CHAPITRE CLXXX
Ck>mmenl let ambaisadeun de France vinrent eu grand Mobreen la ville d'Arrai, pour Ctre au parlement dessot dit.
Le dimanche ensuivant, dernier jour du mois de juillet, vinrent au dit lieu d'Arras l'ambassade du roi Charles de France, lesquels ambassadeurs étoient venus de Rheims par Laon à Saint-Quentin en Yermandois, auquel lieu leur avoit été faite joyeuse réception par les gouverneurs et habitants d'icelle ville. El là avoit été envoyé de par le duc de Bourgo-
IJVRE SECOND.
gne le comte d'Etampes, accompagné de plusieurs cbetaliers et écuyers, pour iceux conduire jusqu'au dit lieu d'Arras. De laquelle yille de Saint^Quentin par aucuns brefs jours cbevauchèrent tous ensemble & Cambrai, et de là assez près du bois de Moufaine, qui est à demi-lieue près de la ville d'Arras. Entre lesquels étoient, de par le dessus dit roi Charles, le duc de Bourbon, le comte de Richemont, connétable de France, lesquels avoient épousé deux des sœurs au duc de Bourgogne ; le comte de Yendôme, l'archevêque et duc de Rheims, chancelier de France; messire Christophe de Harcourt, messire Théolde de Yalleperge, le seigneur de la Fayette , maréchal de France; le seigneur de Saint-Pierre, le seigneur du Châtel, messire Jacques du Bois, messire Jean de Chfttillon, bfttard de Dampierre ; messire Paillard du Fié, le seigneur de RaiUicq, le seigneur de Rommet, le seigneur de Courcelles, mattre Adam de Cambrai, premier président ; le doyen de Paris, nommé mattre Jean Tudard; le trésorier d'Anjou, le Borgne Blesset, mattre Jean Charretier, le seigneur de Cletel, le seigneur de la Molhe, mattre Adam Le Queux, mattre Jean de Taise, et plusieurs autres notables hommes, tant nobles comme autres, accompagnés en tout de quatre à cinq cents chevaucheurs, & compter ceux qui étoient allés devant pour prendre les logis. A rencontre desquels issit le dessus dit duc de Bourgogne, accompagné du duc de Gueldres et de tous les autres princes qui par avant étoient venus, et aussi des gentilshommes, dievaliers et écuyers de son hôtel et de ses pays, réservé les Anglois, qui n'y flirent pas. Si rencontra les dessus dits à un quart de lieue prés de la dite ville d'Arras, et là, à l'assemblée d'iceux nobles princes, fut montré moult grand signe d'amour et d'amitié les uns aux autres, et par spécial le doc de Bourgogne au duc de Bourbon et au comte de Richemont , connétable de France, dessus dits, ses beaux-firères, et eux è lui, en montrant signe d'être 1res joyeux , et par grand' humilité embrassèrent l'un prince l'autre. Et d'autre part, les autres des plus notables de toutes les deux parties faisoient très grand' révérence les uns aux autres, en montrant semblant de toutes joyeusetés.
Et après tout ce, par belle ordonnance che-
vauchèrent tout le petit- pas jusqu'à la ville d'Arras, et là chevauchèrent de front l'un de côté l'autre les trois ducs , c'est à savoir de Bourgogne, de Bouiiwn et de Gueldres, et devant eux avoienl six trompettes et clairons sonnant très mélodieusement, et grand nombre de rois d'armes, hérauts et poursuivants, vêtus des armes des princes là étant, avecque lesquels étoit comme chef Montjoie, roi-d'armes du roi Charles de France ; et un petit devant, chevauchèrent le connétable dessus dit, le comte de Vendôme, le comte d'Etampes, le damoisel de Cléves et aucuns autres grands et notables seigneurs ; et derrière les trois ducs dessus nommés étoient la plus grand' partie de leurs chevaliers. Si allèrent tenant cette ordonnance devant la maison de la ville, au petit marché, et y avoil par toutes les rues et sur les maisons très grand' multitude de gens qui crioient souvent : Noël ! à haute voix. Et là se départit le duc de Bourgogne et ceux qu'il avoit amenés avecque lui, pour retourner en son logis et hôtel. Si le vouloient convoyer ses deux beaux- frères, mais il les fit retourner, et s'en allèrent vers les cardinaux, et