour quoi il est à savoir qu'il est deux manières de majestés royaux : l'une est divine et perpétuelle, et l'autre est humaine et temporelle. Et à proportionnablement parler , je trouve deux manières de crime de lèse-majesté : la première est crime de lèse-majesté divine, et la seconde est crime de lèse-majesté humaine. Item, est à savoir que crime de lèse-majesté divine se part en deux degrés : le premier est quand on fait directement injure au souverain roi , qui est notre souverain Dieu et créateur , comme font ceux qui font crime de hérésie ou d'idol&trie ; la seconde est quand on fait injure directement contre l'épouse de notre souverain roi et seigneur Jésus-Christ, c'est à savoir sainte église , et est quand on commet péché de schisme ou division à la dite église ; ainsi veux-je dire que les hérétiques et les idol&lres commettent crime de lèse-majesté divine en premier degré, et schismatique en second degré.

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