LE DERNIER LIVRE Ç
poussa sur la table un paquet de livres, frais sortis de la presse.
«Envoi de Bachelin," cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa casquette et se retira discrètement.
Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans 5 cet envoi du libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant d'impatience et reçu par le mort . . . Pauvre ami! C'était son dernier livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves! ic quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte; et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente, les mains se 15 seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-àdire un jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée qu'il sentait déjà fuir 20 et s'obscurcir en lui.
Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition du cerveau où elle 25 est toujours un peu confuse, quelle sensation délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil plein la tête.1 Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout 3c ce que l'on voulait dire. L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle qu'on a faite. Tant de
choses se perdent en ce voyage de la tête à la main. A voir1 dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des nuances flottantes; posée sur le sable,
5 ce n'est plus qu'un peu d'eau, quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.
Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et
10 à côté ce livre tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste2 des mairies,
15 et si riant, si gai sur la couverture- de couleur claire. Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être immortelle . . .
20 . . . ((I1 m'en avait promis un exemplaire . . .» dit tout bas près de moi une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres, celui qui
25 vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il entre, souriant, l'échiné basse, frétille autour de vous, vous appelle «cher maître,8 et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre. Rien que le dernier!
30 II a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure,3 il sait si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous