‹ Choix de fables et historiettesChapitre 58 sur 58 · LE MOINE ET SON HÔTE · texte numérisé non relu

LE MOINE ET SON HÔTE

vous cite cet exemple que pour vous faire sentir que vous avez abandonné votre langage pour vous lancer dans l'étude de la langue hébraïque, qui ne vous convient nullement. Je crains que vous n'arriviez pas à la comprendre, et qu'après avoir oublié votre langue maternelle, quand vous retournerez vers vos amis, vous ne parliez plus mal qu'eux tous; car il est dit que l'on doit regarder comme un insensé celui qui s'applique à des choses qui ne lui conviennent point, qui ne sont pas de sa compétence, que ses parents ne lui ont point enseignées, et dont ses ancêtres n'avaient aucune notion . »

LE VOYAGEUR ET l/ORFÈVRE 2^(J

Le Voyageur et l'Orfèvre

Des gens avaient creusé une fosse dans laquelle tombèrent un orfèvre, un serpent, un singe et un tigre. Un voyageur vint à passer tout près de là, et, se penchant au-dessus de la fosse, il aperçut l'homme, le serpent, le tigre et le singe. Alors il réfléchit en lui-même et se dit : « Je ne saurais accomplir une œuvre qui me soit plus profitable pour la vie future que de délivrer cet homme des ennemis dont il est entouré. »

Prenant aussitôt une corde, il la glissa dans la fosse; le singe, en raison de son agilité, s'y suspendit le premier, et se tira d'embarras.

Le voyageur tendit la corde une seconde fois, et le serpent, s'enroulant autour d'elle, sortit également.

A la troisième fois, le tigre s'y accrocha et fut sauvé.

Puis ces animaux remercièrent leur libérateur et lui dirent : « Ne faites pas sortir cet homme de la fosse ; car, assurément, rien n'est

moins reconnaissant que l'homme en général, et que cet individu en particulier. »

Le singe lui dit ensuite : « Ma demeure est sur une montagne, près de la ville de Nawadirekht; » — et le tigre ajouta : « Moi, j'habite une forêt dans les environs. » — «Et moi, dit le serpent, j'ai pour retraite un mur de la même ville. Or, si jamais il vous arrive de passer près de nous et d'avoir besoin de nos services, appelez-nous, et nous viendrons vous récompenser de votre bienfait. »

Le voyageur, sans tenir compte de ce qu'ils venaient de lui dire au sujet de l'ingratitude de l'espèce humaine, jeta de nouveau la corde et délivra l'orfèvre qui se prosterna devant lui en s'écriant : « Vous avez été généreux envers moi; eh bien, si vous venez quelque jour à Nawadirekht, demandez mon adresse; je suis orfèvre, et je me ferai un devoir de vous être utile, au souvenir du service que vous m'avez rendu. »

L'orfèvre se rendit ensuite à sa ville , et le voyageur s'en alla de son côté.

A quelque temps de là, le voyageur eut affaire à Nawadirekht ; et il se promenait dans cette ville, quand le singe s'avança vers lui, se

w: NovAr.Kin i-;t i/ouriviu: 331

prosterna, lui baisa les pietls, cL lui présenta ses (acusos, en «lisant : « Assurément les singes ne possèdent pas grand'chose; mais asseyez-vous jusqu'à mon retour. » Il partit et revint avec (les fruits excellents qu'il offrit au voyageur.

Gelui-ei eu mangea tout à son aise et se retira. Quand il fut près Je la porte de la ville, le bigre vint à sa reneontre et s'inclina respectueusement devant lui en disant : « Vous avez été bienfaisant à mon égard; prenez patience un moment jusqu'à ce que je revienne. » Aussitôt il partit, et, pénétrant à travers les murs de la ville jusqu'à la fdle du roi, il la tua et lui prit son collier, qu'il apporta au voyageur sans lui annoncer d'où provenait cette parure.

