CHAPITRE CCXL
Comiaml nicfiire Jtin de Luxembourg envoya l«Urw d'exnuiklioiii devers le iir«ad-coii«eU du duc de Bourgogne, et la teneur d'iccllet.
En après, inessire Jean de Luxembourg, comte de Ligny et de Guise, lequel de jour en jour savoit , par les rapports qui Tails lui éloienl , comment le duc de Bourgogne éloit mal content de lui, et ce principalement pour l'offense qui avoit été faite encontre ses archers par Jacotin de Bélbune et ses gens, comme en autre lieu ci-dessus est plus à plein déclaré, afln que sur ce se pût excuser, et aussi le dit Jacotin, écrivillellresà ceux du grand-conseil du dit duc de Bourgogne, desquelles la teneur s'ensuit :
u Très révérends pères en Dieu, très cbers ot très amés cousins et très spéciaux amis , je crois qu'il soit assez venu à votre connoi»sance certain débat soudainement et par mescbef advenu entre aucuns archers de mon très redouté seigneur le duc de Bourgogne et les gens de Jaratin de Bélhune, en ma ville de Ham, par lequel mon très redouté seigneur a conçu indignation contre moi , dont j'ai été et suis tant déplaisant que plus ne puis. Et pour tous donner à connottre le cas et les devoirs où me suis mis envers mon dit seigneur le duc , en vous faisant à savoir que si j'avois fait aucune chose vers lui pour quoi il ait cause de ce faire, pour ma décharge, je vous en écris le dit cas qui est tel : c'est à savoir que par avant le dit débat, les officiers de mon dit très redouté seigneur imposèrent sur les champs une taille , sans à ce évoquer les trois états d'icelui , au moins au nombre compétent; laquelle taille ils vouloient élever sur mes terres , dont aucuns officiers appelèrent, et demeura la chose en ce point. Et pendant ce, aucuns qu'on nommoit ëcorcheurs, ceux de Valois et autres gens d'armes se démontroienl à moi vouloir faire guerre; pourquoi me convint mettre gens en mes pbices et forteresses, entre lesquels je ajournai en ma dite ville do Ham le dit Jacotio. Certain temps après vinrent aucuns compagnons de cheval en plusieurs de mes villages d'environ la dite ville de Ham, courant par les champs et prenant chevaux, vaches et autres biens; par quoi vinrent au dit lieu de Ham plusieurs femmes, criants qu'on emmenoit aussi leurs biens.
» Lors le dit Jacotin , ouidant certainement que ce fussent les dits écorcheurs, envoya ses gens sur eux, et y eut aucune voie de fait d'un côté et d'autre ; mais tout incontinent que le dit Jacotin, qui suivoil les autres gens, sut que les dessus dits compagnons se digoient archers de mon dit très redouté seigneur, il fit cesser ses gens; et étoit tant déplaisant du dit cas que plus ne pouvoit ; car il n'eût jamais cuidé de prime face qu'ils eussent été à mon très redouté seigneur, attendu le dit appel et aussi les grands dérisions qu'ils faisoient environ la ville de Ham , et mêmemenl que ils avoient dit par avant qu'ils n'avoient point de charge de exploiter sur mes terres ; pour quoi appert le dit débat être advenu par meschef soudainement. Ce nonobstant, mon très redouté seigneur m'a, à celle cause, fait sommer de lui délivrer le dessus dit Jacolin de Bélhune et ses gens. Pour laquelle cause , j'ai de icelui cas fait faire information par gens de justice, présent tabellion royal, et fait remontrer à mon très redouté seigneur l'effet d'icelle, par laquelle appert le dit Jacotin et ses gens non être coupables en la manière que mon dit très redouté seigneur, monseigneur le duc, en étoit informé, mais que le dit cas étoit advenu par la coulpe des dits archers, et exploits par eux faits contre les termes de justice, en lui priant que, ce considéré, il lui plaise être content de moi, et que la chose fût traitée par voie de justice, et qu'il hii en plût faire information par ses gens tels qu'il lui plairoit pour en être fait, ainsi que de par raison ai^tartiendroit , en offrant que s'il étoit trouvé que lui eusse en aucune chose méfait, moi oui en mes excusations, de lui amender et de lui en requérir pardon.
