I. I iinniii ina^nanliiio
Une grande Inimitié régnait) dit- on, entre Ghassan, fils d'I bail, et Ali, fils de Mouça elkami. Ce dernier, chargé de la perception dos revenus de l'Etat, tels que ceux des métairies et autres domaines, se trouva une fois en déficit de quarante mille dinars. Alors Almamoun (1) le pressa vivement de les lui remettre, et finit par dire à Ali, fils de Salch, son chambellan : « Accorde-lui un délai de trois jours ; s'il apporte la somme, tout sera fini; sinon, fais-le flageller jusqu'à ce qu'il paye ou qu'il meure. »
Ali, fils de Mouça, sortit du palais d'Almamoun, le désespoir dans l'âme, parce qu'il avait appris du chambellan les paroles du calife; et,
(I) Septième calife Abbassidc et fils du fameux Haroun arrachid. Il remplaça son frère aîné sur le trône de Baglulad en 813 de l'ère chrétienne et mourut en 833. Ce prince se rendit célèbre par la protection qu'il sut accorder aux sciences et aux lettres, et sa réputation s'étendit aussi bien en Occident qu'en Orient.
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saisi de frayeur, il ne savait plus vers qui se diriger. Son secrétaire lui dit alors : « Si vous alliez trouver Ghassan et lui exposer votre embarras, je crois qu'il vous serait secourable. »
— « Tu sais l'inimitié qui existe entre nous deux. »
— « Sans doute, reprit le secrétaire ; mais c'est un homme bienfaisant, et cette inimitié ne l'empêchera point d'accomplir une belle action qui tient à la nature des hommes généreux. »
Ali, se levant aussitôt, se rendit avec son secrétaire chez Ghassan, qui, l'ayant aperçu, alla courtoisement à sa rencontre et lui offrit ses services, en ajoutant : « Quant à ce qui s'est passé entre nous, laisse-le de côté; ton entrée dans ma maison te rend inviolable et t'assure l'accomplissement de ce que tu attends de moi; dis donc si tu as quelque besoin. » Alors le secrétaire raconta l'aventure d'Ali, et Ghassan s'écria : « J'espère que le Dieu très-haut t'assistera dans cette rude affaire; » et il n'en dit pas davantage.
Aussitôt Ali se retira, fâché d'être venu trouver Ghassan et perdant tout espoir; puis il dit
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à son secrétaire : « La démarche que tu m'as
fait tenter auprès de Ghassan n'a servi qu'à
rendre plus vifs à mon égard ses reproches et son mépris. »
Or, à peine Ali venait-il de regagner sa de meure, qui1 le secrétaire de Ghassan se présenta avec des mulets chargés de la somme nécessaire. Ali vint la recevoir et passa la nuit dans une extrême joie. Le lendemain, de grand malin, étant allé au palais du prince des croyants pour payer sa dette, il y trouva Ghassan qui l'avait devancé chez Almamoun et avait dit à celui-ci : « Prince des croyants, certes Ali, fils de Mouça, est recommandable auprès de votre excellence par son mérite, ses services et sa noble origine; il a éprouvé dans sa gestion un malheur dont tout le monde a connaissance, et votre menace de le faire flageller a égaré sa raison et navré son cœur. Si le prince des croyants, par un effet de sa générosité, daignait me gratifier d'une partie de la dette d'Ali, ce serait un nouveau bienfait qui ajouterait du prix à ceux qu'il m'a précédemment accordés. » Et Ghassan ne cessa de flatter Almamoun, au point que le calife dégagea Ali de la moitié de sa dette, et
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qu'il se contenta des vingt mille dinars formant l'autre moitié. Ghassan lui dit encore : « Je suis tout à vos ordres ; mais je souhaite que vous rétablissiez Ali dans son emploi et que vous lui accordiez une robe d'honneur, afin qu'il se reconforte et reconnaisse en cela un témoignage de satisfaction du prince des croyants (dont Dieu prolonge l'existence!). » Almamoun y consentit, et Ghassan ajouta : « Si le prince des croyants le veut bien, qu'on apporte à son excellence un encrier pour qu'elle atteste par écrit ses bienveillantes paroles. » — « Qu'il en soit ainsi, » répondit le calife, et l'on apporta un encrier que Ghassan lui présenta; puis Almamoun confirma sa promesse envers Ali, fils de Mouça, qui partit avec une robe d'honneur sur ses épaules et le brevet dans sa main.
