CHAPITRE Ln
Comment le dessus dit roi de France fut mené par les seigBears de son sang tTourt «n Tooraioe, et de la paix qai se fit en la Tille de Chartres, et de la mort de la reuvo d'Orléans.
n est vérité qu'en ce temps Charles, roi de France, partant de Paris accompagné des rois de Sicile , de Navarre , de la reine sa femme , du duc d'Aquitaine , des ducs de Berri et de Bourbon, ses oncles, et de plusieurs autres seigneurs du sang royal , avec grand nombre de gens d'armes , fat conduit et mené en la ville de Tours en Touraine, pour y là faire sa résidence et demeure, laquelle départie moult déplut aux bourgeois et haletants de Paris ; et en furent fort troublés et émus , et tant qu'ils tendirent les chaînes , et avec ce envoyèrent hâtivement devers le duc de Bourgogne , qui lors se tenoit ft Lille, lui annoncer comment le roi dessus dit s'ètoit départi , et qu'ils entendoient que la plus grand' partie des seigneurs qui l'emmenoient ne l'eussent pas bien pour agréable > lesquelles nouvelles ouïes d'icelui duc ne Im ftirent pas plaisanles, doutant qu'on n'éloignAt le roi de la ville de Paris pour lui faire contraire , ponrce que les seigneurs qui le gouvemoient sentment assez que les Parisiens aimoient très fort ioelui duc de Bourgo- 9W et se déairoient qu'autre eût le gouver-
nement du royaume ni du r<M, sinon loi, parce qu'ils entendoient et leur avoit-on donné à entendre que , au cas qu'il auroit le dit gouvernement, il mettroit jus partout le royaume toutes gabelles, impositions, quatrièmes et autres subsides qui oouroient au pr^udice du menu peuple.
Lequel due eut premier conseil avec les ducs de Brabant et Hollande et autres ses féables, et redemanda ses gens d'armes de Bourgogne, qui Jà étoient en la voie pour retourner en leur pays , et avecque plusieurs autres qu'il avoit fait assembler de tous ses pays. Si tira & Roie en Yermandois, où il fit passer ses mon^ très ; et après atout iceui, chevauchant devers Paris, se logea le vingt-troisième jour de no' vembre en la ville de Saint-Denis en France , et ses gens au plat pays et 1& environ. Et le la»demain , chevauchant vers la dite viUe de Paris, tous ses gens d'armes, en très belle ordoanance de bataille, issirent d'ioelle et vinrent au-devant de lui bien deux railles combattants ou environ, lesquels le conduisirent et acoom* pagnërent très honorablement jusqu'en son hôtel d'Artois en Paris ; si crièrent plusieurs Parisiens en sa venue en plusieurs carrefours à haute voix : Noti ! Toutefois, en aucuns lieux il leur fut défendu qu'ils ne criassent plus ainsi pour la cause de l'envie des seigneurs du sang royal. Et furent aucuns serviteurs du roi qui dirent à aucuns d'iceux criant Noâl : ■ Vous » lui pouvez démontrer et faire bonne cbëro ■> et lie , mais pour lui ou à sa venue vous ne n devez point ainsi crier. » Mais ce nonobstant, lui rtit de tous notables hommes et gens d'autorité fait aussi grand honneur et réception comme ils eussent dû ou pu faire au roi leur souverain seigneur. Et aucuns brefs jours ensuivant, le duc Guillaume, comte de Hainaut, qui étoit tenu au dit lieu de Paris bien accompagné de gei» sans demeure , h la requête et instance du duc de Bourgogne, alla au dit lieu de Tours, accompagné des seigneurs de Saint- Geoif e,de Groy, de La Yieuville et de Dolhaio, avec aucuns autres du conseil du duc de Bourgogne, sur intention de traiter sa paix envers le roi et les seigneurs là étant. Lequel comte de Hainaut venu au dit lieu de Tours, fut par le roi, laxeine et autres grands seigneurs très boDorablement refiu et festoyé , car d<ijà le ma-
UVRE PREMIER
riag^ étoit fait de Jean , dac de Touraine , second fils du roi, et de la fille du dit duc; et aussi il étoit prochain parent.de la dite reine. Après laquelle réception , en assez brefs jours ensuivant, icelui comte de Hainaut, et avec lui ceux qu'il y avoit amenés , ouvrirent les matières en plein conseil , pour lesquelles ils étoient venus, c'est & savoir pour faire la paix do dac de Bourgogne , comme dit est dessus. Et après que plusieurs offres et traités eurent été mis avant devant le grand-conseil du roi , finalement fut ordonné que k roi envoieroit certains ambassadeurs à Paris , institués de sa Tolooté pour parler à icelui duc de Bourgogne, et loi dire la fin par laquelle il pourroit retourner en la grâce du roi. Et Dirent à ce commis le duc Louis de Bavière , frère de la reine , Mootagu, grand-mattre^'bôlel du roi , et aucuns autres experts conseillers , lesquete avec le duc Guillaume, comte de Hainaut, et les autres qui étoient venus avec lui, retournèrent au dit lieu de Paris , et furent iceux traités , Bontrés et déclarés au duc de Bourgogne.
