LIVRE PREMIEÏ
autres s'étoienl retraits, pour tout mettre à mort. Toutefois ils furent rapaisés aucunement par aucuns des plus notables d'icelle ; et tant fut traité, qu'enfin le dit cardinal leur bailla pardon de tout ce qu'ils avoient fait à rencontre de lui. Et fut à ce conseillé par ses gens, pour doute qu'ils ne fussent là tous détruits ; et aussi on ne lui dit point la mort de TarcheTêque , Jusqu'à tant qu'il fut bien deux lieues arriére d'iceUe ville. Pour laquelle mort, quand elle fut venue à sa connoissance, il en fût tant déplaisant et ennuyé au cceur, qu'à grand' peine se pouvoit-il tenir sur sa mule. Néanmoins ses gens le firent hftter le plus qu'ils purent ; car ils étoient en grand' doutance de leurs vies pour l'exemple qu'ils avoient vu, et aussi qu'ils véoient de plusieurs lieux descendre gens, par les signes qu'ils ont au pays accoutumé de faire quand il y a eilt'oi en ville, tant par clochettes qu'ils sonnent qu'autrement. Lequel signe éloit jà tout public parmi le pays, et véoient de plusieurs lieux descendre paysans des montagnes pour courre après eux. Mais quand ils vinrent à une lieue de Gènes, le maréchal Boucicaut vint au devant du dit cardinal, à très belle compagnie i lequel cardinal fit à lui très grand' plainte de l'outrage qui avoit été fait contre ses gens par ceux de la ville de Youltre, en lui requérant que par Justice il y voulstt pourvoir. Lequel Boucicaut fit réponse qu'il en ferait si bonne Justice que tous autres y devraient prendre exemple. Et après emmena icelui cardinal dedans la ville de Gènes, où il fut grandement reçu , tant des gens d'église comme des bourgeois ; et en ce même Jour Ait porté le corps du dit archevêque de Rheims au dit lieu de Gènes, et là tat enterré honorablement, et son service fait dedans la maîtresse église de la dessus dite ville. Et bref ensuivant fut prise très grand' punition par le maréchal Boucicaut de tous ceux qu'on put prendre et appréhender , et aussi de leurs complices qui avoient tût cette cruauté ; et furent mis à mort et justiciés par diverses manières ; et avecque ce Turent leurs maisons démolies et abattues de fond en comble, afin de donner exemple aux autres que jamais ne fissent si cruel et horrible meurtre. Et adonc le cardinal de Bar atout ses gens se pairtit de Gèties et alla par plusieurs
Journées Jusqu'en la ville de Pise ; auquel lieu étoient asseniblés très grand' multitude de car* dinaux de l'c^édience des deux papes, de maîtres en théologie, de gradués, tant en décrets comme en autres sciences, les ambassadeurs de divers royaumes et pays, et très grand nombre de prélats de toutes les parties de chrétienté ; lesquels, après que plusieurs conseils eurent été tenus sur la division de l'église universelle, vinrent enfin en une conclusion; et tous ensemble, et d'une même volonté, condamnèrent les deux contondants à la papalité, comme hérétiques, schismatiques, obstinés en mal et troubleurs de la paix de notre mère sainte église. Cette condamnation fut faite, présents vingt et quatre cardinaux, es portes de la cité de Pise , en la présence de tout le peuple ; et le quinzième Jour de Juin l'an dessus dit, les cardinaux dessus nommés invoquant et appelant la grâce du Saint-Esprit, entrèrent en conclave, et là furent demeurant jusqu'au seizième Jour du dit mois, qu'ils vinrent à conclusion , et élurent Pierre de Candie , natif de Grèce, de l'ordre des frères-mineurs, docteur en théologie fait à Paris, archevêque de Milan et, cardinal, à vrai et souverain évêque catholique de notre mère sainte église, lequel, en consacrant , appelèrent pape Alexandre , cinquième de ce nom.
O Dieu tout puissant, comme grand' Joie et liesse tai adonc par la très grand' provision de ta grâce ! Car à peine pourroit-on raconter la grand' voix et ébaudissement que faisoient ceux qui venoient et étoi^t entour la dite cité par l'espace d'une lieue ou environ. Mais que pourrons-nous dire de la cité de Paris 7 Certainement, quand ils ouïrent les nouvelles de ce, le huitième Jour de Juillet, ib furent remplis de si grand' Joie qu'ils ne oessoient de crier nuit et jour parmi les places et par les rues à haute voix: Vive Alexandre cinquième, notre pape! buvants et mangeants ensemble, par manière de grand' solennité. Et après, les solennités, procès et ordonnances du dit con> cile peuvent apparoir par plusieurs lettres ciaprès écrites; et premièrement par les lettres de l'abbé de Saint-Maxence envoyées à l'évêque de Poitiers, desquelles la teneur s'ensuit.
CHRONIQUES D'ÈNGUERRAND DE MONSTRELET
Lettre de l'tbbi de S«int-Uuence i l'èrCque de Poltiera.
Révérend père, et mon redoaté seigneur, humble recommandation prèmise, moi sachant que TOtre révérente paternité désire aucunement être informée du procès et ordonnance du saint concile général qui pour le présent est tenu en la cité de Pise, et des nouveUes là étant , pour quoi j'ai délibéré de notifier par lettres à votre dite paternité les choses qui s'ensuivent. Et premièrement, le vingtcinquième jour de mars, tous les seigneurs cardinaux de l'un et l'autre collège, et tous les prélats qui pour lors étoient à Pise, s'assemblèrent en l'église Saint-Martin, qui est outre la rivière, vers les parties de Florence et de la dite abbaye. Tous vêtus d'aubes et de chapes et ornés de mitres, firent procession grande et notable jusqu'à l'église cathédrale, lesquelles églises sont autant loin l'une de l'autre qu'il 7 a de l'église Notre-Dame de Paris jusqu'à l'église Saint^Martin-des-Champs ; en laquelle église cathédrale est célébrée messe continuellement durant le dit concile général. Et an jour dessus dit M la messe célébrée moult solennellement, et fit le sermon monseigneur le cardinal de Milan, de l'ordre des frères-mineurs, qui est un grand théologien; et après lA solennité faite, b journée fut continuée le lendemain, pour commencer le dit concile ; auquel jour furent appelés les deux contondants de la papalité , aux portes de la dite église, par deux cardinaux : mais nul ne comparut, ni aucuns pour eux.
Item, en ce jour fut faite continuation jusqu'au pénultième de mars, et en ce jour fUrentévoquèslesditscontendantscommedessus, et nul ne comparut. Et pour ce le dit concile général, les dits contondants légitimement requis, appelés et évoqués en cause de schisme et de la foi , non venants ni comparants par eux ni par autres au dit concile général, ni frisants satisfaction dedans le terme ordonné et établi, jaçoit ce chose que ils fussent attendus après le terme par deux sièges, répota et déclara en la dite c^use de schisme et de foi contumace, et les mit en contumace et défaut ; et ordonna le dit concile à procéder en outre contre iceux à l'autre siège ordonné le lundi après la Quasimodo, quinzième jour d'avril ;
lequel temps pendant, roesseigneurs célébrèrent ensemble l'office de la sainte semaine peineuse. Et le jour du saint vendredi , monseigneur le cardinal des Ursins célébra l'office divin en l'église Saint-Martin ; et là prêcha un maître en théologie séculier de Boulognela-Grasse, moult notablement. Item, le jour de Pâques, je fus présent à la solennité de messeigneurs les cardinaux. Item , en la semaine ensuivant, s'assemblèrent les dits cardinaux en concile, aucunes fois tout seuls, aucunes fois appelant les prélats qui là étoient présents, pour délibérer des choses à faire ; et moult agréablement et honnêtement se maintenoient entre eux et entre tous autres prélats. Item , en cette semaine arrivèrent à Pise les ambassadeurs de Rnpert, roi des Romains.
Item, le dimanche de Quasimodo, un évèque d'Italie célébra messe devant les cardinaux. Là fit le sermon un cordelier de Languedoc, mattre en' théologie, et prêcha moult solennellement à la louange des seigneurs cardinaux , du roi de France et des prélats conquérants la paix de l'église, et très durement contre les deux oontendants, en réputant iceux schismatiques et hérétiques , traîtres, ennemis de Dieu et de l'église , et faisant plusieurs conclusions ; et prit son thème : Jétue dixit : Pax vobU, lequel il démena moult bien.
Item, le lundi ensuivant, les dits cardinaux, tous les prélats, ambassadeurs et procureurs là étant présents, jurèrent et promirent tenir le dit concile général, qui est moult solennellement et continuellement célébré; car premièrement la messe est chantée , et là sont faites plusieurs oraisons, et la grand' litanie chantée, auquel tousdis sont présents les dits cardinaux et tous les prélats, vêtus d'aubes, de chapes et de mitres, tant comme dure la célébration du dit concile, laquelle est dévote et honnête à regarder.
Item, en ce même jour, au dit concile , tM donnée audience aux dits ambassadeurs du dit Rupert, roi des Romains ; et l'évêque de Verdun, natif de la province de Mayenoe, de par le roi Rupert, favorable à la partie d'icelui Grégoire , en tant qu'il pouvoit, commença SOB thème : Pax vobit; et proposa moult de mauvaises choses pour rompre et troubler le dit concile général à l'intention de son mat-