De retour chez lui , Ali prit les vingt mille dinars qui lui restaient, et les envoya à Ghassan avec des remercîments au sujet de sa générosité. Mais Ghassan dit au secrétaire d'Ali : « Assurément je n'ai sollicité le prince des croyants que pour faire retourner à ton maître les vingt mille dinars et pour qu'il en profite;
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va donc les lui rendre; je m* les accepterai point ; c'est pour lui. »
Lorsque le secrétaire, de retour vers Ali, eut rapporté ces paroles, \li reconnut tout le mérite de la noble action de Ghassan, et il u<i cessa de le sen ir et de l'honorer jusqu'à la fin
de sa vie.
ïiCS Sandales maudites d'Auou'Ikaccm Tainbourl
Il y avait, dit- on, à Baghdad (1) un personnage nommé Abou'lkacem Tambouri, qui portait depuis sept ans les mêmes sandales. Toutes les fois qu'il s'en détachait quelque partie, il y mettait une pièce, de sorte qu'elles devinrent d'une lourdeur excessive, et que Ton disait proverbialement : « Tel objet est plus pesant que la chaussure d' Abou'lkacem Tambouri. »
Un jour qu'il se trouvait dans le marché aux verres, un courtier lui dit : « Il vient d'arriver aujourd'hui d'Àlep (2) un marchand avec une
(1) Ancienne et célèbre ville de la Babylonie , comprise aujourd'hui dans la Turquie d'Asie. Bâtie en 762 de l'ère chrétienne par un membre de la famille d'Abbas, elle appartient aux Turcs depuis 1538 et est actuellement gouvernée par un pacha qui relève de la Porte Ottomane. Bien que déchue de son antique splendeur, elle sert encore d'entrepôt aux riches productions de l'Arabie, de la Perse, de l'Inde et de l'Europe.
(2) Ville de Syrie (l'ancienne Helbon, dont il est parlé dans la Bible, Ezéchiel, ch. xxvii, v. 18). La couleur grise de ses murailles lui a fait donner le surnom d'Alep la cendrée. — Les Arabes écrivent Haleb, orthographe qui se rapproche davantage du mot Helbon.
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grande quantité de verrea dorés qu'il n'a pu encore placer; achète-les-lui; quant à moi, je me charge de les revendre à ton profit el assez largement pour qu'ils te rapportenl deux fois le prix de ton acquisition. »
Adiré homme alla les acheter soixante dinars; et, au moment où il entrait dans le marché des parfumeurs, un autre commissionnaire vint à sa rencontre en lui disant : « 11 est arrivé aujourd'hui de Nisibe (1) un négociant qui a d'excellente eau de rose ; comme il est pressé de partir, tu pourrais peut-être la lui acheter à bas prix; je la revendrais pour ton compte, de sorte que tu en retirerais au plus vite deux fois aillant (pic tu l'aurais payée. »
Abou'lkacem dépensa soixante autres dinars pour ce nouvel achat; il versa l'eau de rose dans les verres dorés et emporta le tout pour le déposer sur une planche au fond de sa chambre. De là il se rendit au bain, et l'un de ses amis lui dit : « Je voudrais bien te voir chan-
(I) Ancienne ville de la Mésopotamie, fondée par Xcmrod; elle est située sur le Tigre et comprise aujourd'hui dans la Turquie d'Asie. Suivent elle est visitée par des caravanes torques, persanes et syriennes.