de là allèrent à leurs logis, où-leur furent faits plusieurs grands et très notables présents, tant par les gens de l'église comme par les gens séculiers. En après, le tiers jour ensuivant, vint la duchesse de Bourgogne au dit lieu d'Arras, à rencontre de laquelle allèrent pour lui honorer les ambassadeurs du roi de France et ceux du roi d'Angleterre, et généralement avec ce tous les nobles, barons et seigneurs là étant en icelle ville, et les. gens des cardinaux. Si étoit en moult riche et noble état, et la portoit-on dedans une belle litière vêtue et ornée moult précieusement de riches draps et joyaux. Et derrière elle chevauchoient sur haquenées six de ses dames et damoiselles moult richement et noblement habillées d'une parure, leurs robes et chaperons chargés et couverts d'orfèvrerie, et après suivoient trois chars de parement, où étoient la comtesse de Namur et aucunes autres moult nobles dames et damoiselles de la dessus dite duchesse, vêtues aussi de pareilles et semblables r<d>es et chaperons qu'étoient celles qui étoient sur les dites haquenées. Si étoient auprès de la dite litière les ducs de Bourbon, de Gueldres, le connétable
CHRONIQUES D'BNGUERRÂMD DE MONSTRELET
dtt FranM, I0 comte de YeDdâne, etgéoérale» ment toute te seigneurie et gentillesse de ces deux parties chevauchèrent devant et derrière, car les Anglois prirent congé d'elle aux champs, et se retrabirent et retournèrent en la cité les la dessus dite ville d'Arras, où ils étoient logés. Et la dessus dite duchesse , accompagnée comme dit est, alla foire révérence aux cardinaux, et de là s'en retourna en l'hôtel du dessus dit duc de Bourgogne, son mari, lequel duc U reçut moult joyeusement et honorablement, et fit aux deux ducs dessus dits et aux autres nobies seigneurs la étant très joyeuse chère en son hMel.
Et d'autre part, venoient en ces mêmes jours au dessus dit lieu d'Arras aucuns ambassadeurs de plusieurs et diverses places et contrées, tant pour les princes, . églises, univers sites, comme pour, bonnes villes. Et entre les autres, y tinrent, de par la ville de Paris, l'abbé du Mont de Sainte-Catherine, de Rouen» mattreGuillaume Breton, mattre Jean Le Moustardier, maître Thomas de Courcelles, maître Robert Poitevin et plusieurs autres notables gens. Aussi y vinrent les ambassadeurs des rois de Sicile, d'Espagne, de Navarre, dePouIaine, d'Asie et les Romains. Et pareillement y vinrent les communes des bonnes villes de Hollande et de Zélande, de Flandre, de Brabant, de Hainaut, de Namur, de Bourgogne etd'aittrès plusieurs parties qui trop longues seroient a écrire. Lesquels assez prés, chacun selon son état, Turent logés assez suffisamment par les fourriers du duc de Bourgogne et autres à ce «ommis de par kii. Et avecque ce furent, durant la convention , servis abondamment de tous vivres, tels que pour lors on les pouvoit recouvrer, laquelle dura environ trois mois, en payant leurs deniers. Et si ne fut quelque nouvelle durant ieelle qu'il y eût grand eilroi en la dite ville d'Arras, tant par feu de meschef comme par débats mouvants entre les parties. Et y avoit certains commis de par la ville A visiter de jour et de nuit les besognes nécessaires i garder que nulles extorsions ne se fissent. En après fut ordonné de par le dessus dit duc de Bourgogne qu'il y auroit environ «eut gentilshommes et deux cents archers pour la sûreté de sa personne, armés et emb&tOBoès, avecque aucuns seigneurs de son hôtel,
tels comme le seigneur de Groy* measire Jean de Home, le chevalier ; le seigneur de Grèvecœur, le seigneur de Chamy, Jean de Brimeu et aucuns autres, lesquels fussent prêts, s'aucun besoin adventt, à résister avecque aucuns gentilshommes et Qinquante archers qui étoient commis pour la sûreté de la personne du dit duc.
GHAPITRE CLXXXI.
Comment messire Jean de Mer, cbevalier d'Eapagne, el 1» teigneor de Charnx firent armei l'un contre l'autre.
