LES CORBEAUX EN DÉSACCORD
Les derniers corbeaux, voyant la conduite de cet épervier, reconnurent qu'ils allaient périr, el se dirent les uns aux. autres : « Nous savions bien qu'il n'y aurait rien de bon pour nous après la disparition de nos chefs, et nous voilà plongés dans le malheur; il faut donc prendre garde à nous, d
Et, 1<4 lendemain matin, ils s'envolèrent de tous côtés.
l^e roi Djalcad et son vizir Chimas
Autrefois, dit-on, régnait dans l'Inde un souverain nommé Djaléad, doué d'une haute stature et d'une rare beauté. Dans ses États on comptait soixante et douze rois, trois cent cinquante cadis (1), soixante et dix vizirs (2); à chaque dizaine de ces dignitaires présidait un chef, et tous avaient pour supérieur un grand vizir, appelé Chimas. Ce dernier, âgé seulement de vingt-deux ans, était plus aimé du roi que tous les autres vizirs. Plein de justice à l'égard
(1) Lecadi (ou qâdhy, suivant l'orthographe arabe) est chargé de régler les différends qui s'élèvent entre les particuliers, de même que le moufti résoud les difficultés et les controverses en matière religieuse. C'est du mot eadi, précédé de l'article al, que les Espagnols ont tiré alcalde ou alcade, sorte déjuge civil. — L'impossibilité de transcrire certains mots arabes en caractères européens, sans employer des signes de convention, nous engage à suivre la méthode française, qui permettra toutefois au lecteur de prononcer assez facilement les termes étrangers.
(2) Le mot vfair (ou wazîr en arabe) signifie proprement porteur ; mais on ne l'emploie qu'au figuré, en pariant de celui qui supporte le poids des affaires, du ministre d'un souverain,
LE I\OI DJALÂAD ET son viziii CHIMAS
de ses sujets, le roi les comblait de bienfaits, allégeait leurs impôts, et, dans son égale affection pour les grands et les petits, leur témoignait une bonté et une bienveillance dont jamais avant lui aucun souverain n'avait donné la preuve. Par malheur il n'avait point de (ils, ce qui lui causait, ainsi qu'aux gens de son royaume, une grande tristesse, dans la crainte qu'il ne vînt à mourir sans laisser d'héritier.
Une nuit, entre autres, le roi fut saisi de cette affligeante pensée. Bientôt, accablé par le sommeil, il s'endormit et eut un songe pendant lequel il croyait arroser la racine d'un arbre environné de beaucoup d'autres arbres. Tandis qu'il se livrait à cette occupation, voilà que de la racine de l'arbre il s'éleva du feu qui dévora tous ceux qui se trouvaient à l'entour. Le roi se réveilla frappé d'épouvante, et, appelant un des esclaves de son cabinet, il lui dit : « Va vite prier Chimas de venir en toute bâte auprès de moi. »
L'esclave alla trouver Chimas et lui dit : « Le roi vous demande à l'heure même, il vient de s'éveiller et m'a envoyé vous prier de venir en toute hâte auprès de lui. »
A cette invitation de l'esclave, Chimas se leva sur-le-champ et se rendit au palais. En entrant, il vit le roi assis sur son lit, et, se prosternant aussitôt devant sa majesté, il s'écria ; <r 0 roi, que Dieu vous préserve de toute affliction! Qu'est-ce donc qui vous a trouhlé cette nuit, et pourquoi m'avez-vous fait appeler si vite? »
Le roi le fit asseoir et se à mit lui raconter ce qui suit :
« Mon fils, je viens d'avoir cette nuit un songe qui m'a épouvanté ; il me semblait que j'arrosais la racine d'un arbre autour duquel s'en élevait un grand nombre, et voilà que tout à coup je vis sortir de cet arbre un feu qui consuma tous les autres. Saisi d'une grande frayeur, je me suis réveillé, et je t'ai envoyé chercher, parce que tu sais expliquer les songes. »
Chimas se tint la tête baissée pendant quelque temps, puis il se mit à sourire.
a Eh bien, Chimas, demanda le roi, que penses-tu de cela? dis-moi la vérité et ne crains rien de ma part. »
— « Bannissez toute crainte, ô roi, répondit Chimas, et que vos yeux se réjouissent ; car
LE ROI WA1EAD ET s<>.\ VIZ1B CH1MA8 35
je prévois pour vous un grand bien : Dieu nous accordera un fils qui sera L'héritier cte votre
royaume quand vous aurez accompli une longue i ie ; mais il lui arrivera quelque chose que je ne dois point vous expliquer pour le moment; cela ne sciait pas convenable. »
Le roi ressentit alors une extrême joie, la crainte s'éloigna de lui et son aine recouvra la tranquillité; puis il dit à Chimas : « Si la chose doit arriver comme tu me l'annonces, achève ton explication, et tu recevras de moi tout ce que tu pourras désirer. »
Le grand vizir, voyant que le roi tenait au reste de l'interprétation, s'excusa de ne pouvoir satisfaire pleinement à sa demande.
