‹ Choix de fables et historiettesChapitre 31 sur 58 · D'ABOI)*LKACKM TAMB0UR · texte numérisé non relu

D'ABOI)*LKACKM TAMB0UR

ces réparations une somme considérable et, de plus, une amende égale à sa dépense; puis il fui relâché.

Il sortit donc, emportant ses sandales, et s'écria tout en colère : « Grand Dieu! je ne pourrai donc jamais me délivrer de ces sandales! » Ensuite il les lava et les mil sur la terrasse de sa maison pour les faire sécher; mais un chien les aperçut, et, croyant que c'était quelque morceau de charogne, il les saisit pour les transporter sur une autre terrasse. Dans le trajet, les sandales échappèrent au chien et tombèrent sur une femme enceinte. La douleur et l'effroi que cette femme ressentit la firent avorter, et, par malheur, d'un enfant mâle. Après avoir bien examiné les sandales, on reconnut que c'étaient celles d'Abou'lkacem, et l'on fit un rapport de l'aventure au cadi, qui força le pauvre homme à payer le prix de l'enfant et à subvenir à tous les besoins de la femme pendant sa maladie, ce qui épuisa toutes ses ressources et le plongea dans le plus affreux dénûment.

Abou'lkacem, prenant enfin ses sandales, alla trouver le cadi et lui dit : « Monsieur le cadi,

62 LES SANDALES MAUDITES d'aBOU'lKACEM

je désire que vous dressiez un certificat en bonne forme, constatant qu'il n'y a plus rien de commun entre moi et ces sandales , que je n'en suis nullement le propriétaire, et que je n'aurai plus à répondre des accidents qu'elles pourraient occasionner. » Puis il lui raconta toutes ses tribulations et l'état de misère auquel il se trouvait réduit.

Le cadi se mit à rire, lui fit un présent et le congédia.

LE CALII l. "Mu; i.i LA VIEILLE PEMME

l,e calife Oinnr ci la vieille fournir

Le livre des Expéditions guerrières rapporte l'anecdote suivante que 4bd Ulah (I) ben Mibas tenait de son père. « l ne nuit, dit Abbas, j'étais sorti pour me rendre au palais du prince des croyants, Omar ben elkhattab (2) : que Dieu soi! satisfait de lui! Je n'étais pas encore arrivé à la moitié du chemin, que j'aperçus un bédouin me tirant par ma robe et me disant : a Abbas! suis-moi. » En regardant avec attention ce bédouin, je reconnus en lui Omar, le prince des croyants, qui s'était ainsi déguisé.

Je lui présentai nus salutations et lui dis : « Où faut-il aller? prince des croyants! »

— a Je veux, répondit- il, faire un tour

(1) Cousin germain do Mahomet et l'un des plus considérables d'entre les docteurs musulmans; mort Pan 68 de Pégire. Son père Abbas, fils d'Abd elmottalib, particulièrement vénéré do califes Omar et Otsman, mourut l'an :\~1 de la mémo ère.

(2) Ou Omar, premier du nom, et successeur d'Abou bekr. Son règne, malgré sa courte durée (de Pan 13 à l'an 24 de l'hégire), fut signalé par de nombreuses conquêtes.

parmi les tentes des bédouins durant cette nuit sombre. »

La nuit alors était fraîche. Je le suivis donc, et il se mit à parcourir les tentes des bédouins, les examinant toutes l'une après l'autre. Nous étions sur le point de sortir du camp, lorsque nous remarquâmes dans une tente une vieille femme environnée d'enfants criant après elle et versant des larmes. Devant elle était un" fourneau garni d'un chaudron avec du feu par dessous, et elle disait à ses enfants : « Un peu de patience, mes petits, jusqu'à ce que le mets soit cuit, et vous mangerez. »

Nous nous arrêtâmes à quelque distance, et Omar se plaisait à considérer tantôt la vieille et tantôt les enfants. Après avoir fait une longue pause, « Prince des croyants, lui dis-je, pourquoi vous arrêter ainsi? Partons. »

— « Non certes, répondit-il, je veux voir ce qu'elle va servir à ses enfants jusqu'à ce qu'ils aient mangé leur suffisance. »

Nous demeurâmes encore longtemps à la même place, puis nous partîmes, de peur d'attirer sur nous les regards. Cependant les enfants ne cessèrent leurs cris ni leurs larmes, et

i.i: calife OMAR i:t LA vikii.lk ikmmi; 05

la vieille leur répétait son refrain pour les encourager à la patience.

Omar me dit alors : « Entrons chez elle et questionnons-la. » Il s'avança le premier, et je le sui\ is.