Le voyageur dit en lui-même : « Ces animaux m'ont noblement récompensé; voyons donc ce qui arrivera si je vais trouver l'orfèvre. Certes, s'il est dans la gène, si même il n'a rien pour me venir en aide, il pourra du moins vendre le collier, en toucher le prix, m'en donner une part et garder l'autre pour lui. C'est un homme qui doit parfaitement connaître la valeur de cet objet. » Le voyageur se rendit donc chez l'orfèvre, et celui-ci, en le voyant, lui

souhaita la bienvenue et le fit entrer dans sa maison. Ayant jeté les yeux sur le collier, l'orfèvre le reconnut, car c'était lui-même qui l'avait fabriqué pour la fille du roi , et il dit au voyageur : « Attendez que j'aille vous chercher de quoi manger; je n'ai rien chez moi qui soit digne de vous être offert, d Puis il sortit en faisant cette réflexion : « Voici mon affaire! je vais aller trouver le roi, lui dénoncer le fait, et par là je me mettrai en faveur auprès de sa majesté. » Alors il se dirigea vers le palais du roi et fit parvenir au souverain ce message : « Celui qui a tué votre fille et volé son collier est chez moi. »

Le roi envoya chercher le voyageur, et, à la vue du collier que ce dernier portait sur lui, il ordonna sans plus tarder de le livrer au supplice, de le promener à travers la ville et de l'attacher à une croix.

Quand cela fut exécuté, le voyageur se mit à verser des larmes et à crier de toute la force de sa voix : « Si j'avais suivi les conseils du singe, du serpent et du tigre, relativement au peu de reconnaissance de l'homme, je ne serais point tombé dans un tel malheur ! j> Et comme il

LE V0YAGE1 I BT L'ORFÈVRE 233

proférai! à diverses reprises les mêmes paroles, il fut entendu par le Berpent, qui sortit d'entre [es pierres sous lesquelles il était caché et reconnut son bienfaiteur. Vivement touche de son sort, il se mit à chercher un moyen de le sauver et s'en alla mordre le Qls du roi.

Aussitôt le roi lit appeler des gens expérimentés qui s'efforcèrent de guérir sou fils par leurs enchantements; mais ils ne purenl rien obtenir.

Alors le serpent se rendit auprès d'une de ses sœurs parmi les fées et lui raconta, la belle action du voyageur à son égard ainsi que le malheur survenu à ce dernier. La fée en eut pitié, alla trouver le fils du roi, lui apparut mystérieusement et lui dit : « Vous ne guérirez qu'après avoir subi les enchantements de celui que vous avez injustement condamné. »

Le serpent, de son coté, revint auprès du voyageur, et lui dit en entrant dans sa prison : « Ne vous avais-je pas défendu de faire du bien à l'homme en question ? Vous ne m'avez pas écouté! » Puis il lui donna des feuilles destinées à servir d'antidote contre son venin et lui dit : « Quand on vous amènera devant le fils du roi pour pratiquer vos enchantements, faites-lui

boire une infusion de ces feuilles ; il recouvrera la santé. Et lorsque le roi vous questionnera sur votre affaire, exposez-la-lui franchement; vous serez sauvé, s'il plaît au Dieu très-haut. »

Le fils du roi raconta à son père qu'il avait entendu quelqu'un lui dire : « Vous ne guérirez qu'au moyen des enchantements de ce voyageur qui a été injustement emprisonné. »

Aussitôt le roi manda le voyageur et lui ordonna d'opérer des enchantements sur son fds. « Les enchantements ne lui seront d'aucune utilité, répliqua le voyageur ; mais je lui ferai boire de l'eau de ces feuilles et lui rendrai la santé, par la permission du Dieu très-haut. » 11 lui donna donc à boire, et le jeune homme fut guéri, à la grande satisfaction de son père.

Le voyageur, questionné par le roi sur son aventure, la lui raconta. Puis, le roi le remercia, lui fit un cadeau magnifique, et condamna l'orfèvre au supplice de la croix, en punition de sa calomnie , de son ingratitude, et de l'action honteuse par laquelle il avait payé un beau trait de générosité.

LE FILS DU ROI ET SES COMPAGNONS 23o

Le Filft «lu Ilol et hcs Compagnon* (I)

On rapporte (pic quatre individus se rencontrèrent une fois sur la même route. L'un était fils de roi; le second, fils d'un négociant; le troisième, doué d'une grande beauté, avait pour père \\\\ noble personnage; et le quatrième était fils d'un laboureur.

Arrivé dans un endroit éloigne de toute communication, ils se trouvèrent dans le besoin et dans un embarras extrême, n'ayant plus rien que les vêlements dont ils étaient couverts. Tout en marchant ils réfléchirent à ce qu'ils devaient faire, et chacun d'eux: comptait sur ses qualités naturelles et sur le profit qu'il en pourrait tirer.