Le lundi , onzième jour d'août de cet an , furent faites armes en ieelle ville d'Arras en la présence du duc de Bourgogne, juge en cette partie, avecque lequel étoient dedans son écbafaud, sur le grand marché, les ducs de Bourbon et de Gueldres, le comte de Ricbemonl , connétable; le comte de Vendôme, d'Etampes, pt plusieurs autres grands seigneurs. Si furent les dites armes entreprises de messire Jean dç Merle, chevalier banneret très renommé, natif du royaume d'Espagne, appelant sans querelle diffomatoire , pour acquérir honneur, contre Pierre de Beaullremont, chevalier, seigneur de Cbarny, aussi banneret, et natif de Bourgogne, portant l'ordre du dit duc ; et étoit tant seulement pour rompre trois lances l'un sur l'autre. Et après la dite requête acoordée , le dit seigneur de Chamy. requit aq dit cheyalier d'Espagne & combattre A pied de haches, d'épées et de dagues, si longuement que l'un des deux perdit ses b&tons ou mtt mains aux genoux ou A terre, sauf en toute la volonté du juge ; lesquelles requêtes des deux chevaliers dessus dits long t^mps par avant étoient accordées l'un à l'autre, comme «Ut est. Et pour tant, à ce même jeudi, entre neuf ou dix heures du matin , vint le dit chevalier espagnol au champ, accompagné de quatre chevaliers que le duc de Bourgogne lui avoit baillés pour lui honorer, c'est à savoir le seigneur de Lor, gouverneur de Réibelois, le seigneur âe Ligny, le seigneur de Saveuse et le seigneur de Sainzelles avec quatre ou cinq de ses gens, desquels l'un portoil au bout d'une lance une petite bannière armoyée de fies armes , et les cheyaliers dessus dits portoient ses lances ; «t ainsi, sans faire grands bombans, alla faire la révérence au dit duc de
Bourgogne , et pois se retrahit de ces lices, par où il étoit entré, au sénestre côté du dit duc de Bourgogne , et assez longue espace de temps attendit son adversaire, lequel vint grandement accompagné des comtes d'Etam|)efl, dé Saint- Pol et de Ligny, avec eux le comte de Snllbrt , anglois, qui poHoienl des lances; et derrière lui étoient quatre coursiers moult richement couverts de ses devises , et les pages chargés d'orfèvrerie, et avec eux étoient grand' partie chevaliers et écuyers de l'hôtel du duc de Bourgogne. Et ainsi comme avoit Tait le dit chevalier espagnol, alla faire la révérence an dessus dit duc de Boui^ogne, et puis il se retrahil à son côté, au droit lez. Finablement, après ce qu'ils furent lous deux prêts , eoururent plusieurs coups de fer de lance l'un contre l'autre sans eux atteindre ; et adone le dit Espagnol monta sur un coursier que lui prêta le duc de Bourbon , pource que le sien (\iyoit la lance, et assez bref après, rompirent leurs lances l'un sur l'autre très puissamment, et depuis continuèrent tant que les trois coups de lances qu'ils avoient entrepris à ftaire furent férus sans que nuls des deux fassent blessés. Toutefois l'armet du dit Espagnol Ait un petit cassé. Si se partirent par la licence du dit duc de Bourgogne, et s'en retournèrent en leurs hôtels , chacun par où il éloit entré ; accompagné comme dit est. Et âvoil icelui ehe* valiec espagnol, sur son harnois, une huque de drap vermeil, laquelle avQit une croix bbnche telle ou pareille que porloient les François. De laquelle aucuns seigneurs de la partie de Bour* gogne n'éloienl point bien contents, pource qu'il leur sembloit qu'il se montroit partial d'ioeUe partie des François; mais depuis, quand il en fut averti, s'en excusa, disant que pour la confédération qu'avoient de long temps l'un avec l'autre les royaumes de France et d'Espagne, il ne pouvoit porter en ioeloi autre enseigne que celle du roi de France.