« Bonjour, la mère! » s'écria-t-il; et cette femme Lui rendit son salut de la manière la plus convenable.

t Quel est donc, ajouta-t-il, le motif des cris et des pleurs de ces enfants? »

— « C'est qu'ils ont faim, » répondit-elle.

— « Et pourquoi ne les rassasiez-vous pas de ce qu'il y a dans le chaudron? d

— « Ce que le chaudron contient pour les rassasier n'est qu'une supercherie jusqu'à ce qu'ils soient las de crier et que le sommeil s'empare d'eux ; car je ne puis rien leur donner à manger. »

Omar s'avança vers le chaudron et n'aperçut au fond que des cailloux couverts d'eau bouillante. Saisi (Vétonnemcnt, il s'écria : « Où voulez-vous en venir? »

— « Je veux, répondit la vieille, leur faire croire qu'il y a dans le chaudron quelque chose à manger, et les amuser jusqu'à ce qu'ils se

lassent, que le sommeil s'empare de leurs yeux, et qu'ils s'endorment. »

— « Pourquoi agir ainsi? » lui dit Omar. »

— « Je suis privée de tout, ajouta-t-elle; je n'ai ni frère, ni père, ni mari, ni aucun parent. »

— « Eh bien, que n'exposez-vous votre situation au prince des croyants, Omar ben elkhattab, afin qu'il vous accorde quelque chose du trésor des musulmans? *

— « Que Dieu ne laisse pas vivre Omar, s'écria-t-elle, et qu'il renverse ses étendards! car c'est assurément lui qui m'a fait du tort. »

A ces mots, Omar fut saisi d'épouvante et lui dit : « Comment Omar ben elkhattab vous a~t-il fait du tort? la mère! »

— <a Oui , certes , il nous a fait du tort, reprit celle-ci. Le devoir du prince est de s'enquérir de l'état de chacun de ses administrés, en sorte qu'il ne se trouve personne dans une gêne semblable à la mienne , avec une nombreuse famille, sans aide ni protecteur qui veille à ses besoins et obtienne du trésor pour lui, sa femme ou ses enfants, des moyens de subsistance, d

i.;. CALII i: <)M \:; 1.1 LA VIEILLI

Omar lui «lit : « Et comment Omar peut-il connaître votre position, votre degré de mis et le nombre de vos enfants? il Fallait aller en onne l'informer de votre étal . »

— « Mon Dira, non, répondit-elle. I n prince \ Milieux s'enquiert ; llicitude des besoins

éraux el particuliera de ts; et si tel

individu, réduit à la misère cl dénué de ressource, n'ose, par timidité, l - démarches auprès de son prince pour l'informer de son état, l'enquête d'Omar sur la pauvreté de son sujet est bien plus obligatoire que le recours du pauvre à sou maître pour lui révéler sa position. Quand un prince vertueux néglige ce devoir, c'est la plus grande injustice qu'il puisse commettre. »

— e Vous avez raison, la mère, dit Omar; mais amusez vos enfants, et je reviens tout de suite à vous. »

11 sortit et je le suivis. La nuit était alors à son dernier tiers. Nous marchâmes, et les chiens aboyaient après nous; mais je les chassai loin, et nous arrivâmes à une chambre du trésor qu'Omar ouvrit seul; puis nous y entrâmes. Après avoir regardé à droite et à gauche,

il atteignit un sac de farine contenant cent livres et plus. Aussitôt il s'écria : «Abbas! »

— « Je suis votre serviteur, prince des croyants, » répondis-je.

— « Charge ce sac sur mon épaule, » ajoutat-il.

Je chargeai le sac et le lui fis porter.

— c Et toi, tu vas porter cette jarre de beurre, » me dit-il, en me montrant une jarre qui se trouvait là.

Je la pris aussitôt, et nous quittâmes la chambre; puis il ferma la porte et nous nous mîmes en route. Mais voilà que la farine se répandit sur sa barbe, ses yeux et son front. Nous marchâmes ainsi jusqu'à la moitié du chemin, et comme son fardeau le fatiguait en raison de la distance déjà parcourue, je me tournai vers lui en disant : a Au nom de mon père et de ma mère, prince des croyants, déposez votre sac et laissez-moi le porter î »

— « Non, non, répondit-il, tu ne porteras pas pour moi le fardeau de mes péchés et de mes injustices au jour du jugement; et sache bien, Abbas, qu'il vaut mieux supporter le poids de montagnes de fer que celui d'une ini-

LE CALIFE OBIAH El FA VIEILLE FEMME GO

(juitr, petite ou grande. Pense surtout à cette

vieille; elle trompe l'appétit deses cillants avee des cailloux, et sa faute est très-grande aux yeux de Dieu. Viens vite, Àbbas, avant que les entants, fatigués de crier, ne s'endorment comme elle l'a dit. »

