le démon le tenait, et ne le lâcha plus
C'est la distillerie qui entendit de singuliers offices!
Le jour, encore, tout allait bien. Le Père était assez calme: il préparait ses réchauds, ses alambics, triait soigneusement ses herbes, toutes herbes de Provence, fines, 30 grises, dentelées, brûlées de parfums et de soleil . . . Mais, le soir, quand les simples étaient infusés et que Pélixir
l'élixir du révérend père gaucher
tiédissait dans de grandes bassines de cuivre rouge,1 le martyre du pauvre homme commençait.
— ... Dix-sept . . . dix-huit . . . dix-neuf . . . vingt! . . . Les gouttes tombaient du chalumeau dans le gobelet de
vermeil. Ces vingt-là, le père les avalait d'un trait, presque 5 sans plaisir. Il n'y avait que la vingt et unième qui lui faisait envie.2 Oh! cette vingt et unième goutte! . . . Alors, pour échapper à la tentation, il allait s'agenouiller tout au bout du laboratoire et s'abîmait dans ses patenôtres. Mais de la liqueur encore chaude il montait une petite fumée 10 toute chargée d'aromates, qui venait rôder autour de lui et, bon gré mal gré, le ramenait vers les bassines ... La liqueur était d'un beau vert doré . . . Penché dessus, les narines ouvertes, le père la remuait tout doucement avec son chalumeau, et dans les petites paillettes étincelantes que 15 roulait le flot d'émeraude, il lui semblait voir les yeux de tante Bégon qui riaient et pétillaient en le regardant . . .
— Allons! encore une goutte!
Et de goutte en goutte, l'infortuné finissait par avoir son gobelet plein jusqu'au bord. Alors, à bout de forces, il se 20 laissait tomber dans un grand fauteuil, et, le corps abandonné, la paupière à demi close, il dégustait son péché par petits coups, en se disant tout bas avec un remords délicieux:
— Ah! ie me damne ... je me damne . . .
Le plus terrible, c'est qu'au fond de cet élixir diabolique, 25 il retrouvait toujours par je ne sais quel sortilège, la fameuse chanson des Pères blancs: Patatin patatan.
Pensez quelle confusion le lendemain, quand ses voisins de cellule lui faisaient d'un air malin:
— Eh! eh! Père Gaucher, vous aviez des cigales en tête,3 $q hier soir en vous couchant.
Alors c'étaient des larmes, des désespoirs, et le jeûne, et
le cilice, et la discipline. Mais rien ne pouvait1 contre le démon de l'élixir; et tous les soirs, à la même heure, la possession recommençait.
Pendant ce temps, les commandes pleuvaient à l'abbaye 5 que c'était une bénédiction. Il en venait de Nîmes,2 d'Aix, d'Avignon, de Marseille . . . De jour en jour le couvent prenait un petit air de manufacture. Il y avait des frères emballeurs, des frères étiqueteurs, d'autres pour les écritures, d'autres pour le camionnage; le service de Dieu y perdait 10 bien par-ci par-là quelques coups decloches; mais les pauvres gens du pays n'y perdaient rien, je vous en réponds . . .
Et donc, un beau dimanche matin, pendant que l'argentier lisait en plein chapitre son inventaire de fin d'année et que les bons chanoines Pécoutaient les yeux brillants et 15 le sourire aux lèvres, voilà le Père Gaucher qui se précipite au milieu de la conférence en criant:
— C'est fini ... Je n'en fais plus . . . Rendez-moi mes vaches.
— Qu'est-ce qu'il y a donc, Père Gaucher ? demanda le eo prieur, qui se doutait bien un peu de ce qu'il y avait.
— Ce qu'il y a, Monseigneur? ... Il y a que je suis en train de me préparer une belle éternité de flammes et de coups de fourche ... Il y a que je bois, que je bois comme un misérable . . .
25 — Mais je vous avais dit de compter vos gouttes.
— Ah! bien oui, compter mes gouttes! c'est par gobelets qu'il faudrait compter maintenant . . . Oui, mes Révérends, j'en suis là.3 Trois fioles par soirée . . . Vous comprenez bien que cela ne peut pas durer . . . Aussi, faites
30 faire l'élixir par qui vous voudrez . . . Que le feu de Dieu me brûle si je m'en mêle encore!
l'élixir du révérend père gaucher 8i
C'est le chapitre qui ne riait plus.
— Mais, malheureux, vous nous ruinez! criait l'argentier en agitant son grand-livre.
— Préférez-vous que je me damne?
Pour lors, le prieur se leva. 5
— Mes Révérends, dit-il en étendant sa belle main blanche où luisait l'anneau pastoral, il y a moyen de tout arranger . . . C'est le soir, n'est-ce pas, mon cher fils, que le démon vous tente ? . . .
— Oui, monsieur le prieur, régulièrement tous les soirs ic . . . Aussi, maintenant, quand je vois arriver la nuit, j'en ai, sauf votre respect, les sueurs qui me prennent, comme l'âne de Capitou1 quand il voyait venir le bât.