Aussitôt le roi lit convoquer les astrologues et les interprètes des songes qui se trouvaient dans ses États, et leur raconta la vision qu'il avait eue, en ajoutant : « Je désire avoir votre avis sur l'exactitude de l'explication qui m'en a été donnée, a
L'un d'eux s'avança, et, demandant au roi la parole, lui dit : « Je vous déclare, ô roi, que votre vizir Chimas n'est pas incapable de vous expliquer ce songe; mais il a craint de vous
affliger, il a calmé votre frayeur, et ne vous a caché le reste que par égard pour vous. Cependant, ô roi, si vous le permettez, je parlerai. »
— « Parle sans crainte , répondit le roi , et dis la vérité. »
L'interprète reprit : « Je vous prédis, ô roi, que de vous naîtra un fils qui sera l'héritier de vos États; il recevra vos recommandations; mais, peu de temps après son élévation au trône , il violera ses serments , trompera ses sujets, et il en sera de lui comme de ce rat qui se sauva de la mort malgré la ruse du chat (1). Écoutez :
« Un chat, dit-on, rôdait pendant la nuit pour chercher une proie à dévorer dans quelque jardin; mais, ne rencontrant rien à cause de la violence du froid et de la pluie, il se mit à songer au moyen de s'emparer de quelque chose. Tout en rôdant, il découvrit un trou dans la racine d'un arbre, et s'en approcha en flairant, dans l'espoir d'y pénétrer. Bientôt il sentit un
(1) L'intercalation d'une fable au milieu de l'entretien de l'interprète avec le souverain rappelle tout à fait le genre indien et les scènes entremêlées de morale qui constituent le fonds principal de VHitopadésa, dont nous avons parlé dans l'Avertissement placé en tête du volume.
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rat qui s'y introduisait, et il réfléchit sur la manière de l'aborder tout doucement pour fondre sur lui à Pimproviste. Quant au rat, des qu'il aperçut le chat, il lui tourna le dos et s'erapressa d'amasser de la terre avec ses quatre pattes entre lui et !e chat, afin de fermer à ce dernier l'orifice du trou.
Le chat lui dit alors d'un ton doucereux : « Pourquoi fais-tu cela, mon frère? Je viens chercher un asile auprès de toi, pour que tu aies pitié de mon état et que tu me donnes un abri sur le bord de ton trou pour cette nuit; car je suis affaibli par mon grand âge ; mes forces m'ont abandonné et je ne puis plus remuer. J'ai passé la moitié de la nuit dans ce jardin, et que de fois j'ai invoqué la mort pour jouir enfin du repos! Me voici maintenant à ta porte, délaissé, languissant à cause de la pluie et du froid, et je réclame de ta générosité que tu me tendes la main pour m'introduire, afin que je trouve un refuge près du bord de ton trou. Je suis étranger, malheureux; et il est dit que quiconque accueille chez lui un étranger ou un pauvre aura pour asile le paradis au jour du jugement. j>
A ces mots, le rat devint tout confus et l'étonnement s'empara de lui ; puis il dit au chat : « Je te recevrais bien dans mon trou ; mais tu es mon ennemi par ton naturel et tes mœurs, et je crains que tu ne me dévores, car cela est dans tes habitudes. 11 n'y a près de toi aucune sûreté, puisqu'il est dit qu'il ne faut pas confier à un homme dépravé une jolie femme, ni à un coquin un trésor, ni du bois au feu; et je ne vois pas la nécessité de m' abandonner à toi qui es mon ennemi naturel ; si tu es faible, tant pis. »