» Et encore, pour plus moi humilier, el afln d'ôter de lui toutes imaginations qu'il pourroit avoir conçues à rencontre de moi, de ce que oncques ne lui méOs, par franchise , je lui ai voulu crier merci. Desquelles offres il n'a voulu être content, mis a fait saisir et mettre en ses mains les terres que moi et ma femme avons en ce pays de Brabant et Flandre ; laquelle chose m'a été el est bien dure , considéré que en rien je n'y suis coupaUe du dit cas, et que je me suis offert en toute justice et raison, selon ce que dit est. Et posé qu'on me
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vouistldire être coupable, ce qui ne sera point trouvé, il n'y a lieu de conflscalion ni cause raisonnable d'empêcher le bien , mèmement selon les droits, lois et coutumes des dits pays. Toutes lesquelles choses, pour plus avant me mettre en mes devoirs, j'ai bien au long déclaré au seigneur de Sanlois , qui de sa courtoisie est venu devers moi , et que j'ai prié très instamment qu'icelle voulsll remontrer à mon très redouté soigneur, et lui supplier que de sa bonne sraco il lui plût moi ouvrir la voie de justice, et j'étois prêt , moi oui en mes excusalions , d'être en droit par devant mon dit seigneur le duc de Bourgogne, messeigneurs de son ordre et autres personnes de son conseil , ou par devant les trois étals de ses dits pays de Brabant et do Flandre , ou par devant les juges et lois dont sont mouvants mes dits lènements ; suppliant en outre qu'il plût à mon très redouté seigneur à ce moi recevoir et faire lever la main de mes dites terres. En quoi n'est point que je veuille fuir mon dit seigneur ni sa justice , ni quérir à juges nuls autres princes que lui et ses gens, comme dessus est dit. Et semble que selon Dieu , noblesse et bonne Justice, on ne medevroit refuser, car je ne crois point que je me puisse plus mettre et faire mon devoir que de requérir être traité par justice parmon dit seigneur, qui est prince tant renommé, par messeigneurs de son ordre, qui sont ses parents, ses frères et ses amis , et gens d'élite et bonne prud'hommie , par son conseil , et par les trois états et juges des dits pays sujets à lui , où il y a tant de notables et sages personnages ; et en outre, de présenter, d'amender, de crier merci à mon dit seigneur, monseigneur le duc, mêmement de ce qu'oncques ne lui métis, ainsi comme dessus est dit et déchré.
» Néanmoins, j'ai su depuis, par aucuns qui pour celte cause sont venus devers moi , que mon dit très redouté seigneur ne veut point être content, si je ne lui livre le dit Jacotin de Bélhune; laquelle chose m'est et seroit impossible de faire, car il n'est point on ma puissance ; et si n'est pas vrai , ce semble, que nul qui se senttt en l'indignation d'un tel prince , si haut et si puissant comme mon très redouté stMgneur, se vouklt laisser appréhender pour être livré à martyre. Et pour ce , très chers et
spéciaux amis, que les choses dessus dites seront trouvées véritables , je les désire donner h connottre pour ma décharge à vous qui êtes notables, connoissant que c'est de raison; et les vous signifie , vous priant , tant humblement que je puis , que icelles veuillez remontrer à mon dit très redouté seigneur, et tenir la main à ce qu'il lui plaise être content de moi , et faire lever la main de mes dites terres , et au surplus ouvrir la voie de justice, en moi y employant par toules voies et manières que pourrez, ayant considération comment, dès le temps de ma jeunesse, j'ai loyaumcnt servi feu monseigneur le duc Jean, à qui Dieu pardoint! et mon dit très redouté seigneur qui est à présent, comme chacun sait, et à mon loyal pouvoir ai aidé à garder leurs pays. El si ainsi étoit qu'à tort on détint mes dites terres, sans moi vouloir démontrer justice , laquelle on ne doit refuser à nul qui la requiert , pour tant qu'il veuille être à droit, je vous prie que vous ayez mémoire et souvenance des offres et devoirs en quoi je me suis mis, lesquels sont cidessus plus amplement déclarés.