— Eh bien! rassurez-vous . . . Dorénavant, tous les soirs,
à l'office, nous réciterons à votre intention l'oraison de saint 15 Augustin2 à laquelle l'indulgence plénière est attachée . . . Avec cela, quoi qu'il arrive, vous êtes à couvert3 . . . C'est l'absolution pendant le péché.
— Oh bien! alors, merci, monsieur le prieur!
Et, sans en demander davantage, le Père Gaucher re- 2c tourna à ses alambics, aussi léger qu'une alouette.
Effectivement, à partir de ce moment-là, tous les soirs, à la fin des compiles,4 l'officiant ne manquait jamais de dire:
— Prions pour notre pauvre Père Gaucher, qui sacrifie 25 son âme aux intérêts de la communauté . . . Oremus Domine* . . .
Et pendant que sur toutes ces capuches blanches, prosternées dans l'ombre des nefs, l'oraison courait en frémissant comme une petite bise sur la neige, là-bas, tout au 3c bout du couvent, derrière le vitrage enflammé de la distillerie, on entendait le père Gaucher qui chantait à tue-tête."
Dans Paris il y a un Père blanc, Patatin, patatan, tara ban, tarabin.
... Ici le bon curé s'arrêta plein d'épouvante: — Miséricorde! si mes paroissiens m'entendaient!
5 Comme ils avaient l'air d'un tout petit ménage et que leur mobilier tenait dans une charrette à bras, on leur avait fait payer le loyer d'avance. Un loyer d'essuyeurs de plâtres,1 car ils habitaient le cinquième2 d'une maison toute neuve, sur un de ces grands boulevards inachevés,
10 pleins d'écriteaux, de gravats, de terrains vides entourés de planches. Il y a une odeur de peinture fraîche dans ces trois petites pièces très éclairées d'une lumière droite, qui rend plus saisissante la nudité des murs. Voici d'abord l'atelier avec son vitrage grand comme une cloche à melon,3
15 sa cheminée à la prussienne sombre et froide, et un petit feu de coke tout préparé qu'on n'allumera que s'il vient du monde. Les photographies de la famille sont accrochées au mur: le père, la mère, les trois enfants, assis, debout> enlacés, séparés, dans toutes les poses possibles; puis quel-
20 ques monuments, des vues de campagne mangées de soleil. Cela date du temps où ils étaient riches, et où le père faisait de la photographie pour s'amuser. Maintenant la ruine est arrivée, et n'ayant pas d'autre métier sous la main, il essaie de s'en faire un avec son passe-temps du dimanche.
25 L'appareil, que les enfants entourent d'une admiration craintive, occupe la place d'honneur, au milieu de l'atelier, et dans ses cuivres flambants neufs, ses gros verres bombés et clairs, semble avoir absorbé tout le luxe, toute la splen-
rïeur du pauvre petit logis. Les autres meubles sont vieux, cassés, vermoulous et si rares! La mère a une méchante robe de soie noire, fripée, un bout de dentelle sur la tête, la tenue d'un comptoir où les chalands ne viennent guère. Le père, lui, par exemple,1 s'est payé une belle toque à 5 l'artiste, une veste en velours pour impressionner le bourgeois. Sous cette défroque reluisante, avec son grand front lunaire,2 plein d'illusions ses yeux étonnés et bonasses, il a l'air aussi neuf que son appareil. Et comme il s'agite, le pauvre homme! Et comme il se prend au sérieux! Il ic faut l'entendre dire aux enfants: «N'entrez pas dans la chambre noire." La chambre noire! on croirait l'antre d'une pythonisse . , . Au fond, le malheureux est très troublé. Le loyer payé, le bois, le charbon, il ne reste plus un sou en caisse. Et si les clients ne montent pas, 15 si la vitrine d'exposition qui est en bas au coin de la porte n'accroche personne au passage, qu'est-ce que les petits mangeront ce soir? . . . Enfin, à la garde de Dieu.3 L'installation est terminée. Il n'y a plus rien à préparer, à faire reluire. A présent tout dépend du passant. 20
Minutes d'attente et d'angoisse. Le père, la mère, les enfants, tout le monde est sur le balcon, à guetter. Parmi tant de gens qui circulent, il se trouvera bien4 un amateur, que diable! . . . Mais non. La foule va, vient, se croise le long du trottoir. Personne ne s'arrête. Si pourtant. 25 Voilà un monsieur qui s'approche de la vitrine. Il regarde les portraits l'un après l'autre; il a l'air content, il va monter. Les enfants enthousiasmés parlent déjà d'allumer le poêle . . . «Attendons encore," dit la mère prudemment. Et comme elle a bien fait! Le monsieur continue sa route 3c en flânant. Une heure, deux heures, le jour devient moins clair. Il y a de gros nuages qui passent. Pourtant, à
cette hauteur, on pourrait faire encore d'excellentes épreuves. A quoi bon, puisque personne ne vient ? A chaque instant, ce sont des émotions, des fausses joies, des pas qu'on entend dans l'escalier, qui arrivent tout près de la porte, puis 5 s'éloignent brusquement. Une fois même on a sonné C'est quelqu'un qui demandait l'ancien locataire. Les figures s'allongent, les yeux s'emplissent de larmes . . . (<Ce n'est pas possible, dit le père, il faut qu'on ait décroché le cadre1 ... Va donc voir, petit. 8 Au bout d'un
10 moment, l'enfant remonte, consterné. Le cadre est toujours à sa place, mais c'est comme s'il n'y était pas. Personne n'y fait attention.