Le chat lui répondit de la voix la plus défaillante et de l'air le plus piteux : « Ce que tu dis est juste, et je ne nie pas mes torts envers toi ; mais je te demande pardon. Tu sais qu'il est dit que celui qui pardonne à la créature obtiendra pour lui-même le pardon de la part de son créateur. Auparavant, il est vrai, j'étais ton ennemi; mais aujourd'hui j'implore ta générosité, et il est encore dit : si tu veux que ton ennemi devienne ton ami, fais-lui du bien. Pour moi, ô mon frère, je jure que jamais je ne te nuirai. Aie donc confiance en Dieu, sois bon pour moi, et reçois mon serment. »
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— « Comment, reprit le rat, accepterai s- je un serment de celui qui me dévorerait? Si l'inimitié qui règne entre nous avait un tout autre but que mon sang, certes cela me causerait beaucoup de peine; mais tu n'en veux qu'à ma vie, et il est dit que quiconque attire un ennemi près de soi ressemble à celui qui plonge sa main dans la gueule d'un serpent. »
Le ebat, plein d'astuce, lui répondit : « Je suis déjà réduit à l'extrémité ; sous peu je mourrai à ta porte, et la faute en retombera tout entière sur ta tête, parce que tu peux me tirer du péril où je suis. Voici mon dernier mot : si tu me Tais entrer, je serai toujours pour toi un ami sincère, et tu recevras une ample récompense. »
En écoutant ce langage, le rat fut saisi de la crainte de Dieu; touché de compassion, il se dit à lui-même : « Celui qui désire trouver en Dieu un protecteur contre son ennemi, doit faire du bien à celui-ci. Or, je mets ma confiance en Dieu dans cette affaire, je sauverai ce chat de la mort et je gagnerai une récompense. » Le rat s'avança dès lors vers le chat et le tira pour l'introduire dans son trou; mais le chat
feignait de ne pouvoir se remuer, afin de fatiguer le rat, pendant que ce dernier le tramait jusqu'au fond de sa retraite.
Lorsque le chat se vit en possession du gîte, il s'accroupit, s'installa et ferma les yeux jusqu'à ce qu'il eût recouvré de la chaleur et du repos ; puis il s'allongea petit à petit, en gémissant sur la faiblesse de ses membres et de sa vue. Le rat, de son côté, se montrait compatissant et s'appliquait à satisfaire les désirs de son hôte en courant avec empressement autour de lui. Quant au chat, il se glissa dans le trou jusqu'à ce qu'il fût maître de son issue, puis d'un seul bond il s'élança sur le rat et le saisit entre ses quatre pattes. Bientôt il se mit à le mordre et à le tirer violemment, le prenant avec sa gueule, l'enlevant de terre et l'y rejetant, ensuite à courir derrière lui, à l'agacer et à le torturer.
Alors le rat, implorant du secours et demandant à Dieu sa délivrance, adressa des reproches au chat, en lui disant : « Cruel ami, où est donc la promesse que tu m'as faite? Est-ce ainsi que tu tiens ton serment? Voilà donc ma récompense pour l'avoir introduit dans mon
trou et m'être fié à toi ! On a bien raison de dire que celui qui fait alliance avec ses ennemis ne pourra sauver sa vie, ou que celui qui se laisse dompter par son ennemi périra infailliblement. Mais j'espère avec confiance que mon créateur me délivrera de toi. »
Tandis qu'il réprimandait ainsi le chat dont il craignait d'être dévoré, voici que survint un habile chasseur, accompagné de chiens ardents et parfaitement dressés. L'un d'eux, passant au bord du trou, se pencha et entendit un grand bruit, semblable à celui d'un renard dévorant quelque proie. Aussitôt, précipitant sa course, il rencontra le chat qu'il saisit par derrière en l'attirant de son coté. Ne songeant plus qu'à lui-même, le chat abandonna le rat encore plein de vie et sans blessure ; mais le chien fit sortir le chat et l'étendit mort après l'avoir coupé en deux.