Nous partîmes à la hâte, et Omar était haletant comme un taureau épuisé de lassitude. Enfin nous arrivâmes à la tente de la vieille; Omar mit à terre son fardeau, et moi je me débarrassai de la jarre de beurre; puis il s'avança lui-même, prit le chaudron, renversa le contenu auquel il substitua du beurre, et plaça près de lui la farine. Jetant aussitôt un coup d'œil sur le feu, il vit qu'il était sur le point de s'éteindre, et s'adressant à la vieille : « Avezvous du bois? j>

— <t Oui , mon fils, » répondit-elle, et elle lui en indiqua. Omar en prit un peu ; mais c'était du bois vert. Toutefois il en mit dans le feu et plaça le chaudron sur le fourneau; puis, baissant la tête jusqu'à terre, il se mit à souffler avec sa bouche sous le chaudron. Tout à coup j'aperçus la fumée du bois sortant à travers sa barbe avec laquelle il balayait la terre,

attendu qu'il avait baissé la tête afin de pouvoir souffler, et il ne cessa que lorsqu'il vit le feu allumé et le beurre fondu en commencement d'ébullition. Alors il se mit à remuer d'une main le beurre avec une cuiller, et à prendre avec l'autre main de la farine jusqu'à ce qu'elle fût cuite. Pendant ce temps les enfants vociféraient autour de lui. Quand le mets fut en bon état, Omar demanda un vase à la vieille ; celle-ci lui en apporta un qu'il remplit, en soufflant avec sa bouche sur le mets afin de le refroidir et de pouvoir le distribuer aux petits, qu'il passa en revue l'un après l'autre jusqu'au dernier. Après avoir mangé leur suffisance, les enfants se levèrent pour jouer et rire mutuellement jusqu'à ce que le sommeil vînt s'emparer d'eux.

Omar, s'adressant ensuite à la vieille , lui dit : « Eh bien, la mère, voulez-vous me céder votre droit aux intérêts du dommage que vous a fait éprouver Omar? »

— « Volontiers, » répondit-elle.

— « Je vous l'achète cent dinars, ajouta-t-il ; consentez-vous? »

— « De bon cœur. »

— <r Alors donnez-moi quittance. »

— a Je ne sais pas bien écrire, d

— c N'importe; j<v vais écrire moi-même el

certifier pour vous. d

— « C'est très-bien, > dit la vieille.

Aussitôt, sur l'invitation d'Omar, j'allai chercher cent dinars et revins avec nu BCTÎbe, porteur d'une feuille de parchemin sur laquelle

Omar lui lit écrire la Formate suivante :

« Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Il n'y a d'autre Dieu que le Dieu unique, et Mahomet est son apôtre et son prophète.

« Voici ce que reconnaît une telle, fille d'un tel, en présence de ses témoins, tel et tel, soussignés.

« Elle déclare avoir vendu à Omar, fils d'Elkhattab, ses droits relatifs au dommage qu'elle a subi par suite du défaut d'information à son égard et de recherches sur son état de gène, comme il convient à tout prince équitable, dans le but de lui venir en aide. Le montant de l'indemnité étant fixé à cent dinars, elle lui a donné acquit de ladite somme, et le tient absolument dégagé de toute responsabilité du dommage éprouvé.

« En foi de quoi elle lui a remis la présente attestation, en invoquant Dieu, le meilleur des témoins. »

Quand le contrat fut revêtu de ma signature et de celle du scribe, Omar paya cent dinars à la vieille et lui dit : « Eh bien, la mère, je suis proche parent d'Omar, prince des croyants; je lui ferai mention de votre état : rendezvous donc demain matin au palais du gouvernement et vous m'y trouverez; tout ira bien, espérez-le. »

Omar prit ensuite congé d'elle et nous partîmes, puis il me dit : « Âbbas, quand j'ai vu la vieille tromper ses enfants à l'aide des cailloux, il m'a semblé que les montagnes s'ébranlaient et me tombaient sur le dos ; mais, lorsque j'eus apporté de quoi les nourrir et que je les vis rassasiés, assis à table, jouant et riant, j'ai senti mes épaules dégagées du poids de ces montagnes. »

Arrivé au palais, Omar me fit entrer avec lui, et manda son fils Abdallah et sa fille Hifsat. « Mes enfants, leur dit-il, je vous recommande à tous deux, lorsque mon Seigneur recevra mon âme, de placer cet acte dans mon linceul, » et

il |eur remjj |e parchemin. « Vous m'en répondez sur vos tètes, » ajouta-t-il.