« Tout dans le monde, dit le fils du roi, est réglé par la Providence, et ses décrets au sujet de l'homme doivent s'accomplir infaillible-

(I) Ce conte, d'origine indienne comme plusieurs autres contenus dans le présent recueil, a été mis en vers français par La Fontaine.

ment. Ainsi la patience et la soumission à la destinée sont préférables à toute autre chose. »

— « Rien n'est au-dessus de l'intelligence, » répliqua le fils du négociant.

— « Et la beauté, ajouta le fils du noble, l'emporte encore sur ce que vous venez de mentionner. »

— Enfin, le fils du laboureur dit à son tour : « Il n'y a rien de meilleur au monde que les efforts dans le travail. »

Lorsqu'ils furent près d'une ville appelée Matroun , ils s'arrêtèrent dans un de ses faubourgs pour délibérer sur le parti qu'il fallait prendre, et les trois premiers dirent au fils du laboureur : « Ya-t-en, et procure-nous par tes efforts de quoi vivre aujourd'hui. »

Celui-ci partit donc et s'informa du genre de travail qui pourrait procurer à un homme la nourriture de quatre personnes. On lui répondit qu'il n'y avait rien de plus lucratif dans cette ville que le bois de chauffage ; mais que le bois se trouvait à la distance d'une parasange (1 ).

(1) Mesure itinéraire en usage chez les anciens habitants de la Perse, les Arabes et divers peuples de l'Asie ; elle e'quivaut à trente stades grecs, ou à cinq kilomètres environ, suivant notre système métrique.

LE FILS DU ROI il BES COMPAGNONS 23*3

Le fils du laboureur s'en alla faire un fagot de bois à brûler, et, de retour à la ville, il le venditune pièce d'argent el acheta de quoi manger. Alors il écrivit sur la porte de la ville :

Une journée de travail opiniâtre vaut une pièce d'argent.

Puis il revint auprès de ses compagnons avec des provisions dont ils se rassasièrent.

Le lendemain, il fut convenu que ce serait le tour de celui qui avait dit que rien n'était au-dessus de la beauté. En conséquence, le fils du noble partit pour se rendre à la ville; mais il réfléchit en lui-même et se dit : « Je ne sais rien faire ; à quoi bon entrer dans la ville ? » Cependant, ayant bonté de revenir vers ses compagnons sans leur apporter de nourriture, il conçut le projet de les abandonner et alla s'appuyer le dos contre un grand arbre; le sommeil le gagna, et il s'endormit. Sur ces entrefaites, la femme d'un des principaux habitants de la ville, venant à passer près de lui, fut tellement émerveillée à la vue de la beauté de ce jeune homme, qu'elle envoya sa servante avec ordre de le lui amener. La jeune fille alla le trouver et le pria de vouloir bien la suivre

jusque chez sa maîtresse, ce qu'il fit. Il passa avec elle une journée fort agréable, et, vers le soir, elle lui fit cadeau de cinq cents pièces d'argent. S' étant retiré, il écrivit sur la porte de la ville :

La beauté, pour un jour, est estimée cinq cents pièces d'argent.

Puis il apporta la somme à ses compagnons.

Le troisième jour, au matin, on dit au fils du négociant : « Va-t-en, toi ; et, à l'aide de ton habileté dans les affaires commerciales, cherchenous quelque chose pour aujourd'hui. »

Le fils du négociant partit donc et ne s'arrêta que lorsqu'il aperçut un vaisseau chargé d'une grande quantité de marchandises et s'avançant vers le port. Bientôt une foule de négociants se rendirent à bord dans l'intention d'acheter la cargaison, et s'assirent dans un coin du bâtiment pour se consulter à ce sujet; puis ils se dirent les uns aux autres : « Allonsnous-en aujourd'hui sans rien acheter, quoique nous ayons grand besoin de marchandises ; de cette manière , les propriétaires du navire, ne trouvant pas d'acquéreurs, nous feront des offres à plus bas prix, et nous profiterons de la

diminution. » Le Gis du négociant pril alors un autre moyen, et, allant trouver les propriétaires du vaisseau, il leur acheta toute la cargaison cent pièces d'or, mais à crédit, et fit semblant de vouloir faire transporter les marchandises dans une autre ville. A cette nouvelle, les négociants, craignant de laisser aller les marchandises (>n d'autres mains, lui offrirent une prime de cent mille pièces d'argent pour le intéresser de son marché, et le jeune homme remit aux propriétaires du vaisseau des mandats sur les négociants pour le payement du prix dont il leur était redevable.; puis il rapporta son bénéfice à ses compagnons, après avoir écrit sur la porte de la ville :

L'adresse, en un seul jour, est payée cent •mil le pièces d'aryen t.