D'ailleurs, il pleut . . . En effet, sur le vitrage de l'atelier, la pluie commence à tomber avec un petit bruit narquois.
15 Le boulevard est noir de parapluies. On rentre, on ferme la fenêtre. Les enfants ont froid; mais on n'ose pas allumer le poêle qui contient sa dernière bouchée de charbon. Consternation générale. Le père marche à grands pas, les poings crispés. Pour qu'on ne la voie pas pleurer, la mère
20 se cache dans la chambre . . . Soudain un des enfants, qui a profité d'une éclaircie pour passer sur le balcon, tape vivement aux carreaux: «Papa, papa ... il y a quelqu'un en bas, à l'étalage. )} Il ne s'est pas trompé. C'est une dame, une dame très bien, ma foi! Elle regarde un moment
25 les photographies, hésite, lève la tête . . . Ah! si toutes les paires d'yeux braqués de là-haut sur elle avaient un brin d'aimant, comme elle grimperait l'escalier quatre à quatre . . . Enfin la dame se décide. Elle entre. Elle monte. La voilà. Vite l'allumette sous le feu, les petits dans la
30 pièce à côté. Et pendant que le père rajuste sa toque, la mère se précipite pour ouvrir, émue, souriante, avec le frou-frou modeste de sa vieille robe de soie.
«... Oui, madame, c'est bien ici ...» On s'empresse, on la fait asseoir. C'est une personne du Midi, un peu bavarde, mais bien complaisante, et pas avare du tout de son profil.1 La première épreuve est manquée. Eh bien! on la recommencera, té! pardi!2 ... Et sans la moindre 5 mauvaise humeur, la dame du Midi remet son coude sur la table et son menton dans la main.
Pendant que le photographe dispose les plis de la jupe, les rubans du bonnet, on entend des rires étouffés, des poussées contre la petite porte vitrée. Ce sont les enfants 10 qui se bousculent pour regarder leur père passant sa tête sous le drap vert de l'appareil et restant là sans bouger comme une bête de l'Apocalypse3 avec un gros œil transparent. O! quand ils seront grands, ils se feront tous photographes . . . Enfin voici une bonne épreuve que 15 l'opérateur apporte en triomphe, toute ruisselante. Dans ce blanc et ce noir la dame se reconnaît, commande douze cartes, les paye d'avance et sort enchantée.
Elle est partie, la porte est fermée. Vive la joie! Les enfants délivrés dansent en rond autour de l'appareil. 20 Le père, très ému de sa première opération, s'essuie le front majestueusement; puis, comme la journée touche à sa fin, la mère descend bien vite chercher le dîner, un bon petit dîner d'extra en l'honneur de la crémaillère, et aussi . . . car il faut de l'ordre ... un grand registre à dos vert 25 sur lequel on écrit en belle ronde le jour de la livraison, le nom de la dame du Midi et le chiffre de l'encaisse; douze francs! Il est vrai de dire que grâce au pâté, au sainthonoré avec lesquelles on a fêté la crémaillère, grâce encore à quelques petites provisions de chauffage, de sucre, de 3a bougies, le chiffre des dépenses est juste égal à celui des recettes. Mais bah! si on a fait douze francs aujourd'hui,
un jour de pluie, d'installation, jugez un peu ce qu'on fera demain. Et la soirée se passe en projets. C'est incroyable ce qu'il peut tenir de projets dans un petit appartement de trois pièces, au cinquième, sur le devant!1 . . . 5 Le lendemain, un temps superbe, et personne. Pas un client de tout le jour. Qu'est-ce que vous voulez? C'est le commerce, cela? D'ailleurs il reste un peu de pâté, et les enfants ne se couchent pas le ventre vide. Le surlendemain rien encore. Les stations sur le balcon re-
10 commencent de plus belle, mais sans succès. La dame du Midi revient chercher sa douzaine, et c'est tout. Ce soir-là; pour avoir du pain, on a été obligé d'engager un des matelas . . . Deux jours, trois jours se passent ainsi. Maintenant c'est la vraie détresse. Le malheureux photo-
15 graphe a vendu sa toque en velours, sa vareuse; il ne lui reste plus qu'à vendre son appareil, et à entrer garçon de magasin quelque part. La mère se désole, les enfants découragés ne vont même plus regarder sur le balcon.