Nous passâmes cette nuit, et dès le matin la vieille se présenta devant Omar, qui fit inscrire au trésor, pour elle et ses enfants, une pension payable de mois en mois.

BEAU TRAIT DTKRLMAT

Beau trait d'Ikrijïîai , gouverneur de la Mésopotamie

Du temps du calife Soleïman (1), fils d'Abd elmëlîk (2), vivait un homme appelé Khozaïmat, fils de Bouclir, de la tribu des Béni Açad, et célèbre par sa vertu, sa générosité et sa bienfaisance. Ses largesses étaient abondantes, et il n'y mit de bornes que lorsqu'il fut dans la nécessité de recourir pour lui-même à ses frères qu'il avait souvent tirés d'embarras. Ceux-ci l'aidèrent pendant quelque temps, puis finirent par s'en dégoûter. Quand ils eurent manifesté leur disposition, Khozaïmat se rendit auprès de sa femme, qui était à la fois sa cousine, et lui dit : « Ma cousine, j'ai vu dans mes frères une conduite toute différente de celle que j'ai

(1) Septième calife Oraayyade, qui régna à Damas, de 715 à 717 de l'ère chrétienne.

(2) Abd elmélik, cinquième calife de la même dynastie, étendit ses conquêtes dans l'Inde et l'Arabie, et reprit la Mekke qui s'était déclarée indépendante. 11 régna de 685 à 705.

BfiMl TUAIT d'ikbimat 76

tenue à leur égard, et j'ai pris la résolution de

ue plus sortir de ma maison jusqu'à ce que la mort, vienne m'enlever. » Ensuite il ferma sa porte, et continua à se nourrir de ce qui se trouvait chez lui, à tel point qu'il épuisa tontes ses ressources et ne sut plus que devenir.

La Mésopotamie avait alors pour gouverneur Ikrimat elfeyyad. Dn jour que celui-ci recevait dans sou divan plusieurs de ses intimes parmi les gens du payé, on vint à parler de Khozaïmat l)en Bouchr, et Ikrimat leur en demanda des nouvelles. Us lui répondirent que, réduit à la plus affreuse misère, il avait fermé sa porte et no quittait plus sa demeure.

« Eh quoi! reprit Ikrimat elfeyyad, Khozaïmat n'a donc trouvé personne qui pût le secourir? »

— a Non, » lui dirent-ils.

Et Ikrimat s'abstint d'autres questions à ce sujet.

Or Ikrimat était généreux à un éminent dcgré, et le surnom d' elfeyyad (le libéral) lui avait été donné à cause de son extrême munificence et de ses grandes largesses.

Ikrimat attendit que la nuit fut venue, et,

76 BEAU TRAIT D'IKRIMAT

prenant quatre mille dinars, il les mit dans une bourse; puis il se fit apprêter une monture et sortit à l'insu de ses gens, accompagné d'un seul esclave, porteur de la somme» Il avait déjà passé la moitié de la nuit, et cependant il ne s'arrêta que lorsqu'il fut arrivé à la porte de Khozaïmat. Alors il descendit à quelque distance de la maison, remit sa monture à l'esclave, et, prenant la somme, s'avança tout seul et alla frapper à la porte.

Khozaïmat sortit, et Ikrimat lui dit, en contrefaisant sa voix : « Prends ceci et rétablis tes

affaires. »

Le premier, en recevant la bourse, vit qu'elle était pesante, et, la déposant aussitôt, saisit le pan de la robe d'ikrimat, en s'écriant : « 0 toi qui viens me sauver, dis-moi qui tu es? >

« Je ne suis pas venu te trouver à pareille heure, répondit Ikrimat, pour que je veuille être reconnu. »

— « Eh bien, repartit Khozaïmat, je n'accepterai point ton offrande, si tu ne me dis ton

nom. j>

— « Je suis, lui dit Ikrimat, le réparateur

des infortunes des hommes généreux. »

BEAI PHAIT D'IKRIMAT 77

— d achève ton explication, » s'écria Khozaïmat.

— « Non, non, * répliqua l'autre, et il s'en retourna.

Khozaïmat, prenant donc la bourse, alla trouver sa femme el lui dit : « Rcjouis-toi, car Dieu nous envoie du soulagement. Peut-être cette bourse ne contient -clic que des sous; mais assurément ils sont en grand nombre. Donne-moi vite de la lumière. »

— « C'est impossible, répondit-elle, car nous n'avons pas d'huile à mettre dans la lampe. »

Alors Khozaïmat, palpant la bourse au milien de l'obscurité, sentit, à la dureté des pièces, que c'étaient des dinars.