Le lendemain ensuivant, qui Ait le vendredi, entre huit et neuf heures du matin, vint le duc de Bourgogne en son échafaud, grandement accompagné de sa chevalerie. Avec lequel duc entrèrent dedans les princes qui le Jour de devant y avoient été, et bref ensuivant vint le seigneur de Charny, appelant, aC' eompegné des seMineors qui le Jour de devant
l'avaient servi, lesquels portoienl les bàtona de quoi il devoit combattre et Jouter, et séoit sur un cheval blanc couvert ,de ses armes , et derrière lui étoient les quatre pages ^essus dits , sur quatre coursiers housses de sa devise, avec la plus grand' partie des chevaliers et écuyers de l'hôtel du dit duc de Bourgogne, et aucuns autres nobles hommes , atout lesquels il entra dedans les lices ; si s'en alla des» cendre droit à son pavillon, et tantôt s'en all^ tout à pied faire la révérence au dessus dit duc de Bourgogne , et puis se retrahit en sa chaire , où il fut bien l'espace d'une heure avant que son adversaire et ennemi vint. Lequel vint accompagné comme il avoit été le Jour de devant , tout depuis son hôtel Jusqu'à l'entrée des lices ; et portoient les chevaliers et écuyers que le dit duc lui avoit baillés ses bâtons de quoi il devoit batailler et combattre ; et derrière lui étoient ses gens, dont l'un d'iceux portoil la petite bannière «ubout d'une lance ferrée. Et quand il fut venu aux lices, il alla faire la révérence au duc de Bourgogne dessus dit, et de là se retrahit en son payi|lou. Et J& soit ce que par les dessus, dit*. chevaljers et écuyers qui l'accomp^gnoiept fût par plaideurs fois admonesté ep lui donnai^l conseil à leur pouvoir, toutefois oocque^ ne leur voulut découvrir son secret ni user de lepr .conseil , ains leur disoit qu'ils ne fus^n^ point en soin de lui, et qu'au plaisir de l)ieu il ferpit son de* voir. Et après, le roi d'^mpes, no^mé Toison» d'Or, cr^i en trois lieux. sur les lices qfvf tout homme qui n'étoit commis à la garde d'icelles vuidàtsaq^ d^ai, et que nul ne baillât emp^h^men^ aux champions, siir la bart, d^ par le duc de Bourgpgne. Si étoient dedans huit gentilshommes armés, pour prendre et le* ver les deux champions dessus dits, quand ils en auroient le commandement. Après lequel cri issit hors de pavillon . le dit seigneur de Charny atout ses quatre bàloqs, et tenoit la hache par le milieu, de la dexlre main , le fer vers son adversaire , et ainsi marcha un petit avant. Et adonc jssit l'Espagnol , embftionoé comme dit est , et avoit sur son bassinet Jeté un couvre-chef qui couvrpil sa visière, laquelle étoit comme demi-levée, et quand û fut issu et sailli hors de soq pavillon , un de ses gens ôta le dit couvre-chef.
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
Si commencèrent Tigoureusemenl etde grand coarage à marcher l'un contre l'autre , leurs lances palmoyant, et toujours avoit le dit Espagnol et eut, durant cette besogne, la visière le* yéo. Et lors, à rapprocher , le dit seigneur de Charny jeta premier sa lance , et n'en atteindit point son homme ; mais icelui Espagnol l'approcha en lui jetant la sienne ; si le féril et blessa vers le côté ; duquel coup il Tut navré et percé au bras , tant que la lance se tint dedans son bracelet. Mais le dit seigneur de Charny la secoua tantôt sur le sablon. Et lors les deux champions approchèrent de grand courage l'un de l'autre. Si commencèrent à batailler et & combattre de leurs lances genlement. Si avoit icelai seigneur de Charny grand' déplaisance de ce que son ennemi et adversaire ne Termoit point sa visière. Durant lequel temps , le duc de Bourgogne ordonna qu'on les fit cesser , et commanda à ceux qui gardoient le champ qu'ils les prissent. Laquelle chose ils firent, et furent amenés devant le dit duc de Bourgogne. Si étoient tous deux moult troublés , au semblant qu'ils monlroient , de ce qu'on les avoit si tôt pris. Et , par spécial, l'Espagnol, venant devant le dit duc, ré> péta par deux fois qu'il n'étoit pas content pour si peu de chose faire, attendu qu'à grand dépens et à grand travail de son corps il est venu de moult lointain pays par mer et par terre pour acquérir honneur et révérence. A quoi lui fut répondu que bien et moult honorablement avoit fait son devoir et accompli ses armes.
Après lesquelles paroles , (tarent ramenés et conduits à leurs logis et hôtels , et issirent des lices, chacun par son côté, aussitôt l'un comme l'autre. Toutefois le dit chevalier d'Espagne fut là noté de plusieurs nobles là étant d'avoir entrepris une grand' hardiesse et habileté de combattre par cette manière , la visière levée, pour ce que pareil cas n'avoit point été vu. Et, après celte besogne, le dimanche et autres jours ensuivants , icelui duc de Bourgogne fit grand honneur et révérence en son hôtel au dessus dit chevalier d'Espagne , et lui donna de grands dons pour payer pleinement ses dépens ; et, brefs jours ensuivants, prit congé du dit duc et des siens , et se partit d'Arras pour s'en retourner en son pays.