20 Tout à coup, un samedi matin, au moment où ils s'y attendent le moins, voilà qu'on sonne. C'est une noce, toute une noce, qui a monté les cinq étages pour se faire photographier. Le marié, la mariée, la demoiselle et le garçon d'honneur, braves gens n'ayant mis qu'une paire
25 de gants dans leur vie et tenant à en éterniser le souvenir. Ce jour-là on fait trente-six francs. Le lendemain le double. C'est fini.2 La photographie est installée ... Et voilà un des mille drames de petit commerce parisien.
Après dîner, ces braves Cévenols1 avaient tenu à me montrer leur cercle. C'était l'éternel cercle de petite ville, quatre pièces en enfilade au premier d'un vieil hôtel qui avait vue sur le mail, de grandes glaces passées, du carrelage sans tapis, et çà et là sur les cheminées ... où trai- t; naient des journaux de Paris, datés de l'avant-veille . . . des lampes de bronze, les seules de la ville qu'on ne soufflât pas au coup de neuf heures.
Quand j'arrivai, il y avait encore très peu de monde. Quelques vieux ronflaient, le nez dans leur journal, ou ic jouaient au whist silencieusement, et sous la lumière verte des abat-jour, ces crânes chauves penchés l'un vers l'autre, les jetons entassés dans leur petite corbeille en chenille, avaient le même ton mat, jaune, poli du vieil ivoire. Dehors, sur le mail, on entendait sonner la retraite,2 et le pas 15 des promeneurs qui rentraient, dispersés par les rues en pente, les marches de niveau, les rampes de cette ville montagnarde à plusieurs étages3 . . . Après quelques derniers coups de marteau jetés aux portes dans le grand silence, la jeunesse délivrée des repas et promenades de 20 famille monta bruyamment l'escalier du cercle. Je vis entrer une vingtaine de solides montagnards gantés de frais4 avec des gilets échancrés, des cols ouverts et des essais de frisure à la russe,5 qui les faisaient ressembler tous à de grosses poupées fortement coloriées. C'était ce 25 que vous pouvez imaginer de plus comique. Il me semblait que j'assistais à une pièce très parisienne de Meilhac ou de Dumas fils8 jouée par des amateurs de Tarascon7 et même plus loin. Toutes les lassitudes, les airs ennuyés, dégoûtés, ce parler veule qui est le suprême chic du dandy 3c
parisien, je les retrouvais à deux cents lieues de Paris, exagérés encore par la maladresse des acteurs. Il fallait voir ces gros garçons s'aborder d'une mine languissante: «Comment va, mon bon?81 s'allonger sur les divans dans 5 des poses accablées, s'étirer les bras devant les glaces et dire avec l'accent du cru: «C'est infect2 . . . C'est crevant . . .* Chose touchante! ils appelaient leur cercle le dob,3 qu'en bons méridionaux ils prononçaient clab. On n'entendait que cela ... Le garçon du clab, les règlements
10 du clab . . .
J'étais à me demander comment toutes ces démences parisiennes avaient pu venir là et s'implanter dans l'air vif et sain de la montagne, quand je vis paraître la jolie tête pâlotte et toute frisée du petit duc de M*** membre
15 du Jockey-Club, du Rowing-Club, de l'écurie Delamarre et de plusieurs autres sociétés savantes. Ce jeune gentilhomme que ses extravagances ont rendu célèbre sur le boulevard,4 venait de croquer en quelques mois l'avantdernier million de la succession paternelle, et son conseil
20 épouvanté l'avait envoyé se mettre au vert5 dans ce coin perdu des Cévennes.8 Je compris alors les airs alanguis de cette jeunesse, ses gilets en cœur, sa prononciation prétentieuse: J'avais maintenant son modèle sous mes yeux. A peine entré, le membre du Jockey-Club fut entouré,
25 fêté. On répétait ses mots, on imitait ses gestes, ses attitudes, si bien que cette pâle image de gandin, tirée, maladive, mais distinguée en dépit de tout, semblait reflétée tout autour dans les grossières glaces de campagne qui exagéraient ses traits. Ce soir-là, sans doute pour me faire
30 honneur, M. le Duc parla beaucoup théâtre, littérature. Avec quel dédain, quelle ignorance! Il fallait l'entendre appeler Emile Augier7 «ce M'sieu! . . .* et Dumas fils «le
petit Dumas."1 C'était à propos de tout des idées très vagues flottant dans des phrases inachevées où les machin, chose, machin2 remplaçaient les mots qu'il ne trouvait pas, et tenaient lieu de ces petits points dont abusent les auteurs dramatiques qui ne savent pas écrire. En somme ce jeune 5 gentilhomme ne s'était jamais donné le peine de penser; seulement il avait frôlé beaucoup de monde et de chacun emporté des expressions, des jugements gardés à fleur de tête3 et qui faisaient partie de lui-même comme les boucles de frisure4 ombrant son front délicat. Ce qu'il connaissait 10 à fond, par exemple,5 c'était la science héraldique, les livrées,6 les chevaux de courses, et là-dessus les jeunes provinciaux dont il faisait l'éducation étaient devenus presque aussi savants que lui.