Ikrimat, de retour à sa demeure, apprit que sa femme, qui était jalouse, l'avait l'ait chercher, et qu'on lui avait annoncé cpi'il était parti seul à cheval; que, concevant des soupçons, elle avait déchiré ses vêtements, frappé son visage, cl s'était livrée aux pleurs et aux sanglots.

Quand il entra chez elle et qu'il la vit en cet état, il lui dit : « Quel est donc le sujet de ton affliction? chère cousine! »

— c C'est ta mauvaise conduite à mon égaid,

78 BEAU TRAIT D'iKRIMAT

répondit-elle. Quoi ! le gouverneur de la Mésopotamie, profitant du silence de la nuit, s'en va sans esclave et à l'insu de sa famille! Cela ne peut être que pour courir après une autre femme ou quelque jeune fille! »

— « Dieu sait, chère cousine, dit Ikrimat, que je n'en suis allé trouver aucune, comme tu te l'imagines. »

— « Eh bien, continua-t-elle, expose-moi le motif de ton départ. »

— « Je ne suis pas sorti à pareille heure, répondit-il, à l'insu de ma famille et sans esclave, pour vouloir qu'aucun autre que Dieu en sache la raison. »

— « II faut absolument que tu me la fasses connaître! » reprit sa femme, au milieu des cris et des lamentations.

Voyant qu'il ne pouvait échapper à ses instances, Ikrimat lui dit : « Je consens à te confier mon secret ; mais au moins garde-le bien ! »

— « Parie, répondit-elle, et n'aie point d'inquiétude. »

Alors il lui raconta toute l'aventure en ajoutant : « Veux-tu que je t'en affirme la sincérité par un serment? a

BEAU TRAIT D'iKRIMAT 70

— û Non, lui dit sa femme, à présent je suis tranquille. »

De son côté, Khozaïmat, ayant satisfait ses créanciers et rétabli ses affaires, fit ses préparatifs pour se rendre auprès du calife Soleïman heu Abd elmélik, qui était alors en Palestine. Aussitôt arrivé dans cette contrée, il alla au palais de Soleïman, et l'huissier informa le calife de la visite de Khozaïmat bon Bouchr. Or Soleïman, qui le connaissait parfaitement, à cause de sa bienfaisance et de sa générosité, l'admit en sa présence. Lorsque Khozaïmat fut outré et qu'il eut offert ses salutations, Soleïman lui dit : « Khozaïmat, qu'est-ce donc qui t'a retenu loin de nous? »

— «Prince des croyants, répondit celui-ci, c'est ma malheureuse situation. »

— * Et qu'est-ce qui t'a empoché de venir nous trouver ? »

— « Mou infirmité et le peu de ressource que j'avais entre les mains. »

— « Et comment as-tu trouvé le moyen de venir aujourd'hui? »

— « Prince des croyants, ajouta Khozaïmat, je ne me doutais de rien, quand une fois, à

80 BEAU TRAIT D'iKRLMAT

une heure avancée de la nuit, quelqu'un vint frapper à ma porte. Je sortis et vis un personnage de telle et telle façon; » et il raconta au calife son aventure d'un bout à l'autre.

— « As-tu reconnu ce personnage? » demanda Soleïman.

Khozaïmat poursuivit : « Lorsque je lui ai demandé son nom, il m'a dit, pour toute réponse, qu'il était le réparateur des infortunes des hommes généreux. »

A ces mots, Soleïman* s'écria en soupirant : « Si nous le connaissions, certes nous le récompenserions de sa générosité. » Puis il ajouta : « Qu'on m'apporte un calame (1)! » et, quand on le lui eut présenté, il conféra à Khozaïmat la fonction de gouverneur de la Mésopotamie et toutes les autres attributions d'Ikrimat. Ensuite il le combla de présents, lui fit servir un repas splendide, et lui enjoignit de se rendre immédiatement à son poste.

Khozaïmat baisa la terre et partit aussitôt pour la Mésopotamie, il était sur le point d'ar-

(1) Les Orientaux se servent habituellement, pour écrire, d'une espèce de roseau à tige ligneuse et de couleur brune, qui croît en abondance dans les marais de Hillat, entre Baghdad et Koufat.

BEAI TRAIT DÏKR1MAT M

river, quand Ikrimat, qui avait eu déjà connaissance dfl sa destitution, vint à sa rencontre avec les principaux habitants du pays; ils le saluèrent tons et lui liront escorte jusqu'à son entrée dans la ville. Kliozaïniat descendit à l'hôtel de la préfecture et ordonna qu'on saisît Ikrimat pour lui faire rendre compte de sa gestion; ce qui fut exécuté. 11 manquait à ce dernier une somme considérable, et lorsque Kliozaïniat la lui eut demandée, il répondit : « Je jure qu'il ne me reste plus un seul dirliem (1), et qu'il ne se trouve chez moi aucun dinar. » Kliozaïniat donna Tordre de l'emprisonner et de faire des perquisitions à son domicile.