Et pooroe que du tout ne lui étoient pat agréables, et qu'il avoit en soupçon leditMontaga, ne fUt pas content de les passer ni accorder par la manière qu'ils lui avoient été envoyés; et mèmement dit de sa personne plosiflars iq]ures et reprocbes au dit Montagu, lequel les reçut assez patiemment en lui excusant; et depuis fut icelui traité aucunement eorrigé et reporté au dit lieu de Tours devers le roi, et enfin fut accordé par la manière que ci-après sera déclaré. Car durant le temps que les dits tniiét se pourparloient, et devant qu'ils fassent paraccordés , la duchesse d'Orléans, dooagière, femme du duc Louis d'Orléans défont, et flUe à Galiasce , duc de Milan , trépassa en la ville de Blois , comme on dit , de ooarroux et de déplaisance de ce qu'elle ne poavoit avoir Justice de la mort de son feu bon seigneur et mari, envers le roi frère du dit défont, ni son conseil contre le duc Jean de Bourgogne *. De laquelle mort icelui duc fut assez Joyeux, pour tant qu'icelle duchesse continuoit moult flprement et diligemment la poursuite é l'eacoatre de lui. Et ftat enterré son cosur à
* Talcnlioe de Uilan mourut le 4 décembre 1408, (oa cMUm d« Bloii.
Paris, avec le duc d'Orléans son mari , et son corps & Blois. Après la mort de laquelle, Charles, son premier fils, demeura franchement dac d'Orléans et de Valois , comte de Blois et de Beaumont, seigneur de Coucy et d'Ast, avecque plusieurs autres seigneuries ; et Plilippe, le second fils , fut comte de Vertus ; et Jean , qui étoit main»iié , fut nommé comte d'Angoulème.
, Lesquels trois frères dessus dits , avec une sœur qu'ils avoient , demeurèrent moult Jeunes orphelins de père et de mère : toutefois ils avoient été jusqu'à ce temps moult notablement conduits et endoctrinés. Mais , à vérité dire, tant pour la mort du dessus dit duc d'Or^ léans leur père et de la duchesse leur mère , ils assemblèrent gens de conseil et d'aide ; et par spécial y furent plusieurs seigneurs , tant du sang royal comme du grandKM>nseil du roi, lesquels ne furent pas si obstinés ni endins à poursuivre contre le duc de Bourgogne qu'ils étoient par avant; et ce apparut assez claire-, ment, en assez bref temps ensuivant, tant par les traités qui se firent entre iceux enfants d'Orléans et le dit duc, comme autrement : car nonobstant qu'ioeux traités ne fussent pas du tout à la plaisance du duc de Bourgogne, comme dit est devant, néanmoins ils furent corrigés par telle manière qu'icelles parties vinrent à conclusion , selon la teneur et les points ci-après déclarés.
Premier, fut ordonné par le roi et son grandconseil que le dit duc de Bourgogne se partiroitde Paris atout ses gens d'armes, et retourneroit en son pays Jusqu'à certain Jour ; c'est à savoir le premier mercredi de février, qu'il retoumeroit devers le roi en la ville de Chartres, accompagné tant seulement de cent gentilshommes d'armes, et les enfants d'Orléans en amëneroient cinquante. Auquel Jour fut ordonné que le duc Guillaume, .comte de Hainaut, auroit quatre cents hommes d'armes de par le roi pour la sûreté du lieu.
En outre fût ordonné qu'icelui duc de Bourgogne , quand il viendra devant le roi , aura un homme de son conseil qui dira les paroles que devroit dire le dit duc; et pour icsUes confirmer, icelui duc répondra : « Nous » le voulons ainsi et accordons. »
Et «près, selon la teneur du dit traité, le roi
CHRONIQUES D'ENGUERRàND DE MONSTRELET. Hm
dira aa dit doc de Bourgogne : « Nous voulons » que le comte de Vertus , notre neveu , ait » l'une dé vos filles en mariage. » Et par ce traité le duc de Bourgogne lui doit assigner trois miUe livres parisis de rente, et pour une fois doit payer cent et cinquante mille francs d'or.
