CHAPITRE CXCVn
Comment le duc de Bourgogne avec aucuni de ses ^irés conseillera se conclut d'aller assiéger et conquerre la ville ' do Calais.
Assez bref ensuivant, après que le duc de Bourgogne eut écrit ses lettres, comme dit est dessus, au roi d'Angleterre, contenant les entreprises faites contre lui et ses sujets par le dit roi et les siens, voyant les besognes en tel point que pour venir lui et ses pays en guerre contre les Anglois, tint par plusieurs fois grands conseils, aSn de savoir comment et par quelle
manière il pourroit conduire son fait; es quels furent plusieurs diverses opinions mises en avant. Et vouloient les aucuns que le dit duc de Bourgogne commençât la guerre, et qu'il assemblât sa puissance de tous ses pays pour résister contre les dits Anglois et conquerre la ville de Calais, qui étoit de son propre héritage. Les autres étoient d'autre opinion; car en icelui cas pensoient et contrepensoient moult le commencement, entreténement et fin d'icelle guerre, disants que les Anglois étoient moult prés de plusieurs des pays du dessus dit duc, et y pourroient bien entrer à leur avantage quand bon leur sembleroit*, et ne savoient quelle aide il pourroit trouver au roi Charles, son seigneur, et en ses princes, h qui il s'étoit rallié, si aucune mauvaise fortune lui advenoit. Toutefois, quand tout eut été d^ battu par plusieurs Journées, la conclusion fut prise que le dessus dit duc feroit guerre, et requerroit en aide ceux de ses pays de Flandre, de Hollande et d'autres lieux, pour lui aider à conquerre la dessus dite ville de Calais et la comté de Guines. Si ëtoieiit les principaux de la dite conclusion de faire guerre, mattre Jean Chevrot, évèque de Tournai; le seigneur de Croy, matlre Jean de Croy, son frère, messire Jean de Homes, qui étoit sénéchal du Brabant, le seigneur de Chamy, le seigneur de Crèvecœur, Jean de Brimeu, bailli d'Amiens, et plusieurs autres. Auxquels conseils ne furent point appelés plusieurs grands seigneurs qui continuellement avoient servi et soutenu grand' partie de la guerre avecque le dit duc, durant son règne, contre tous ses adversaires, c'est & savoir messire Jean de Luxembourg, le seigneur d'Antoing, le vidame d'Amiens, le bfttard.de Saint-Pol, le seigneur de Saveuse, Hue de Launoy, lo seigneur de Mailly et moult d'autres nobles et puissants hommes, tant des pays de Picardie comme d'autres étant en la puissance du dit duc; pour quoi il leur sembloit qu'ils n'étoient point tant tenus d'eux et leur puissance employer au fait de la dite guerre, comme s'ils eussent été appelés. Néanmoins, après la conclusion dessus dite, le dit duc alla en sa ville de Gand, auquel lieu il fit assembler, en la Chambre des Collations, les échevins et les doyens des métiers d'icelle y'Me-, auxquels, lui étant présent, il flt remon-
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
trer par lAattre Goucsuin Le Sauvage, ua de ses conseillera de son cbfttel de Gand, comment la YÏUe de Calais appartenoit jadis à set prédécesseurs, et qu'elle étoit de son droit domaine et héritage, à cause de sa comté d'Artois, jà soit ce que les Anglois l'avoient de long temps occupée par force et contre son droit, comme de ce ils pouvoient asses vérita* blement être informés, tant par ce qu'autrefois leur a voit fait remontrer par messire Collart de Gommines, souverain bailli de Flandre, comme par autres ses conseillers et serviteurs. Et aussi avoient les dits Anglois, depuis la paix d'Arras, fait plusieurs entreprises contre lui et ses pays et sujets, dont il éloil moult déplaisant; et mémement avoient en divers lieux écrit et proclamé de très grands injures et diffames contre sa personne ; pour quoi il avoit cause bonnement, sauve son honneur, de non plus souffrir ni dissimuler contre iceux Anglois; etpource leur faisoit requête et prière très instamment qu'ils lui voulsissent aider à reconquerre icelle ville de Calais, laquelle, comme disoit le dit maître Goussuin, éloit moult préjudiciable A toute la comté de Flandre, pour ce que les laines, élain, plomb, fromages et autres marchandises que ceux de Flandre y achetoient, on ne pouvoit payer de quelque monnoie, tant fût de bon aloi, à leur plaisir; et leur convenoit bailler or ou argent fondu et afllné, ce que point ne faisoient les autres pays; et ce relatèrent être vrai leâ dits doyens des métiers.
