LIVRE PREMIER
> lablemenl savoir quand il vous t)laira; et « pour tant mon dit seigneur vous prie , tant
> et si humblement comme il peut, qu'il tous
> plaise à 6ter yotre ire et indignation de Yotre
> cœur, et le tenir en votre bonne grâce. » Après ces choses dites par le dit seigneur de
Lohaing, icelui duc de Bourgogne dit de sa bouche au roi : « Sire , de ce je vous prie. » EL prestement après ces paroles , le duc de Berri dit au duc de Bourgogne , ainçois que le roi lui répondit oncques mot , qu'il se partit nn peu arrière, et ainsi il fit. Derechef le dit duc de Berrl s'agenouilla devant la reine , et lui dit en bref aucunes paroles en bas ; et prestement icelui son fils le dauphin et les autres deux rms , de Sicile et de Navarre , et le duc de^ Berri, s'agenouillèrent devant le roi en disant : « Sire , nous vous prions qu'il vous » plaise à passer la prière et requête de votre » cousb le duc de Bourgogne. » Auxquels le roi répondit : « Nous le voulons et accordons » pour l'amour de vous. »
Adonc le dit duc de Bourgogne approcha le rm, lequel lui dit : « Beau cousin , nous vous « accordons votre requête et vous pardonnons » tout. » Après, le dit duc de Bourgogne et le dit de Lohaing vinrent devers les deux enfants d'Cta'léans dessus nommés , étant derrière le roi moult fort pleurants, auxquels dit le seigneur de Lohaing : « Messeigneurs , voici le
> doc de Bourgogne qui vous prie qu'il vous » plaise à Oler de vos cœurs, si vous avez au- » eune vengeance ou haine contre lui, pour le
> fidt qui fut fait et perpétré en la personne » de monseigneur d'Orléans voire père, et que • dorénavant vous demeuriez et soyiez bons » aoiis ensemble. » Après lesquelles paroles dites, le dit duc de Bourgogne parla de sa bouche, disant : « Et de ce je vous prie. » loeox rien ne répondirent. Adonc leur com- Bianda le roi , leur oncle, qu'ils accordassent la requête de son beau cousin de Bourgogne, el ils répondirent : « Sire, puisqu'il vous platt » à commander, nous lui accordons sa requête, » et lui pardonnons la malveillance qu'avions » contre lui ; car en rien ne voulons désobéir » i chose qui soit à votre plaisir. »
Et là, tantôt, par le commandement du roi, le cardinal de Bar apporta un missel ouvert, sur lequel jurèrent les deux parties , c'est it
savoir les deux enfants d'Orléans d'une part, et le duc de Bourgogne d'autre part, sur les saintes évangiles ; et icelles attouchant, promirent tenir perdurablement et garder ferme paix et entière l'une envers l'autre, sans en rien aller au contraire en apert n'en couvert; et là fût dit par la bouche du roi à icelles parties : « Nous voulons que dès ores mais en » avant , vous demeuriez et soyiez bons amis » ensemble; et vous défendons étroitement, » par notre autorité royale , que vous fassiez M ni pourchassiez dommage ni grief l'un à l'au- » tre, ni aussi à autres quelconques personnes » qui à vous deux ont été favorables, porté et » donné conseil ou aide ; et ne les halez ni 0 montrez aucune haine, sur tant que vous » pourriez méprendre et forfaire envers nous , » excepté les faisant l'homicide devant dit, qui » à toujours sont et seront bannis de notre » royaume. »
Après les paroles du roi dites en la forme que vous oyez, iceux princes promirent et jurèrent féablement et véritablement entretenir le dit traité. Et lors le duc de Bourgogne alla baiser sa fille, femme du duc d'Aquitaine, dao» phin, et environ une heure après que les dites besognes furent traitées, ainsi que dit est, icelui duc de Bourgogne prit congé au roi et à la reine et à tous les seigneurs la étant présents, et puis se partit de la dite ville de Chartres, et s'en alla dtner à Galardon. Et furent plusieurs là étant très joyeux de la chose ainsi faite ; et les aucuns en furent déplaisants et murmurèrent, disant que dorénavant on avoit bon marché de meurtrir et tuer les seigneurs du sang royal, puisqu'on ètoit quitte ainsi sans en faire autre réparation. En outre, les deux enfants dessus nommés et tous leurs gens, après qu'ils eurent pris congé au roi et à la reine, au dauphin et aux autres seigneurs, s'en retournèrent àBlois, dont ils étoient venus; et n'étoient pas bien contents, ni aussi ceux de leur conseil, d'icelle paix.
Le marquis du Pont, fils au duc de Bar, cousin au duc de Bourgogne, qui par devant ce jour de lui n'étoit point aimé, pour la cause du duc d'Orléans trépassé, vint après lui au dit lieu de Galardon, et là dînèrent en grand'concorde et union ensemble, comme on pouvoit voir. Environ deux heures après midi, le duc
CHRONIQUES D'FJSGUERRAND DE MONSTRELET
Guillaume, le comte de Sainl-Pol et aucuns autres grands seigneurs vinrent devers le dit duc de Bourgogne & son logis de Galardon, et puis tous ensemble retournèrent devers Paris. En après, fe roi, la reine et leur fils le dauphin, les rois, princes et cardinaux dessus nommés, vinrent au dit lieu de Paris, le jour de mi-carême. A rencontre desquels vinrent au-dehors d'icelle ville les ducs àe Bourgogne et de Hollande, le cardinal de Bordeaux * , qui pour ce temps ëtoit & Paris pour aller au concile à Plse; et pareillement ceux de Paris jusqu'au nombre de deux cent mille, tant hommes comme femmes, vinrent à rencontre de leur roi, criant en l'entrée de la porte : Noèl! et menant très grand' joie pour le retour du roi en Paris, et avecque ce pour la paix faite, comme dit est, sur la mort de monseigneur le duc d'Orléans; et leur sembloit que Dieu y avoit grandement étendu sa grâce et sa miséricorde , d'avoir consenti qu'une si grand' besogne et apparence de guerre étoil si tôt éteinte et apaisée; mais ils n'avoient pas regard ni considération à ce que depuis il en advint. Toutefois, la plus grand' partie des Parisiens étoient obstinés et du tout affectés avecque le dit duc de Bourgogne , et espéroient que par ses moyens toutes tailles et autres subsides seroientmisjus;maisils ne vëoientpas clairement tous les méchefs et adversités qui depuis en advinrent audit royaume et à eux-mêmes, pour les besognes dessusdites; car en assez bref terme ensuivant, la guerre s'émut contre iceUes parties, très cruelle, comme ci-après sera déclaré.