ger ces sandales, car elles sont extrêmement grossières; et, grâces à Dieu, tu es assez riche pour cela. »
— « Tu as raison, répondit Abou'lkacem, je suivrai ton conseil. »
Après avoir pris son bain et s'être habillé, il trouva des sandales neuves à côté des siennes, et, s'imaginant que son ami, par générosité, les avait achetées à son intention, il les chaussa et regagna son domicile. Mais lesdites sandales neuves appartenaient au cadi, qui, le même jour, en venant au bain, les avait déposées en cet endroit avant d'entrer. Le cadi, en sortant, chercha ses sandales, et, ne les voyant plus, il s'écria : « Hé quoi, mes frères! celui qui a chaussé mes sandales ne m'a donc rien laissé en échange? » On se mit à chercher et l'on trouva les sandales d' Abou'lkacem que l'on reconnut facilement.
Aussitôt le cadi# envoya ses gens pour cerner la maison d'Abou'lkacem , et ceux-ci découvrirent chez lui les sandales du cadi, qui le lit amener et lui infligea la bastonnade pour lui apprendre à vivre. L'ayant ensuite mis en prison pendant plusieurs jours, il lui fit payer
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une forte amende, après quoi il le relâcha.
Àbou'lkacem, une fois sorti de prison, saisit avec dépit ses sandales et alla les jeter dans le Tigre. Or, un pécheur vint par hasard tendre son filet à l'endroit même où elles étaient plongées; il 1rs relira de l'eau et s'écria en les voyant: « Ce sont les sandales d'Âbou'lkacem ! il paraît qu'il les aura laissées tomber dans le fleuve. » Puis il les rapporta chezÂbou'lkacem; mais, ne le trouvant pas à son domicile, et s'apercevant qu'une Fenêtre donnant sur le fond de sa chambre était ouverte, il lança les sandales à travers la fenêtre. Elles tombèrent sur la planche qui supportait les verres et l'eau de rose; les verres lurent brisés et l'eau de rose se répandit.
A sou retour, Abou'lkacem vit ce dégât et devina l'aventure ; il se frappa le visage, poussa des cris et versa des larmes. « Quel malheur! sïvria-t-il ; ces maudites sandales sont la cause de ma ruine! » Lorsque la nuit fut arrivée, il se mit à creuser un trou pour les y enfouir et s'en débarrasser; mais les voisins, entendant fouiller, s'imaginèrent que quelqu'un tentait de les piller, et sur-le-champ ils allèrent porter plainte au gouverneur. Celui-ci envoya cher-
cher Abou'lkacem , le fit garrotter et lui dit . « Pourquoi donc te permets-tu de ravager le mur de tes voisins? » Ensuite il le fit enfermer et ne lui rendit la liberté qu'après l'avoir condamné à une forte amende.
Abou'lkacem, à sa sortie de prison, conçut une violente colère au sujet de ses sandales et alla les jeter dans les latrines du caravanséraï (1); mais elles en bouchèrent le conduit, et les matières se répandirent par -dessus les bords. Les gens du caravan serai, incommodés par l'odeur infecte qui s'échappait des latrines, recherchèrent la cause de l'inconvénient; et trouvant les sandales, ils les examinèrent, les reconnurent et les portèrent au gouverneur, en l'informant de ce qui leur était arrivé. Celui-ci fit venir le propriétaire des sandales, le réprimanda et le mit en prison. « Tu auras soin, lui dit-il , de faire remettre les latrines en bon état. » Abou'lkacem eut encore à payer pour
(1) Mot persan, composé de kârvân (troupe de voyageurs, caravane) et de serai (hôtel). Il désigne un grand bâtiment au milieu duquel existe une vaste cour et où les voyageurs rencontrent pour eux-mêmes et pour leurs bêtes de somme tous les approvisionnements désirables. Les plus remarquables d'entre les caravanséraïs sont ceux de Constantinople, d'Ispahan et d'Agra.