Enfui, le quatrième jour, on dit au fds du roi : « A Ion tour, va et procure-nous ce que la Providence te fera découvrir, d

Le fds du roi s'en alla donc, et, arrivé à la porte de la ville, il s'assit sur un banc qui se trouvait en cet endroit. Or le roi de ce pays venait de mourir sans laisser de fds ni de proche parent pour successeur. Ceux qui portaient

le cercueil du souverain passèrent auprès de lui, et, comme il ne témoignait aucune tristesse, tandis qu'eux tous étaient plongés dans le deuil, ils lui reprochèrent son insensibilité, puis le portier lui dit d'un ton menaçant : « Chien que tues! pourquoi restes-tu assis à la porte de la ville sans montrer aucun chagrin de la mort du roi? » Et il le repoussa loin de la porte. Quand le convoi fut passé, le jeune homme revint s'asseoir à la même place, et, au retour de l'enterrement du roi, le portier, l'apercevant encore, s'écria dans un accès de colère : « Ne t'ai-je pas défendu de t' asseoir en ce lieu? » Ensuite il le saisit et le jeta en prison.

Le lendemain, les habitants de la ville se réunirent pour délibérer sur l'élection d'un nouveau roi, et chacun attendait impatiemment la proposition de son voisin ; mais ils ne purent s'entendre. Alors le portier leur dit : « Hier j'ai vu un jeune homme assis à la porte ; il ne paraissait prendre aucune part à notre affliction ; je lui ai adressé la parole, et, comme il ne me répondait pas, je l'ai expulsé. A mon retour, le voyant encore assis au même endroit, je l'ai conduit en prison , dans la crainte que ce ne

LE i ILS i»» ROI El 8E8 COMPAGNONS iil

fût quelque espion. » 4ussitô1 les principaux habitants de la ville envoyèrent chercher le jeune homme, et, lorsqu'il Eut en leur présence, ils l'interrogèrent sur sa condition et sur les motifs qui l'avaienl amène à la ville.

«Je suis le fils du roi Pawiran, leur répondit-il. V la mort de mon père, mon frère m'a ravi la couronne, et je me suis échappe de ses mains pour ma sûreté personnelle; c'est ce qui m'a réduit à cette extrémité. »

Lorsque le jeune homme eut achevé le récit de son aventure, il fut reconnu par un des assistants, qui était allé par hasard dans le pays de son père. Après avoir fait un pompeux éloge de ce dernier, les grands de la ville choisirent le jeune homme pour leur souverain et parurent satisfaits de cette élection.

Les habitants de cette ville avaient coutume, quand ils nommaient un roi , de lui donner pour monture un éléphant blanc et de le promener autour de la ville. On se conforma donc à cet usage, et le nouveau souverain, en passant près de la porte, remarqua les inscriptions dont elle était revêtue, puis il fit ajouter au bas ce qui suit :

Les efforts, la beauté, l'intelligence, le bien et le mal qui arrivent à l'homme dans le monde, tout est réglé par la puissance et les décrets de Dieu, dont le nom soit exalté et glorifié! La faveur et la bonté divine à mon égard en sont une preuve.

Ensuite il se rendit à la salle d'audience, s'assit sur le trône et envoya chercher ses compagnons, qu'il se fit présenter. Il éleva au rang de ses ministres l'homme intelligent, mit au nombre des cultivateurs celui qui s'était signalé par ses efforts, et, après avoir fait donner une grande somme d'argent à l'homme au beau visage, il le chassa de peur qu'il ne détournât les femmes de leur devoir. Puis rassemblant les plus savants et les plus sages du pays, il leur dit : « Mes compagnons sont persuadés que le bien qu'ils ont reçu du Dieu trèshaut (dont le nom soit béni !) ne leur a été accordé que par les décrets de sa Providence, et, quant à moi , je tiens à ce que vous reconnaissiez cette vérité; car les bienfaits que Dieu m'a réservés ne proviennent que de sa toute-puissance; ce n'est pas le résultat de la beauté, de l'intelligence, ni d'efforts soutenus. J'étais loin