Alors furent accomplies ces paroles : « Quiconque est miséricordieux obtiendra un jour miséricorde, et quiconque fait du mal en éprouvera promptement lui-même. »
« Tel fut, ô roi, le sort de chacun d'eux; aussi nul homme ne doit jamais violer sa pro-
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messe envers celui dont il a reçu la confiance; car, s'il persiste dans sa mauvaise foi, il en sera puni; mais celui qui retourne ensuite au bien recevra sa récompense. Toutefois ne vous attristez pas, ô roi, et que cela ne vous cause aucune peine ; car votre fils reviendra un jour à suivre votre exemple et vos conseils. Assurément votre vizir Chimas a voulu vous épargner la fin du récit dont il avait commencé l'esquisse, et c'est de sa part une bonne action. »
Le roi se soumit alors avec humilité et fit récompenser généreusement les interprètes des souges, puis il se leva et se retira tout pensif dans son palais. Quand la nuit fut venue, il alla trouver une de ses femmes, celle d'entre toutes qu'il honorait et affectionnait le plus. SI s'en approcha, et, au bout de quarante jours, elle sentit qu'un enfant se remuait dans son sein. Ravie de cet événement, elle vint annoncer au roi qu'elle était enceinte, et lui dit : « O roi, certes Dieu n'a pas trompé votre espoir ! » Le roi, transporté d'allégresse, s'écria : « Voici la réalisation de mon songe! et j'implore le secours de Dieu. » Aussitôt il fit préparer pour sa femme le plus vaste des appartements, lui
prodigua toute sorte de soins et l'admit dans son intimité.
Ensuite il fit appeler un esclave et l'envoya chercher Chiraas. Quand celui-ci fut arrivé, le roi lui raconta l'heureuse nouvelle de la grossesse de sa femme et la grande joie qu'il en avait ressentie, v\\ disant : « Mon songe présageait la vérité; mou espoir est comblé; peut-être aurai je un fils qui sera l'héritier de mon royaume après ma mort. Qu'en dis-tu, Chimas? »
Chimas ne lit entendre aucune réponse.
Le roi reprit alors : « Pourquoi donc ne te vois-jc pas prendre part à mon allégresse, et pourquoi ne pas me répondre? Est-ce que cette nouvelle a pour toi quelque chose de fâcheux?
Le grand vizir, se prosternant aussitôt, s'écria : « 0 roi, puissiez-vous vivre longtemps! Qui peut empêcher celui qui recherche l'ombre d'un arbre, pour se garantir de la chaleur, d'éprouver du plaisir; et celui qui boit du vin, de désirer d'en boire? Est-il joyeux ou non, celui qui se désaltère dans les larmes de tendresse d'une jeune amante? Pour ma part, ô roi, je me réjouis bien plus encore de ce que le Dieu très-haut a daigné vous accorder. Je ne suis
que le serviteur de Dieu et de votre majesté, ô mon roi ! mais il y a, dit-on , trois choses dont l'homme prudent ne doit parler qu'après leur accomplissement. Le négociant qui voyage doit garder le silence sur ses transactions jusqu'à son retour; le guerrier, jusqu'à ce qu'il ait vaincu son ennemi ; et la femme enceinte, jusqu'à ce qu'elle ait mis son enfant au monde. » — « Tes paroles, vizir Ghimas, dit alors le roi, sont pleines de justesse; tu es un excellent vizir et un profond savant, car tu t'es exprimé avec sincérité et tu donnes de sages conseils. Je fais grand cas de ta connaissance des choses qu'il convient de faire ou d'éviter. »
Chimas se prosterna devant le roi et s'écria : « Que pieu prolonge vos jours, qu'il éternise votre puissance , et qu'il exalte votre gloire ! Soyez sûr que je n'ai pas d'autre bonheur que celui de vous voir heureux, et que je ne pourrais demeurer tranquille, si vous étiez courroucé contre moi; car Dieu a permis que je fusse comblé de vos faveurs au delà de mon espérance ; c'est pourquoi je le prie de vous confier à la garde de ses anges et de vous accorder, dans sa bonté, sa gêné-
rosité et sa douceur, une ample récompense. » Alors le roi, rempli d'allégresse, remonta dans son appartement et fit donner une gratification à son grand vizir.
Quelque temps après, la femme du roi mit au monde un prince, et ses filles de service se levèrent aussitôt pour aller annoncer au roi l'heureuse nouvelle. Saisi d'une grande joie, le roi rendit grâces à Dieu, en disant : « Louange à Dieu qui m'a accordé un fils quand j'avais désespéré d'en obtenir; ce sera le meilleur des fils, et il se montrera plein de générosité, de politesse et de douceur! » Le roi envoya des lettres de part dans toutes les contrées de son royaume, et convoqua les grands dignitaires, les savants et les gens du monde placés sous ses ordres. On fit, à l'occasion de la naissance du prince, des fêtes et des réjouissances dans toute l'étendue de ses États ; on vit arriver à l'envi les vizirs , les notables , les grands , les chefs d'armées, les savants, les philosophes, les gens du monde, les hommes de loi; et tous vinrent présenter tour à tour leurs félicitations au souverain, qui répandit ses faveurs jusque sur le dernier d'entre eux.