LIVRE SECOND
leurs biesB ; et aprëi , le dit duo de JBourgogoe fU loger ses gens vers Luxembourg ; et alla ie comte d'Élampes atout grand' partie des capitaines et gens de guerre à Mets , qui est une grand' ville, laquelle autrefois avoil été fermée) et Alt illec grand' espaee de temps. Si couroient ses gens bien souvent sur leurs adversaires ; desquels, quand il les rencontroient, enfaisoient bien peu de compte.
Et entre-temps que toutes ces besognes se faisoient, le duc de Bourgogne, qui avoit avec lui, comme dit est dessus, plusieurs du pays assez subtils, eut plusieurs imaginations et conseils avec ses plus féables et aucuns des dessus dits pour savoir comment il viendroit à chef de celle guerre. Si lui fut dit qu'il pourroit bien faire essayer, savoir si on trouveroit point manière d'écheler et prendre de nuit la dite ville de Luxembourg. Et quand le dit duc ouït ce, il y entendit volontiers ; et fut content que on y besognftt par tous les moyens qui pourroient être possibles. Et pour faire l'essai et aller aviser le lieu , lurent ordonnés deux gentilshommes, c'est à savoir l'un du pays de Bourgogne, nommé Guillaume de Crevant, et le second Robert de Miramont, natif de Pioai^ die , et ave« eux aucuns autres du pays , qui les eonduisoient. Si se mirent à chemin, et allèrent par plusieurs fois voir et épier comment ils pourroient faire ; et aussi comment ceux de dedans se gouvernoient en fait de guet; et avoient avec eux aucuns excellents écheleurs. Si trouvèrent et aperçurent qu'il y faisoit bon, et que ceux de dedans s'acquittoient assex petitement de faire le guet t et adonc en y eut qui par échelles montèrent amont et avisèrent bien à leur aise tout l'état de la dite ville.
En après se départirent et s'en retournèrent le plus secrètement qu'ils purent devers le duc île Bourgogne, auquel ils firent leur rapport de ce qu'ils avoient vu et trouvé. Sur lequel rapport, le dit duc se conclut de faire essayer de mener cette entreprise à fin. Si le lit savoir au cAnte d'Étampes et aux capitaines qui éloient avecque lui, en eux signifiant que c'éloil son plaisir qu'ils fissent la dite entreprise, et qu'il iroit en personne avecque eux pour les secourir et aider si besoin leur en étoit. Et étoit lors icelui duc k Arlon et le dessus dit comte d'Étam-
pes & Mets. Lequel eomte d'Etampes, quand il eut ouï et entendu l'intention du dit duo, assembla grand' partie des plus nobles de sa compagnie et leur remonstra toutes les besoo gnes dessus dites. Et avecque ce leur déclara l'intention du dit duc , et leur requit que sur ce le voulsissent conseiller.
Et adonc fut la besogne aucunement débats tue entre eux ; et en y avoil aucuns qui doutoient aucunement à faire et conseiller la dite entreprise pour plusieurs raisons. Et enfin, tout considéré , se conclurent ensemble de la faire, puisque c'ëtoit le plaisir et ordonnance du dessus dit duc de Bourgogne , leur chef et souverain seigneur. Et après cette conclusion, fut avisé à qui on bailleroit la charge de faire le premier ëohellement. Si y furent commis messire Gauvain Quierel, le seigneur de Bosqueaux , Guillaume de Crevant et Robert de Miramont, dessus nommés, avecque les écheleurs , et de soixante & quatre vingts compagnons. Si se mirent à chemin; et avoient bonnes guides du pays qui les menoient; et depuis les suivit et atteignit le seigneur de Saveuse , J& soit ce qu'il fût pour lors moult aggravé de maladie ; pour la compagnie duquel ils furent bien Joyeux. Et se tirèrent la plus coiment qu'ils purent Jusqu'à demi-lieue dé Luxembourg, où ils se mirent à pied et laissèrent leurs ehevaux. Et puis s'en allèrent tout outre Jusqu'au lieu qui étoit ordonné j et eux 1& venus, avoient commis ceux qui de-> voient premier monter et aussi ceux qui Ie« suivroient de main à main, par très bonne ma* niére et belle ordonnance.^