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d'espérer, quand mon fcère m'a chassé, de trouver même assez de nourriture pour entretenir ma vie, à plus forte raison d'arriver à une si haute dignité. El jamais je n'aurais osé y prétendre, en voyant dans ce pays des gens plus distinguée que moi par leur mérite, leur grâce, leur zèle et leur sagesse: la destinée a

tout conduit à mon égard pour l'accomplissement des décrets de Dieu. »

Il y avait dans cette assemblée un vieillard qui, se levant avec effort, s'écria : « Les paroles que vous venez de faire entendre sont pleines d'esprit et de sagesse ; elles justifient la bonne opinion que nous avions conçue de vous ; nous reconnaissons votre sincérité dans tout ce que vous avez raconté, et vous êtes bien digne du pouvoir et de l'honneur auquel Dieu vous a élevé, en raison de l'esprit et de la sagesse qu'il vous a départis. Certes, le plus heureux des hommes dans ce monde et dans l'autre est celui qui a reçu de Dieu la sagesse et l'intelligence; et Dieu nous a accordé un grand bienfait et un insigne honneur, en vous plaçant à notre tête après la mort de notre roi. »

Un autre vieillard, ancien voyageur, se leva, et, après avoir rendu grâces au Dieu de gloire et de majesté, il fit l'éloge du nouveau roi et ajouta ces paroles : « Avant de me mettre en voyage, et dans ma jeunesse, j'étais au service d'un noble personnage. Lorsque j'eus envie de courir le monde, je quittai cet homme, qui me donna pour récompense deux dinars. Mon intention était d'employer l'un en aumônes et de garder l'autre. Un jour, en me rendant au marché, je rencontrai un chasseur qui avait une paire de colombes, et je les lui marchandai; mais il refusa de les vendre moins de deux dinars, malgré toutes mes instances pour qu'il me les cédât moyennant une seule pièce d'or. « Je n'achèterai qu'un oiseau et laisserai l'autre, me dis-je en moi-même; » puis je fis cette réflexion : « Peut-être sont-ils mâle et femelle, et je les séparerai alors l'un de l'autre. » Touché de compassion pour eux et plein de confiance en Dieu, j'achetai la paire deux pièces d'or; mais je craignis qu'en les lâchant dans un lieu fréquenté, ils ne tombassent entre les mains de quelque chasseur et ne pussent échapper à la faim et à l'amaigrissement dont ils avaient été

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déjà victimes; je redoutais pour eux de nou- \rau\ malheurs. Ce motif m'engagea donc à. les transporter dans an lieu fertile et couvert d'arbres, loin des hommes et de toute habitation, puis je leur donnai la liberté. Aussitôt ils s'envolèrent et s'abattirent sur un arbre chargé de fruits. Quand ils furent au sommet de l'arbre, ils m'adressèrent leurs remercîments, et j'entendis l'un dire à l'autre : « Ce voyageur nous a délivrés du malheur dans lequel nous étions lombes et nous a sauvés de la mort; il est juste maintenant que nous le récompensions de ce qu'il a fait. H y a dans la racine de cet arbre une jarre pleine de pièces d'or; ne devons-nous pas l'en avertir pour qu'il s'en empare? »

Je leur dis alors : « Comment pouvez-vous m'indiquer un trésor invisible, vous qui n'apercevez pas même le filet? »

— «La destinée, reprirent-ils, peut bien empêclier de voir la place des objets et obscurcir la vue; elle a détourné nos regards du fdet, mais non pas de ce trésor. »

Je me mis alors à creuser et déterrai le vase, qui était effectivement rempli de pièces d'or,

puis je souhaitai bonne chance aux deux oiseaux en leur disant : « Louange à Dieu, qui vous a fait connaître sa volonté : vous volez dans le ciel, et vous m'instruisez de ce qu'il y a sons la terre! »

— c Homme intelligent, reprirent - ils , ne savez-vous donc pas que la destinée l'emporte sur toute chose et qu'il n'est permis à personne de l'éviter? *

Je raconte au roi ce que j'ai vu; si sa majesté l'ordonne, j'apporterai la somme et la verserai dans son trésor.

« Elle est à vous, répondit le roi; qu'elle vous porte profit! »

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