La soirée se traîna ainsi dans les bavardages de ce pale- 15 frenier mélancolique. Vers dix heures, les vieux étant partis et les tables de whist désertées, la jeunesse à son tour s'attabla pour tailler un petit bac.7 C'était de règle depuis l'arrivée du duc. J'avais pris place dans l'ombre sur un coin du divan, et de là je voyais très bien tous les joueurs 20 sous la lueur abaissée et restreinte des lampes. Le membre du Jockey trônait au milieu de la table, superbe, indifférent, tenant ses cartes avec une grâce parfaite et s'inquiétant peu de perdre ou de gagner. Ce décavé de la vie parisienne était encore le plus riche de la bande. Mais eux, les pau- 25 vres petits,8 quel courage il leur fallait pour demeurer impassibles! A mesure que la partie s'échauffait, je suivais curieusement l'expression des visages. Je voyais les lèvres trembler, les yeux se remplir de larmes, et les doigts se crisper rageusement sur les cartes. Pour dissimuler leur 5c émotion, les perdants jetaient au travers de leur déveine des <(je m'emballe, je m'embête,8 mais dans ce terrible accent
du Midi, toujours significatif et inexorable, ces exclamations parisiennes n'avaient plus le même air d'aristocratique indifférence que sur les lèvres du petit duc.
Parmi tous les joueurs il y en avait un surtout qui m'in- 5 téressait. C'était un grand gars, très jeune, poussé trop vite, une bonne grosse tête d'enfant à barbe, naïve, inculte, primitive, malgré les frisures Demidoff,1 et où toutes les impressions se lisaient à visage ouvert. Ce garçon-là perdait tout le temps. Deux ou trois fois je l'avais vu se
10 lever de la table et sortir vivement; puis, au bout de quelques minutes, il revenait prendre sa place, tout rouge, tout suant, et je me disais: «Toi, tu viens de raconter quelque histoire à ta mère, à tes sœurs pour avoir de l'argent. w Le fait est que chaque fois, le pauvre diable rentrait les poches
15 pleines et se remettait au jeu avec fureur. Mais la chance s'acharnait contre lui. Il perdait, il perdait toujours. Je le sentais crispé, frémissant, n'ayant plus même la force de faire bon visage à la mauvaise fortune. A chaque carte qui tombait, ses ongles s'enfonçaient dans la laine du tapis;
20 c'était navrant.
Peu à peu cependant, hypnotisé par cette atmosphère provinciale d'ennui et de désœuvrement, très las aussi de mon voyage, je n'aperçus plus la table de jeu que comme une vision lumineuse très vague, très effacée, et je finis par
25 m'endormir à ce murmure de voix et de cartes remuées. Je fus réveillé tout à coup par un bruit de paroles irritées, sonnant haut dans les salles vides. Tout le monde était parti. Il ne restait plus que le membre du Jockey-Club et mon grand garçon de tout à l'heure, tous les deux attablés et
30 jouant. La partie était sérieuse, un écarté à dix louis; et rien qu'à voir le désespoir qui gonflait cette bonne grosse face de bouledogue, je compris que le montagnard perdait encore.
"Ma revanche!"1 criait-il de temps en temps avec colère. L'autre, toujours calme, lui faisait tête; et à chaque nouveau coup il me semblait qu'un méchant sourire dédaigneux, presque imperceptible, plissait sa lèvre aristocratique. J'entendis annoncer «la belle! >>2 puis un violent coup de 5 poing sur la table; c'était fini, le malheureux avait tout perdu.
Il resta un moment atterré, regardant ses cartes sans rien dire, avec sa redingote en cœur toute remontée,3 sa chemise froissée, mouillée comme s'il venait de se battre. 10 Puis tout à coup, voyant le duc ramasser les pièces d'or dispersées sur le tapis, il se leva avec un cri terrible: ((Mon argent, N. de D.!4 rendez-moi mon argent!» et aussitôt, comme un enfant qu'il était encore, il se mit à sangloter: (( Rendez-le-moi, . . . rendez-le-moi!" Sa voix était na- 15 vrante comme celle des êtres très forts chez qui les larmes arrivent par paquets5 et sont une vraie souffrance. Toujours froid, toujours ironique, son partenaire le regardait sans sourciller . . . Alors le malheureux se mit à genoux, et tout bas, d'une voix tremblante: «Cet argent n'est pas 20 à moi ... Je l'ai volé . . . Mon père me l'avait laissé pour payer une échéance. • La honte l'étranglait, il n'acheva pas . . .