« Révérends pères en Dieu, très chers et très aimés cousins et très spéciaux amis , si chose voulez que je puisse faire , signifiez-le moi, et je le ferai de très bon cœur, comme sait le benoit flis de Dieu , qui vous ait en sa sainte garde.
«Ecrit en mon châlel dcYendoul, le treizième jour d'avril. >>
La superscriplion étoit :
« A mes très chers et très amés cousins et spéciaux amis les gens du urand-conseil de mon très redouté seigneur, monseigneur le duc de Bourgogne. »
Quand les dessus dits seigneurs curent reçu et vu les lellres , ils se mirent ensemble pour avoir avis qu'il en étoit bon de faire sur cette matière. Et par spécial ceux de l'ordre de la Toison-d'Or, duquel ordre le dit messire Jean de Luxembourg étoit, firent plusieurs diligences pour trouver manière qu'il fût réconcilié avecque le dit duc ; car moult doutoient que , s'il advenoit qu'il convint qu'on procédât par voie de fait A rencontre de lui, qu'il en adviendroit grands inconvénients aux pays d'icelui duc, pource principalement, comme en autre lieu est déclare , qu'ils le senloicot
être homme de haule entreprise de sa personne, bien pourvu de puissantes villes et forteresses pour faire forte guerre , si besoin lui en étoit. Si éloit avecque ce encore allié aux Anglots, qui lui avoient promis de bailler assistance et secours, et aussi lui livrer gens, toutes et quantes fois que besoin en auroit. Avoient regard aussi aux grands services qu'il avoit faits au dessus dit duc de Bourgogne et à ses pays, par plusieurs fois et de moult long temps. Et d'autre pari, véoient que les François de Jour en Jour cnlreprenoient en divers lieux sur les terres et pays du devant dit duc , et selon leur avis enlretenoient très mal les points et les articles du traité d'Arras dernièrement fait.
Pour quoi , tout considéré, il leur sembla , par plusieurs raisons , qu'il valoit mieux que le dit de Luxembourg fût reçu en faisant les satisfactions qu'il ofTroit & faire qu'autrement. El pour tant, après que la dite matière eut en- Ire eux été par plusieurs fois débattue , conclurent tous ensemble d'eux essayer envers le dit duc de Bourgogne, leur seigneur, pour savoir s'ils y pourroient mettre aucuns bons moyens. Et de fait, lui en touchèrent bien au long, en lui remontrant toutes les besognes dessus dites par diverses fois; et entre les autres y continua très souvent messire Hue de Lannoy, seigncurde Santois, qui avoit la chose moult fort ik cœur, et aussi avoient aucuns des autres. Néanmoins, de prime face , trouvèrent le dit duc en astez froide manière et réponse ; car, entre autres choses, éluit très fort indigné pour l'ofTense qui avoit été faite et commise contre ses archers plus que de toutes les autres. Et aussi les comtes de Nevers et d'Etampes, qui avoient eu leurs gens morts et détroussés par le dit Jacolin de Béthune, comme dessus est dit, plus avoient la besogne A cœur, et leur en déplaisoit moult grandement, et non point sans cause.
