LIVRE SECOND
ce que plusieurs requêtes leur en Turent faites ; mais, pour eux entretenir, se pourvurent dedans leurs villes de gens de guerre, c'est à savoir des «cens du duc Guillaume de Saxe , qui se disoit héritier de la dite duché de Luxembourg. Et envoya un sien parent, nommé le comte de Glicque, atout huit cents combattants des marches d'Allemagne, lesquels se boutèrent en garnison en la dessus dite ville de Luxembourg, de Thionville et autres villes et forteresses à l'environ, qui éloient favorables. £t eux là venus, commencèrent à courre et à faire grand' guerre éi aucunes villes et forteresses qui encore étoient demeurées en l'obéissauce de la dite dame ; et par ainsi fut icelui pays fort divisé en grand' tribulalion. Et adonc le dessus dit duc de Bourgogne, sachant que les dessus dits persévéroient de jour en jour en leur mauvais propos, se conclut et délibéra du tout à eux faire forte guerre. Et pour ces causes, écrivit ses lettres au comte de Yernembourg, au damoiseau de Saluces, à Henri de La Tour et aux autres nobles du pays et duché de Luxembourg et de la marche à l'environ, et dont la plus grand' partie tenoit le* parti de la dessus dite duchesse, et qui se vouloient employer en l'aide , faveur et secours d'elle, qu'ils fissent guerre à tous ceux qui lui éloient contraires et désobéissanls. Et leur manda outre que bref y envoieroit de ses gens , et puis iroit en personne pour conquerre la dite duché, et déboutcroit ceux qui l'occupoient. A laquelle requête du dit duc de Bourgogne ils furent très contents d'entendre et obéir. Et de fait, depuis qu'ils eurent déflé les dessus dits, leur firent guerre ouverte ; et coururent sur eux par plusieurs et diverses fois. Entre-temps, le duc de Bourgogne envoya le dit comte d'Etampes en Picardie, et lui fit savoir qu'il assemblât certain nombre de gens de guerre pour mener en Bourgogne devers lui, ce qu'il fit.
Quand son armée fut prêle, il les fit tirer devers Saint-Quentin en Yermandois, et luimême y alla en sa personne. Si éloient avecque lui Waleran de Moreul, Guy de Roye, le seigneur de Humiéres , le seigneur de Saveuse, messire Simon de Lalain, le seigneur de Neufville, Gauvin Quiéret, messire Antoine de Wisoch, Jean de Haplaincourt et plusieurs autres notables chevaliers et écuyers ; et pouvoil avoir
en tout le nombre de douze à treize cents combattants. Si se lira au dit lieu de Sainl-Qucntin devers Laon, pour aller passer assez prés de la comté de Rélhel ; mais quand il fut vers Monlagu , si comme il fui dit et rapporté, que Dimenche de Court, Le Roucin et aucuns autres capitaines des gens du roi éloient logés à Monlagu et au dit lieu de Sissonne, lesquels naguère avoient été au pays de Réthelois, où ils avoienl fait de grands et merveilleux dommages , pour lesquels le dit comte d'Elampes étoit très mal content d'eux ; car avecque ce un petit par avant , icelui Dimenche de Court avoit été détroussé en Bourgogne, et avoit promis de non lui plus loger sur les pays de Bourgogne ni sur ceux du parti ; si leur manda et fit savoir qu'ils se retrahissenl hors de son chemin , et qu'il se vouloil aller loger au dit lieu de Monlagu, ce que point ne vouloienl faire ; pour quoi entre icelies parties s'émurent aucunes rigueurs. Et fut ordonné que le dit comte d'Elampes et son conseil leur courroitsus; et ainsi fut fait.
Si furent la plus grand' partie des dits François du tout détroussés, et tous leurs biens, tant chevaux comme autres bagues , pris «t ravis par les Picards dessus dits ; et en y eut bien peu de morts et aussi de navrés ; et depuis qu'ils eurent été faits prisonniers furent délivrés. Et avecque ce furent k aucuns rendues aucunes de leurs bagues, et par spécial & icelui de Court. Si se tirèrent arrière le plus bref que faire le purent. Pour lesquelles détrousses, le roi ni son fils ne furent point bien contents de ce que ainsi on les avoit rués jus en leurs pays , et aussi pour tant qu'ils alloienl à un mandement que faisoit le dit dauphin pour aller au secours de ceux de Dieppe , duquel ci-après sera faite plus ample mention. Néanmoins la besogne demeura ainsi faite pour lors , mais depuis eu vinrent de très grands records. En après, le comle d'Elampes et ses gens se tirèrent jusque sur les marches de Bourgogne, et tinrent, ses gens, les champs vers Langres et Mont^Faucon. Durant lequel temps, le dit comte d'Elampes et les seigneurs, et la plus grand' partie qui étoienl avec lui , allèrent à Dijon vers le duc de Bourgogne, où ils furent joyeusement reçus et festoyés ; et se tinrent là certaine espace de temps , entre-
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
temps que le dit duc faisoit ses apprêts pour aller A puissance eu la duché de Luxembourg.