Alors Ikrimat lui envoya dire : « Je ne suis pas de ceux qui cachent ce qu'ils ont à leur disposition; agis donc comme tu voudras. »

Kliozaïniat le lit frapper et charger de lourdes chaînes.

La femme d' Ikrimat, informée de ce fait, en ressentit un profond chagrin, et appelant une servante douée d'une grande intelligence, elle

(1) Petite pièce de monnaie d'argent qui vaut environ un franc. — Dirhem est une altération du mot grec oz*yu.r{ (drachme).

82 BEAU TRAIT D'iKRIMAT

lui dit : « Cours vite au palais de Khozaïmat et dis à l'huissier que j'ai un avis à donner au gouverneur; s'il veut savoir ce que c'est, réponds-lui que tu ne peux le confier qu'au gouverneur lui-même; quand tu auras pénétré jusqu'à lui, demande-lui une audience secrète, et, lorsqu'il te l'aura accordée, dis-lui : « Ce n'est pas ainsi qu'il convient de récompenser le réparateur des infortunes des hommes généreux, en l'enfermant, comme vous le faites, dans une étroite prison et en l'accablant de chaînes et de coups. »

La servante exécuta l'ordre de sa maîtresse, et Khozaïmat, après l'avoir entendue, s'écria : a Oh, quelle honte! Le réparateur des infortunes des hommes généreux est donc mon créancier? »

— « Oui, » répondit-elle.

Sans plus tarder, Khozaïmat fit seller une monture et alla trouver les principaux habitants de la ville, il les réunit et se dirigea avec eux vers la porte de la prison. Dès qu'on l'eut ouverte, il entra et aperçut dans un coin Ikrimat elfeyvad pâle et amaigri par la souffrance. Celui-ci, voyant le nouveau gouverneur accom-

BEAU TUAIT D'iKfilMAT

pagné des ootablea de la ville, demeura stupéfait et baissa la i r t ^ ; mais Khozaïmat s'avança vers lui en s'inclinant e1 lui donna un baiser.

Ikrimat lui dit alors, en relevant la tête : « Qu'est-ce donc qui te fait changer de résolution? »

— « C'est, répondit-il, la générosité de la conduite el mon ingratitudeà ton égard. »

— « Que Dieii nous pardonne ainsi qu'à toi ! » dit Ikrimat.

Ensuite Khozaïmat le fit débarrasser de ses chaînes, et comme il donnait Tordre de les mettre à ses propres pieds, l'autre s'écria : « Que veux -tu donc? »

— « Je veux subir un affront pareil à celui dont tuas été victime. »

— « Tu n'en feras rien, je te le jure, » ajouta Ikrimat.

Puis ils sortirent tous deux pour aller au palais de Khozaïmat. Quelques instants après, Ikrimat demanda la permission de se retirer ; mais ne pouvant l'obtenir, il dit de nouveau à Khozaïmat : « Que veux-tu donc? »

— a Je suis confus de te voir en cet état,

84 BEAU TRAIT DTKUIMAT

repartit celui-ci, et certes ia honte que je ressens à cause de ta femme est encore plus grande que celle que j'éprouve à ton sujet. »

Ensuite Khozaïmat fit évacuer la salle du bain, dans laquelle ils entrèrent tous deux; puis il se chargea de servir lui-même Ikrimat et sortit pour aller chercher une robe d'honneur dont il le revêtit. Il lui apporta de plus une grande somme d'argent et le reconduisit à sa demeure, en sollicitant la permission d'adresser des excuses à sa femme, ce qui lui fut accordé. Ayant donc demandé pardon à celleci de la coupable conduite qu'il avait tenue, Khozaïmat pria Ikrimat de se rendre avec lui auprès du prince des croyants Soleïman, qui était alors à Ramlat (1). Il y consentit, et tous deux allèrent trouver Soleïman ben Abd elmélik. L'huissier alla annoncer l'arrivée de Khozaïmat ben Bouchr au calife, qui en fut effrayé et dit en lui-même : « Comment! le gouverneur de la Mésopotamie se présente devant nous sans notre ordre, malgré le peu de temps écoulé

(1) Ville de Palestine, située dans la plaine la plus fertile de la Terre Sainte, et renfermant un grand nombre de ruines. Elle est à dix lieues au nord-ouest de Jérusalem.

