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lOO CHOIX DE CONTES DE DAUDET
vaudrait rien pour ces petits. Le fait est que, l'été venu, quand les marais sont à sec et que la vase blanche des roubines se crevasse à la grande chaleur, l'île n'est vraiment pas habitable.
5 J'ai vu cela une fois au mois d'août, en venant tirer les hallebrands, et je n'oublierai jamais l'aspect triste et féroce de ce paysage embrasé. De place en place, les étangs fumaient au soleil comme d'immenses cuves, gardant tout au fond un reste de vie qui s'agitait, un grouillement de
10 salamandres, d'araignées, de mouches d'eau cherchant des coins humides. Il y avait là un air de peste, une brume de miasmes lourdement flottante qu'épaississaient encore d'innombrables tourbillons de moustiques. Chez le garde, tout le monde grelottait, tout le monde avait la fièvre, et
15 c'était pitié de voir les visages jaunes, tirés, les yeux cerclés,1 trop grands, de ces malheureux condamnés à se traîner, pendant trois mois, sous ce plein soleil inexorable qui brûle les fiévreux sans les réchauffer . . . Triste et pénible vie que celle de garde-chasse en Camargue! Encore celui-là
20 a sa femme et ses enfants près de lui; mais à deux lieues plus loin, dans le marécage, demeure un gardien de chevaux qui, lui, vit absolument seul d'un bout de l'année à l'autre et mène une véritable existence de Robinson.2 Dans sa cabane de roseaux, qu'il a construite lui-même, pas un
25 ustensile qui ne soit son ouvrage, depuis le hamac d'osier
tressé, les trois pierres noires assemblées en foyer, les pieds
de tamaris taillés en escabeaux, jusqu'à la serrure et la
clef de bois blanc fermant cette singulière habitation.
L'homme est au moins aussi étrange que son logis.
30 C'est une espèce de philosophe silencieux comme les solitaires, abritant sa méfiance de paysan sous d'épais sourcils en broussailles. Quand il n'est pas dans le pâturage, on le
EN CAMARGUE IOl
trouve assis devant sa porte, déchiffrant lentement, avec une application enfantine et touchante, une de ces petites brochures roses, bleues ou jaunes, qui entourent les fioles pharmaceutiques dont il se sert pour ses chevaux. Le pauvre diable n'a pas d'autre distraction que la lecture, 5 ni d'autres livres que ceux-là. Quoique voisins de cabane, notre garde et lui ne se voient pas.1 Ils évitent même de se rencontrer. Un jour que je demandais au roudeirour la raison de cette antipathie, il me répondit d'un air grave:
— C'est à cause des opinions ... Il est rouge, et moi 10 je suis blanc.
Ainsi, même dans ce désert dont la solitude aurait dû les rapprocher, ces deux sauvages, aussi ignorants, aussi naïfs l'un que l'autre, ces deux bouviers de Théocrite,3 qui vont à la ville à peine une fois par an et à qui les petits cafés 15 d*Arles, avec leurs dorures et leurs glaces, donnent l'éblouissement du palais des Ptolémées,4 ont trouvé moyen de se haïr au nom de leurs convictions politiques!
Le Vaccarès
Ce qu'il v a de plus beau en Camargue, c'est le Vaccarès. Souvent, abandonnant la chasse, je viens m'asseoir au bord 2c de ce lac salé, une petite mer qui semble un morceau de la grande, enfermé dans les terres et devenu familier par sa captivité même. Au lieu de ce dessèchement, de cette aridité qui attristent d'ordinaire les côtes, le Vaccarès, sur son rivag« un peu haut, tout vert d'herbe fine, veloutée, 25 étale une flore originale et charmante: des centaurées, des trèfles d'eau, des gentianes, et ces jolies saladelks? bleues
en hiver, rouges en été, qui transforment leur couleur au changement d'atmosphère, et dans une floraison ininterrompue marquent les saisons de leurs tons divers.
Vers cinq heures du soir, à l'heure où le soleil décline, 5 ces trois lieues d'eau sans une barque, sans une voile pour limiter, transformer leur étendue, ont un aspect admirable. Ce n'est plus le charme intime des clairs, des roubines, apparaissant de distance en distance entre les plis d'un terrain marneux sous lequel on sent l'eau filtrer partout,
10 prête à se montrer à la moindre dépression du sol. Ici, l'impression est grande, large.
De loin, ce rayonnement de vagues attire des troupes de macreuses, des hérons, des butors, des flamants au ventre blanc, aux ailes roses, s'alignant pour pêcher tout le long
15 du rivage, de façon à disposer leurs teintes diverses en une longue bande égale; et puis des ibis, de vrais ibis d'Egypte, bien chez eux dans ce soleil splendide et ce paysage muet. De ma place, en effet, je n'entends rien que l'eau qui clapote, et la voix du gardien qui rappelle ses chevaux dis-
20 perses sur le bord. Us ont tous des noms retentissants:
«Cifer! . . . (Lucifer) . . . L'Estello! . . . L'Estournello! ...»
Chaque bête, en s'entendant nommer, accourt, la crinière
au vent, et vient manger l'avoine dans la main du gardien.
Plus loin, toujours sur la même rive, se trouve une grande
25 manado (troupeau) de bœufs paissant en liberté comme les chevaux. De temps en temps, j'aperçois au-dessus d'un bouquet de tamaris l'arête1 de leurs dos courbés, et leurs petites cornes en croissant qui se dressent. La plupart de ces bœufs de Camargue sont élevés pour courir2 dans les
30 fer rades,3 les fêtes de villages; et quelques-uns ont des noms déjà célèbres par tous les cirques de Provence et de Languedoc. C'est ainsi que la manado voisine compte entre