Et 'quand tout fut prêt, on commença 4 dresser les échelles et & monter, ainsi commo il avoit été avisé. Et fut requis au seigneur do Saveuse qu'il demeurftt au pied des échelles , pour faire tenir les ordonnances et pour faire monter ceux qui A ce étoit commis. Lequel le fit et à point; car au dit lieu n'y avoit homme qui bien ne se vouistt conduire par son conseil. Et quand messire Gauvain Quieret et les autres furent dedans, et la plus grand' partie, ils prirent aucuns de ceux du lieu, auxquels ils firent semblant de les mettre à mort s'ils faisoient aucune noise, et tôt après, iceux allèrent rompre une poterne et ouvrir pour le dit seigneur de Saveuse et autres qui les
avoient suivis, jusqu'A deux cents ou environ qui y entrèrent; et commencèrent à crier à haute voix : «Ville gagnée! » Duquel cri la ville fut étourdie, et tous en hftte crièrent A l'arme en plusieurs lieux. El enlre-temps les dessus dits Bourguignons se tirèrent au marché, lequel ils gagnèrent, nonobstant que ceux de dedans se fussent assemblés en petit nombre pour le garder. Si firent peu de résistance. A laquelle fut navré le dit messire Gauvain; et des dessus dits défendeurs en mourut deux tant seulement; et les autres se mirent de toutes parts A fuir vers le chfttel, et aussi vers le bas de la ville. En après-, le dit comte d'Etampes, qui les dessus dits suivoit de près A puissance, fut averti de celle prise par plusieurs messages qu'iccux envoyèrent devers lui. Si se hftia le plus lot qu'il put d'y venir. Et quand il fut dedans, il fut ordonné qu'on envoieroit certain nombre de gens devant le chàtel, pour garder la saillie de ceux qui étoient dedans ; mais déjà ils avoient boulé le feu tout au travers de la rue qui étoit devant le dit chfttel; par lequel furent arses moult de belles maisons et la plus grand' partie des chevaux des gens d'armes qui là étoient logés, lesquels en grand nombre s'éloient retraits au chàtel dessus dit. Et avec ce, quand le peuple, dont il y avoit grand' multitude, qui s'étoit retrait en la basse ville, vit et aperçut que la ville étoit ainsi prise, et qu'il n'y avoit point de ressource, il s'en issit hors, et s'en alla A Thionville et autres lieux , moult déconforté , en abandonnant tous ses biens.
En ce mèmejour, vint au dit lieu de Luxembourg le dit duc de Bourgogne.- Après laquelle venue se commencèrent ses gens à loger par ordonnance par la dite ville. Dedans laquelle furent trouvées de grandes richesses et des biens en grande abondance, lesquels tantôt furent tous pris, ravis et butinés par ceux qui avoient conquis la dite ville. El avoit été ordonné, A faire icelie entreprise, que tous les dits biens seroienl partis et butinés également, et que chacun, selon son état, en auroit sa portion, sans y faire aucune fraude. Laquelle ordonnance ne fut point entretenue ; mais en furent fraudés la plus grand' partie des compagnons, par spécial ceux du moyen et moindre éla«; et y en eut peu qui y eurent profil,
sinon aucuns des chefs de l'armée et ccax qui avoient conduit la besogne, et aussi autres qui furent commis A butiner, et qui eurent le gouvernement d'iceux biens. Pour laquelle fraude en y eut plusieurs qui se plaignirent l'un A l'autre , disants qu'on leur montroit mauvais exemple d'eux une autre fois aventurer leurs corps pour gagner ce où ils n'avoienl rien. Néanmoins , quelque plainte qu'ils en fissent , n'en purent avoir autre chose; ains furent contraints assez rigoureusement, tant par serment comme autrement, d'apporter ou délivrer ce qu'ils avoient trouvé , en la main des dits butineurs.
A laquelle assemblée ou besogne étoit le seigneur de Humières, qui exerçoit l'office^de maréchal, auquel office il avoil été commis de par le seigneur de Beaumonl, le maréchal de Bourgogne. Aussi étoit avecque le dit duc de Bourgogne, des marches de Picardie, le comte d'Elampes, dessus nommé, le seigneur de Croy, comte de Porcien, Waleran de Moreul, messire Simon de Lalain, Guy de Roye, messire Robert de Saveuse, son frère, Hue de liâmes. Hue de Longueval, le seigneur de Bosqueaux, messire Antoine de Wissoch et moult d'autres nobles hommes. Et des marches de Bourgogne, le seigneur de Ternanl, messire Pierre de Beaufremont, seigneur de Cbarny, le seigneur de Brassy, Charles de Rochcfort, Pbilebert de Yauldray, Jeande Yauldray, Phileberl d'Aincourt et aucuns autres chevaliers et écuyers, en grand nombre. Et quant est au dit comte de Clicque, il se retrahit avecque ses gens dedans le chàtel; mais depuis se déroba de nuit secrètement, et s'en alla tout de pied A Thiouville. Lequel chàtel de Luxembourg se détint, depuis la dite prise, environ trois semaines. Durant lequel temps, de ceux de dedans fut occis messire Jean , bâtard de Dampierre, d'un trait dont il fut frappé par la tèle; et le dit seigneur de Saveuse, A une saillie qu'avoient faite aucuns du dit chàtel, fut navré très grièvement d'un virelon en la poitrine, dout il fut en péril de mort; mais, par la diligence des chirurgiens du dit duc de Bourgogne, tourna depuis A guérison.
En la fin desquelles trois semaines, le dessus dit comte de Oicque fit traité avec les commis du dessus dit duc de Bourgogne , moyen-
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nant que ses geos qui étoienl au dit chàtel de Luxeonbonrg s'en iraient sauves leurs vies, et si n'emporteroienl rien de leurs biens. Et avec ce rendit la ville de TbionviUe et se retourna en son pays d'Allemagne , à grand' perte , honte et conrusion de lui et de ses gens. £t par ainsi , icelui duc de Bourgogne eut pleine obéissance de la dite duché de Luxembourg , en peu de temps et à petite perte de ses gens. Auquel lieu alla la duchesse sa femme, et avec elle la duchesse de Luxembourg, laquelle avoit Tait ou fit traité avec le dit duc, par condition qu'il jouiroit de la dite duché toute sa vie durant, et y auroit tout tel droit qu'elle y avoit , rt il lui en rendroit par chacun an la somme de dix mille francs, monnoiede France. Auquel temps le dit duc de Bourgogne avoit fait publier , lui étant en sa ville de Luxembourg, que nul , de quelque état qu'il fût , ne prtt débat ni ne fit aucune extorsion aux seigneurs - du pays ni & leurs gens qui éloient en sa compagnie des marches d'Allemagne et de la dite duché. Laquelle publication fut enfreinte par une sien archer de corps, nommé le petit Écossois. qui prit débat à messire Pierre Bernard, et de fait le férit aucunement ; pour lequel fait le dit duc le fit prendre ; et nonobstant plusieurs prières d'aucuns grands seigneurs de son hôtel , et aussi du dit messire Bernard , qui lui pria pour au dessus dit sauver la vie , le fit pendre, Jà fût que moult l'eût aimé par avant, et que bien fût content de son service ; mais il le fll principalement afin de bailler exemple à tous autres qu'ils ne fussent si osés de rompre et enfreindre ses édits et ordonnances.
En ce temps furent mis plusieurs ambassadeurs sus d'entre les deux rois de France et d'Angleterre ; lesquels très souvent alloient d'un pays en autre pour trouver moyens de paix entre les deux royaumes ou du moins rallonger les trêves. Et pour lors4e roi de France se tenoit à Tours en Touraine, auquel lieu se tinrent plusieurs grands cmiseils, et moult d'assemblées sur cette matière, auxquelles étoient mandés et évoqués très souvent les trois états de son royaume. Toutefois, nonobstant les dites assemblées, se mouvoicnt continuellement les de,ux parties, et menoicni grosses et fortes guerres les uns aux autres.