Après ce traité accordé, le duc Guillaume se partit de Paris et alla en Hainaut; et bien peu après le duc de Bourgogne donna congé ft ses gens d'armes et se partit de Paris pour aller en la ville de Lille ; auquel lieu il manda le duc de Brabant, son frère, le duc Guillaume et l'évèque de Liège, ses serourges', avec plusieurs autres grande seigneurs.
Et èloit lors grand discord entre le dit duc de Brabant et le duc Guillaume, pour tant que le père d'iceini duc Guillaume avoit emprunté , au temps pas&é , à la ducbesse de Brabant, défunte, cent cinquante mille florins, pour mener guerre à aucuns qui lui avoient été rebelles au pays de Hollande; laquelle somme le dit Brabant disoit à lui appartenir; et pour cette cause , par l'enbort de ses Brabançons, avoit pris un chAtel, nommé Houdain, séant entre Brabant et Hollande. Lequel discord le dit duc de Bourgogne apaisa entre les princes dessus dits; et mit grand' peine à ce faire, afin que d'eux il se pût mieux aider es affaires , qu'il avoit moult grands. Après lesquels traités fines et qu'ils furent départis l'uD d'avec l'autre , le dit duc Guillaume assembla en Hainaut , selon l'ordonnance du roi, quatre cents bassinets et autant d'arcbers, entre lesquels étoient principaux les comtes de Namur, de Conversan et de Salm. Le duc de Bourgogne pareillement, le comte de Penthièvre, son beau-fils, en sa compagnie se partit de Lille. i
Le lendemain du Jour des cendres vinrent au gtte à Bapaumes , et de là à Paris, ensemble le duc Guillaume et autres dessus nommés, le comte de Saint-Pol, le comte de Vaudemont et plusieurs autres grands seigneurs. Après ce , le samedi, second Jour de mars , vinrent tous ensemble en la ville de Gallardon, séant à quatre lieues près de Chartres. Le mercredi ensuivant, Guillaume, duc de Hollande, alla atout ses quatre cents bassinets deverst le roi , qui pour lors étoU en la dite
ville de Chartres. Le samedi ensuivant, m dit duc de Bourgogne se partit de Gallardon, pour aller devers le roi , accompagné de six cents hommes d'armes ; et quand ils vinrent assez prés de Chartres, il envoya tous ses gens d'armes en la dite ville , excepté cent chevaucheurs qu'il retint en sa compagnie, selon le traité fait par avant, et entra en Chartres environ deux heures devant midi , chevauchant vers l'église Jusqu'au clottre des dianoines, auquel il se logea.
Or est ainsi que le dit duc d'Oriéans et le comte de Yertus, son frère, accompagnés tant seulement de cinquante chevaucheurs , selon le contenu du traité dessus dit, entrèrent en l'église Notre-Dame de Chartres, avec le roi leur oncle, la reine, le duc d'Aquitaine , leur fils, et plusieurs autres princes. En laquelle église, pour icelles besognes accomidir, fut fait et charpenté un haut plancher d'ais ; et là étoit le roi assis emprès le crucifix , et entour lui étoient assistants la reine, le dauphin et sa femme, fille au duc de Bourgogne , les rois de Sicile, de Navarre, les ducs de Berri, de Bour* bon , le cardinal de Bar, le marquis du Pont son frère , l'archevêque de Sens, l'évèque du dit lieu de Chartres ; et aucuns autres comtes et prélats étoient derrière le roi avec les dits d'Orléans; et à l'entrée de l'église étoient ordonnés de par le roi plusieurs hommes d'armes étant comme en bataille. Et Ait fait le dit sollier afin que le peuple , là venant, ne travaillât point les dits seigneurs , et aussi , afin qu'on ne pût voir appertement ce qu'on devoit là besogner. Tantôt après, le dit duc de Bourgogne venant devers le roi , prestonent tous se levèrent à rencontre de lui les seigneurs devant dits, réservé le roi, la reine et le dauphin. Incontinent le dit duc et le seigneur de Lohaing, son avocat, approchant le roi, s'agenouillèrent ; et là, par le dit de Lohaing furent dites au roi les paroles qui s'ensuivent :
« Sire , voici monseigneur le due de Boar- » gogne, votre serviteur et cousin, venn par » devers vous, pource qu'on lui a dit que vous » étiez indigné sur lui pour le fait qu'il a corn* " mis et fait faire en la personne de monsei- » gneur d'Orléans, votre frère, pour le bien » de votre royaume et de votre personne , » comme il est prêt de vous dire et faire véri-