Au premier mot d'argent volé le duc s'était levé. Un peu d'animation montait à ses joues. La tête avait pris 25 une expression de fierté qui lui allait très bien. Il vida ses poches sur la table, et, quittant lui aussi pour une minute son masque de gandin, il dit d'une voix naturelle et bonne: «Reprends donc ça, imbécile . . . Est-ce que tu crois que nous jouions sérieusement?» J'aurais voulu 30 l'embrasser, ce gentilhomme!
Le Départ
Grande rumeur au château. Le messager vient d'apporter un mot du garde, moitié en français, moitié en provençal, annonçant qu'il y a eu déjà deux ou trois beaux passages de Galéjons2 de Charlottines2 et que les oiseaux 5 de prime2 non plus ne manquaient pas.
«Vous êtes des nôtres!»3 m'ont écrit mes aimables voisins; et ce matin, au petit jour de cinq heures, leur grand break* chargé de fusils, de chiens, de victuailles, est venu me prendre5 au bas de la côte. Nous voilà roulant sur la route
10 d'Arles,6 un peu sèche, un peu dépouillée, par ce matin de décembre où la verdure pâle des oliviers est à peine visible, et la verdure crue des chênes un peu trop hivernale et factice. Les étables se remuent. Il y a des réveils avant le jour qui allument la vitre des fermes; et dans les dé-
15 coupures de pierre de l'abbaye de Montmajour,7 des orfraies encore engourdies de sommeil battent de l'aile parmi les ruines. Pourtant nous croisons déjà le long des fossés de vieilles paysannes qui vont au marché au trot de leurs bourriquets. Elles viennent de la Ville-des-Baux.8 Six
20 grandes lieues pour s'asseoir une heure sur les marches de Saint-Trophyme9 et vendre des petits paquets de simples ramassés dans la montagne! . . ,
Maintenant voici les remparts d'Arles; des remparts bas et crénelés, comme on en voit sur les anciennes estampes
25 où des guerriers armés de lances apparaissent en haut de talus moins grands qu'eux, Nous traversons au galop
cette merveilleuse petite ville, une des plus pittoresques de France, avec ses balcons sculptés, arrondis, s'avançant comme des moucharabiés1 jusqu'au milieu des rues étroites, avec ses vieilles maisons noires aux petites portes, moresques, ogivales et basses, qui vous reportent au temps de 5 Guillaume Court-Nez2 et des Sarrasins. A cette heure, il n'y a encore personne dehors. Le quai du Rhône seul est animé. Le bateau à vapeur qui fait le service de la Camargue chauffe au bas des marches, prêt à partir. Des ménagers3 en veste de cadis roux, des filles de La Roquette4 10 qui vont se louer pour des travaux des fermes, montent sur le pont avec nous, causant et riant entre eux. Sous les longues mantes brunes rabattues à cause de l'air vif du matin, la haute coiffure arlésienne fait la tête élégante et petite avec un joli grain d'effronterie, une envie de se dresser pour 15 lancer le rire ou la malice plus loin ... La cloche sonne; nous partons. Avec la triple vitesse du Rhône, de l'hélice, du mistral, les deux rivages se déroulent. D'un côté c'est la Crau, une plaine aride, pierreuse. De l'autre, la Camargue, plus verte, qui prolonge jusqu'à la mer son herbe 20 courte et ses marais pleins de roseaux.
De temps en temps le bateau s'arrête près d'un ponton, à gauche ou à droite, à Empire ou à Royaume, comme on disait au moyen âge, du temps du Royaume d'Arles,5 et, comme les vieux mariniers du Rhône disent encore 25 aujourd'hui. A chaque ponton, une ferme blanche, un bouquet d'arbres. Les travailleurs descendent chargés d'outils, les femmes leur panier au bras, droites sur la passerelle. Vers Empire ou vers Royaume peu à peu le bateau se vide, et quand il arrive au ponton du Mas- 30 de-Giraud où nous descendons, il n'y a presque plus personne à bord.
Le Mas-de-Giraud est une vieille ferme des seigneurs de Barbentane,1 où nous entrons pour attendre le garde qui doit venir nous chercher. Dans la haute cuisine, tous les hommes de la ferme, laboureurs, vignerons, bergers, berge-
5 rots, sont attablés, graves, silencieux, mangeant lentement, et servis par les femmes qui ne mangeront qu'après. Bientôt le garde paraît avec la carriole. Vrai type à la Fenimore,2 trappeur de terre et d'eau, garde-pêche et gardechasse, les gens du pays l'appellent lou Roudtïroù (le
10 rôdeur), parce qu'on le voit toujours, dans les brumes d'aube ou de jour tombant, caché pour l'affût parmi les roseaux, ou bien immobile dans son petit bateau, occupé à surveiller ses nasses sur les clairs (les étangs) et les roubines (canaux d'irrigation). C'est peut-être ce métier
15 d'éternel guetteur qui le rend aussi silencieux, aussi concentré. Pourtant, pendant que la petite carriole chargée de fusils et de paniers marche devant nous, il nous donne des nouvelles de la chasse, le nombre des passages,3 les quartiers où les oiseaux voyageurs se sont abattus. Tout
20 en causant, on s'enfonce dans le pays.