Après lesquelles remontrances faites bien au long, grand' partie des dits échevins et doyens do la dite ville de Gand, sans prendre délibération de conseil ni jour d'avis pour parler aux autres membres de Flandre, se consentirent à la guerre; et ne pouvoient être ouTs aucuns seigneurs et gens sages et anciens qui étoicnt de contraire opinion. Et qui plus est, quand les nouvelles en furent èpandues par les autres villes et pays de Flandre, furent tous volontarieux & celle besogne. Et tardoit moult à la plus grand' partie que on y procédoit si lentement; et étoient trop malement désirants de montrer comment ils étoient bien armés et pourvus d'engins et autres habillements de guerre. Si procédèrent en ce arrogamment et pompeusement; et pour vrai il
leur sembloit que la dite ville de Calais n'auroit point de durée contre eux. Et depuis oe jour en avant commencèrent A eux pourvoir de toutes besognes servant A la guerre. Et pa^ reillement fit le dit duo de Bourgogne faire requête aux autres membres et chAlelleoies de sa comté de Flandre d'avoir aide et secours; lesquels lui accordèrent libéralement. Et d'au* tre part, icelui duc s'en alla en Hollande, et fit requête A ceux du pays que aussi ils lui fissent aide de gens et de navires pour aller audit lieu de Calais. Lesquels lui accordèrent grand' partie des dites requêtes; et après s'en retourna, et fit par tous ses pays faire grands prèpa' rations de guerre contre les dits Anglois en io^ tention de reconquerre la dite ville de Calais. Après ce que les besognes dessus dites eurent été longuement démenées , comme dit est, entre les Anglois et Bourguignons; et que chacun d'icelles parties se gardoit l'un dé l'autre, et déjA avoient fait dé chacune partie aucunes entreprises , lors le duc de Bourgogne envoya de ses pays de Picardie le seigneur de Ternant, messire Simon de Lalain et autres de ses capitaines, atout six cents combattants, à Pontoise, A l'aide du seigneur de llle-Adam, pour lui aider à garder la frontière contre les dits Anglois ; lesquels menoient forte guerre A icelle ville de Pontoise , pour tant que le seigneur de rile-Adam l'avoit naguère prise sur eux. Avec lesquels se assembloient très souvent les François , et contendoient très fort A reconquerre la ville de Paris pour la partie des dits François. Durant lequel temps, la femme du roi Charles accoucha d'un fils, lequel le dessus dit roi fit lever au nom du due de Bourgogne, et fut nommé Philippe. Si le tint sur les fonts, pour le dit duc, Charles de Bourbon, etavecque lui Charles d'Anjou, frère de la reine ; et après qu'il fut baptisé , envoya le roi ses lettres par un poursuivant devers le dit duc, par lesquelles il lui signifloit ce que dessus est déclaré , en lui requérant que ce qu'il en avoit fait il le voulstt avoir pour agréable. Lequel duc fut d'icelles nouvellefl très joyeux, et donna au dit poursuivant de très riches dons, comme prince. Et entre* temps, le dit duc faisoit par tous ses pays de grands requêtes A ses sujets pour avoir aide de gens et de finance contre les Anglois.
LIVRÉ SECOND