BRAU TBAII D'IEIIMAT 89

depuis son installation! cela ne peut être que pour un cas grave. »

Lorsque Khozaïmat fut introduit, le calife Soleïman lui dit : « Que t'cst-il dune arrivé? »

— « Rien quedu bien, prince des croyants,» répondit-il.

— « Et pourquoi es-tu venu?

— « J'ai trouvé le réparateur uVs infortunes des hommes généreux, ajouta Khozaïmat, ci j'ai voulu vous réjouir conformément au désir que vous m'avez manifesté de le voir. »

— « Quel est-il? » demanda le calife.

— « C'est lkrimat clfeyyad. d

Alors Soleïman lui permit d'entrer, et, quand lkrimat eut présenté ses salutations, le calife l'accueillit avec empressement, le fit approcher de son siège et lui dit : « lkrimat, le bien que tu as fait à khozaïmat s'est changé en malheur contre toi. » Puis il ajouta : « Écris sur une feuille de papier ce que tu désires, à ton choix, d

lkrimat le fit, et la chose fut décidée à l'instant même. Le calife lui fit donner dix mille dinars, sans compter les autres cadeaux, et s'étant fait apporter un calame, il lui con-

86 BEAU TRAIT d'iKRIMAT

fera le gouvernement de la Mésopotamie, de l'Arménie et de l'Adzerbaïdjan (1); ensuite il lui dit : « Le sort de Khozaïmat est entre tes mains; si tu veux, conserve-lui sa place, sinon, destitue-le. »

— « Prince des croyants, répliqua Ikrimat, je désire le rétablir avec honneur dans son emploi. »

Puis ils se retirèrent tous deux et ne cessèrent de servir Soleïman, fils d'Abd elmélik, pendant toute la durée de son règne.

(1) L'Adzerbaïdjan, qui tire son nom des temples consacrés au feu que l'on rencontrait jadis en grand nombre dans cette contrée , est borné au nord par l'Arménie , au sud par l'Irak Persique , à l'est par le Guilan, et à l'ouest par le Kourdistan. ïl avait autrefois Méragha pour capitale, et son chef-lieu moderne est Taurizou Tebiïz.

AliHAS, OU LU BIENFAITS RÉCOMPENSES 87

.tlilm*. ou les liieufaiisi i«;eoini»cn*és par «Icw liicnfulfs

Abbas, chambellao d'Almansour, a raconté ce qui suit. Lorsqu' Abbas essaflah (1) se rendit maître des contrées soumises aux Omayyades,

et que, devenu calife, il eut fait disparaître complètement leurs traces, des conjurés s'unirent peu de temps après aux Omayyades et excitèrent une grande sédition en Syrie. Le fait eut lieu après la mort du prince des croyants Abbas essaffah et l'élévation de son frère Abou Djafar almansour à la dignité de calife.

Quand la révolte éclata en Syrie où je me trouvais alors, les Omayyades, soulevés contre les Abbassides, massacrèrent tous ceux qui leur tombèrent entre les mains, et je fus informé de cette nouvelle sur la grande route où

(1) Ce calife fut surnommé essaflah (le sanguinaire) à cause de sa cruauté. Arriôrc-petit-fils d' Abbas , oncle de Mahomet, il régna quatre ans et fonda la dynastie des Abbassides, qui remplaça celle des Omayyades et dura depuis l'an 150 jusqu'en 1*258 de l'ère chrétienne.

je fuyais en tâchant de gagner quelque retraite. On courut à ma recherche; mais je me sauvai, et déjà Ton était près de m'atteindre, quand j'entrai dans une maison dont je vis la porte ouverte. J'y rencontrai un vénérable vieillard assis dans la cour.

« Que veut cet homme? » s'écria-t-il.

— « C'est un homme qui craint pour sa vie, répondis-je; on le suit à la piste. »

— « Sois le bienvenu , n'aie point peur, et entre dans ce cabinet, » me dit-il, en m'indiquant une porte. J'entrai donc, et le vieillard, fermant aussitôt la porte sur moi, alla dans son harem (1) chercher des vêtements de femme qu'il m'apporta, en disant : « Déshabille- toi vite et revêts ce costume, car je viens d'apercevoir des gens qui te cherchent activement. »

Je m'affublai d'un vêtement de femme et fus introduit dans une chambre située au milieu du harem. A peine y avais-je passé quelques instants, que l'on vint frapper à la porte de la maison ; des hommes se présentèrent en

(1) Le mot harem, qui signifie proprement défendu, inviolable ou sacré, désigne l'appartement réservé aux femmes et dans lequel aucun étranger ne doit pénétrer.