Les terres cultivées dépassées, nous voici en pleine Camargue sauvage.4 A perte de vue, parmi les pâturages, des marais, des roubines,5 luisent dans les salicornes. Des bouquets de tamaris et de roseaux font des îlots comme sur
25 une mer calme. Pas d'arbres hauts. L'aspect uni, immense, de la plaine, n'est pas troublé. De loin en loin, des parcs de bestiaux étendent leurs toits bas presque au ras de terre. Des troupeaux dispersés, couchés dans les herbes salines, ou cheminant serrés autour de la cape
30 rousse du berger, n'interrompent pas la grande ligne uniforme, amoindris qu'ils sont par cet espace infini d'horizons bleus et de ciel ouvert. Comme de la mer unie malgré
ses vagues, il se dégage de cette plaine un sentiment de solitude, d'immensité, accru encore par le mistral qui souffle sans relâche, sans obstacle, et qui, de son haleine puissante, semble aplanir, agrandir le paysage. Tout se courbe devant lui. Les moindres arbustes gardent l'empreinte de son passage, en restent tordus, couchés vers le sud dans l'attitude d'une fuite perpétuelle . . .
La Cabane
Un toit de roseaux, des murs de roseaux desséchés et jaunes, c'est la cabane. Ainsi s'appelle notre rendez-vous de chasse. Type de la maison camarguaise, la cabane se ic compose d'une unique pièce, haute, vaste, sans fenêtre, et, prenant jour par une porte vitrée qu'on ferme le soir avec des volets pleins. Tout le long des grands murs crépis, blanchis à la chaux, des râteliers attendent les fusils, les carniers, les bottes de marais. Au fond, cinq ou six 15 berceaux1 sont rangés autour d'un vrai mât planté au sol et montant jusqu'au toit auquel il sert d'appui. La nuit, quand le mistral souffle et que la maison craque de partout, avec la mer lointaine et le vent qui la rapproche, porte son bruit, le continue en l'enflant, on se croirait couché 20 dans la chambre d'un bateau.
Mais c'est l'après-midi surtout que la cabane est charmante. Par nos belles journées d'hiver méridional, j'aime rester tout seul près de la haute cheminée où fument quelques pieds de tamaris. Sous les coups du mistral ou de la 25 tramontane, la porte saute,2 les roseaux crient, et toutes ces secousses sont un bien petit écho du grand ébranlement
de la nature autour de moi. Le soleil d'hiver fouetté par l'énorme courant1 s'éparpille, joint ses rayons, les disperse. De grandes ombres courent sous un ciel bleu admirable. La lumière arrive par saccades, les bruits aussi; et les son- 5 nailles des troupeaux entendues tout à coup, puis oubliées, perdues dans le vent, reviennent chanter sous la perte ébranlée avec le charme d'un refrain . . . L'heure exquise; c'est le crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent. Alors le vent s'est calmé. Je sors un mement. En
10 paix le grand soleil rouge descend, enflammé, sans chaleur. La nuit tombe, vous frôle en passant de sen aile ncire tout humide. Là-bas, au ras du sol, la lumière d'un ccup de feu passe avec l'éclat d'une étoile rouge avivée par Peintre environnante. Dans ce qui reste de jour, la vie se hâte.
15 Un long triangle de canards vole très bas, cemme s'ils voulaient prendre terre; mais tout à coup la cabane, cù le caleil2 est allumé, les éloigne: celui qui tient la tête de la colonne dresse le cou, remonte, et tous les autres derrière lui s'emportent plus haut avec des cris sauvages.
20 Bientôt un piétinement immense se rappreche, pareil à un bruit de pluie. Des milliers de moutons, rappelés par les bergers, harcelés par les chiens, dont on entend le galop confus et l'haleine haletante, se pressent vers les parcs, peureux et indisciplinés. Je suis envahi, frôlé, confondu
25 dans ce tourbillon de laines frisées, de bêlements; une houle véritable où les bergers semblent portés avec leur ombre par des flots bondissants . . . Derrière les troupeaux, voici des pas connus, des voix joyeuses. La cabane est pleine, animée, bruyante. Les sarments flambent. On
30 rit d'autant plus qu'on est plus las. C'est un étourdissement d'heureuse fatigue, les fusils dans un coin, les grandes bottes jetées pêie-mêle, les carniers vides, et à côté les
plumages roux, dorés, verts, argentés, tout tachés de sang. La table est mise; et dans la fumée d'une bonne soupe d'anguilles, le silence se fait, le grand silence des appétits robustes, interrompu seulement par les grognements féroces des chiens qui lapent leur écuelle à tâtons devant la porte ... 5
La veillée sera courte. Déjà près du feu, clignotant lui aussi, il ne reste plus que le garde et moi. Nous causons, c'est-à-dire nous nous jetons de temps en temps l'un à l'autre des demi-mots à la façon des paysans, de ces interjections presque indiennes, courtes et vite éteintes comme 10 les dernières étincelles des sarments consumés. Enfin le garde se lève, allume sa lanterne, et j'écoute son pas lourd qui se perd dans la nuit . . .