Toutefois les dessus dits seigneurs, par longue continuation en ce, pourparlèrent tant pour les besognes dessus dites qu'il commença & condescendre d'ouïr iceux et les ofTres qu'ils faisoient pour le dessus dit messire Jean de Luxembourg; et Qnablement, tant flrent les dessus dits, et tant furent pourmenées les dites besognes et tant approchées, qu'on prit Jour-
née pour être les deux parties ensemble en la cité de Cambrai.
Duquel lieu y furent, de par le dit duc , l'évèque de Tournai, maître Nicole Raoulin, seigneur d'Auton, son chancelier; messire Hue de Launoy, le seigneur de Saveuse et plusieurs autres notables personnages. Et pareillement fut messire Jean de Luxembourg, accompagné aussi de plusieurs notables personnages , tant chevaliers et ccuyers comme gens de conseil; et mêmement y étoit le dessus dit Jacotin de Béthune. El eux venus ensemble , certains jours ensuivant furent les matières ouvertes et mises avant sur tous les troubles qu'on disoit avoir été faits contre le duc de Bourgogne et ceux de ses pays par icelui messire Jean de Luxembourg et ceux de sa partie. Auxquelles ouvertures le dit messire Jean de Luxembourg fit répondre surtout, en lui excusant de la plus grand' partie, offrant du surplus, tant par lui comme par ses gens, faire si avant qu'il appartiendroit. Et après que tout eut été (tourparlé bien et au long , en la manière dite , on mit par écrit les traités tels qu'il sembloit qu'ils fussent raisonnables pour une partie cl pour l'autre pour venir à paix. Si furent montrés au dit messire Jean de Luxembourg, qui aucunement y fit corriger aucuns points , lesquels n'étoient point & son plaisir, et depuis furent rapportés devers le chancelier et autres du conseil, qui derechef y firent aucunes corrections. Et pour tant, quand autre fois on les apporta au dit de Luxembourg, quand il les eut vues et ouïes, elles ne lui furent agréables. Si se troubla assez soudainement et les déchira par dépit, et dit tout haut que l'évèque de Tournai et le chancelier ne l'auroient point à leur plaisir; et bref ensuivant, par le moyen des seigneurs et gens du conseil, tant d'un côté comme d'autre, tout se rapaisa. Et, en fin de conclusion, furent assez bien d'accord, en retenant tant seulement sur ce l'avis et bon plaisir du dit duc , auquel ils le dévoient apporter par écrit. Et entre autres choses, le dit Jacotin de Béthune se devoit aller rendre aux prisons du dit duc pour être en sa merci ; mais les seigneurs lui promirent, c'est à savoir ceux de la partie du dit duc étant au dit lieu de Cambrai , qu'ils s'emploieroient de tout leur bon pouvoir envers lui , afin qu'il le reçût en
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sa bonne grâce et miséricorde. Et ainsi toutes ces besognes traitées , Tournies et accomplies par la manière dessus dite , tirent les dessus dits seigneurs du conseil, tous ensemble, très joyeuse chère l'un avec l'autre , en Tbôtel du dit messire Jean de Luxembourg. Pour lequel traité et paciHemenl plusieurs pays et contrées avec les habitants d'iceux, tant nobles comme gens d'église et autres , en eurent très grand' liesse , quand ils surent iceux traités être achevés.
Et bref ensuivant, se départirent les deux parties de la dessus dite cité de Cambrai, et retournèrent les gens du duc de Bourgogne devers lui, et montrèrent ce qu'ils avoient besogné, dont il fut assez bien content ; et certain temps après, le dit Jacotin de Bélbune alla devers lui en sa ville de Hesdin, et se rendit en sa merci, en lui requérant que s'il avoit aucune indignation à l'encontre de lui , il lui plût le recevoir en sa grâce, lequel duc l'envoya prisonnier. Et peu de temps après, par les très humbles requêtes et prières d'aucuns seigneurs notables et de grand' autorité, et ceux de son conseil, il le fit délivrer, sur' aucunes conditions qui lors prestement lui furent déclarées.