‹ Choix de contes de Daudet; selected and edited, with notes and vocabularyChapitre 2 sur 55 · LE DERNIER LIVRE · texte numérisé non relu

LE DERNIER LIVRE

((I1 est mort! . . .}> me dit quelqu'un dans l'escalier. Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir, la lugubre nouvelle. Je savais que d'un moment à l'autre1 j'allais la trouver à cette porte; et pourtant elle me frappa comme 5 quelque chose d'inattendu. Le cœur gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la maison.

10 II était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, débordant de ma-

15 nuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur sa tête. Tout autour des livres, rien que des livres: partout, sur des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans pous-

20 sière pouvait plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans cette grande bibliothèque du hasard,2 éparse dans les ventes,

35 sur les quais,3 les étalages, feuilletée par le vent et la flâne.4

Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder, tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre. Soudain la porte s'ouvrit. Un

30 commis en librairie, chargé, essoufflé, entra joyeusement et

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