A l'Espère! (A l'Affût!)
'L'espère/ quel joli nom pour désigner l'affût, l'attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises1 où tout attend, 15 espère, hésite entre le jour et la nuit. L'affût du matin un peu avant le lever du soleil, l'affût du soir au crépuscule. C'est ce dernier que je préfère, surtout dans ces pays marécageux où l'eau des clairs2 garde si longtemps la lumière . . .
Quelquefois on tient l'affût dans le negochin (le naye- 20 chien), un tout petit bateau sans quille étroit, roulant au moindre mouvement. Abrité par les roseaux, le chasseur guette les canards du fond de sa barque, que dépassent seulement la visière d'une casquette, le canon du fusil et la tête du chien flairant le vent, happant les moustiques, ou 25 bien de ses grosses pattes étendues penchant tout le bateau d'un côté et le remplissant d'eau. Cet affût-là est trop
compliqué pour mon inexpérience. Aussi, le plus souvent, je vais à Yespère à pied, barbotant en plein marécage avec d'énormes bottes taillées dans toute la longueur du cuir. Je marche lentement, prudemment, de peur de m'envaser. 5 J'écarte les roseaux pleins d'odeurs saumâtres et de sauts de grenouilles . . .
Enfin, voici un îlot de tamaris, un coin de terre sèche où' je m'installe. Le garde, pour me faire honneur, a laissé son chien avec moi; un énorme chien des Pyrénées à grande
10 toison blanche, chasseur et pêcheur de premier ordre, et dont la présence ne laisse pas que de m'intimider un peu.' Quand une poule d'eau passe à ma portée, il a une certaine façon ironique de me regarder en rejetant en arrière, d'un coup de tête à l'artiste,2 deux longues oreilles flasques qui
15 lui pendent dans les yeux; puis des poses à l'arrêt,3 des frétillements de queue, toute une mimique d'impatience pour me dire:
— Tire . . . tire donc!
Je tire, je manque. Alors, allongé de tout son corps, il
?o bâille et s'étire d'un air las, découragé, et insolent . . .
Eh bien! oui, j'en conviens, je suis un mauvais chasseur. L'affût, pour moi, c'est l'heure4 qui tombe, la lumière diminuée, réfugiée dans l'eau, les étangs qui luisent, polissant jusqu'au ton de l'argent fin5 la teinte grise du ciel
25 assombri. J'aime cette odeur d'eau, ce frôlement mystérieux des insectes dans les roseaux, ce petit murmure des longues feuilles qui frissonnent. De temps en temps, une note triste passe et roule dans le ciel comme un ronflement de conque marine. C'est le butor qui plonge au fond de
30 l'eau son bec immense d'oiseau-pêcheur et souffle . . . rrrououou! Des vols de grues filent sur ma tête. J'entends le froissement des plumes, l'ébouriffement du duvet
dans l'air vif, et jusqu'au craquement de la petite armature1 surmenée. Puis, plus rien. C'est la nuit, la nuit profonde, avec un peu de jour resté sur l'eau . . .
Tout à coup j'éprouve un tressaillement, une espèce de gêne nerveuse, comme si j'avais quelqu'un derrière moi. 5 Je me retourne, et j'aperçois le compagnon des belles nuits, la lune, une large lune toute ronde, qui se lève doucement, avec un mouvement d'ascension d'abord très sensible, et se ralentissant à mesure qu'elle s'éloigne de l'horizon.
Déjà un premier rayon est distinct près de moi, puis un ic autre un peu plus loin . . . Maintenant tout le marécage est allumé. La moindre touffe d'herbe a son ombre. L'affût est fini, les oiseaux nous voient: il faut rentrer. On marche au milieu d'une inondation de lumière bleue, légère, poussiéreuse; et chacun de nos pas dans les clairs, dans les 15 roubines, y remue des tas d'étoiles tombées et des rayons de lune qui traversent l'eau jusqu'au fond.
Le Rouge et le Blanc2
Tout près de chez nous, à une portée de fusil de la cabane, il v en a une autre qui lui ressemble, mais plus rustique. C'est là que notre garde habite avec sa femme et ses deux 2c aînés: la fille, qui soigne le repas des hommes, raccommode les filets de pêche; le garçon, qui aide son père à relever les nasses, à surveiller les martilières (vannes) des étangs. Les deux plus jeunes sont à Arles, chez la grand'mère; et ils y resteront jusqu'à ce qu'ils aient appris à lire et qu'ils aient 25 fait leur bon jour (première communion), car ici on est trop loin de l'église et de récole-xk-pu4&-T air de la Camargue ne