PAR DBS BIENFAITS 89

me demandant; mais le vieillard vint me trouver el me dit : « Ne crains rien, et demeure tranquille en ce lieu. » Descendant aussitôt,

il ouvrit la porte à des gens qui le (juestionnèrent sur mou compte ; et comme il leur répondait qu'il ne me connaissait point et qu'il ne m'avait pas vu, ceux-ci lui dirent alors : a Nous allons l'aire perquisition chez vous. D

« Comme il vous plaira, » repartit le vieillard.

Ils entrèrent donc et visitèrent toute la maison, à l'exception de la partie réservée au harem. Ne trouvant aucune personne, ils se retirèrent.

L'homme referma la porte de sa maison et revint à moi en s'éeriant : « Louange à Dieu de ce qu'il t'a sauvé ! » Pendant trois jours entiers il ne cessa de me traiter avec la plus généreuse hospitalité.

« Maître, lui dis-je enfin, j'ai fait chez vous un long séjour, et je désire rejoindre mon bienfaiteur. »

« Quand tu voudras, me répondit-il, et bonne chance! » Puis il me fit préparer d'à-

bondantes provisions, des montures, et me donna une bourse contenant cinq cents dinars. « Tout ce qui est nécessaire à ton voyage est prêt, me dit-il ; mais je crains pour toi que, quittant la ville pendant le jour, tu ne viennes à être reconnu; patiente donc jusqu'au coucher du soleil, avant la fermeture des portes ; tu partiras alors et je t'accompagnerai. »

— « Mon avis est conforme au vôtre, » lui dis-je, et nous attendîmes patiemment que nous eussions fait la prière du soir ; puis nous nous levâmes tous deux, et, me faisant franchir une porte de Damas, il marcha longtemps avec moi jusqu'à ce qu'enfin je le conjurai de ne pas aller plus loin. Alors il me dit adieu et s'en retourna. Pour moi, plein de reconnaissance pour cet homme et tout émerveillé de l'abondance de ses bienfaits, je continuai ma route jusqu'à ce que j'eusse atteint Baghdad.

Je rejoignis Abou Djafar almansour et passai plusieurs années auprès de lui. Un jour, m'étant levé, selon ma coutume, dès la pointe de l'aurore, je fis ma prière et sortis de chez moi pour me rendre au palais du prince des croyants Almansour. Sur mon chemin, je rencontrai un

l'A H DES BIENFAITS \)\

messager qui venait me chercher de sa part. Je me hâtai donc de partir, et, en entrant chez le calife, je le trouvai faisant la prière de l'aurore devant un flambeau. J'attendis qu'il eût achevé son oraison; puis Àlmansour, portant vers moi ses regards, s'écria : « Àbbas! »

— a A vus ordres, prince des croyants, » répond is-je.

— a Empare-toi de cet homme, ajouta-t-il, et surveille-le de près. Demain tu me ramèneras; prends bien garde à lui, car, s'il t'échappe, lu m'en répondras sur ta tète. »

— « Vous serez ponctuellement obéi, prince des croyants, d lui dis-je. J'aperçus aussitôt devant Almansour, dans un coin de la salle, un vieillard portant des chaînes au cou, aux: mains et aux pieds; je saisis cet homme et sortis avec lui, puis, le faisant monter à cheval, je l'emmenai chez moi. Comme je devais, d'après l'ordre d' Almansour, exercer une extrême vigilance à son égard, j'appelai mes serviteurs et leur commandai de nous préparer un cabinet; ensuite je fis asseoir l'homme et me plaçai à coté de lui, en passant autour de mes pieds une partie de ses liens que je serrai

fortement, le tout par crainte qu'il ne s'échappât et que je ne perdisse la vie.

Vers la chute du jour, je fis apporter par mes serviteurs une table chargée de mets et de breuvages, et, m'asseyant avec l'homme, nous mangeâmes; puis, après avoir fait nos ablutions et notre prière, je m'assis de nouveau, ennuyé de garder le silence; car cet homme, plongé dans une affliction profonde, réfléchissait sur son sort, et moi je brûlais du désir de lui adresser la parole. Enfin, je lui demandai de quel endroit il était.

« De Syrie, » me répondit-il.

— « Connaissez-vous un tel en Syrie ? » ajoutai-je.

— « Personne ne le connaît mieux que moi; mais pourquoi m'interrogez-vous à son sujet? »

— « Parce qu'il m'a captivé par sa générosité, et que je suis son dévoué serviteur, » répondisse; et je lui racontai ce qu'il avait fait pour moi pendant la révolte de Syrie.

L'homme se mit alors à sourire, et, en le regardant avec attention, je le reconnus. Mon esprit fut tout à coup ravi de joie; mais, rêve-

Page 1