Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706
Un a déjà, il y a longtemps, donné au public une grande partie de la correspondance du philosophe de Rotterdam. Peu d'années après la mort de Pierre Bayle, son biographe Des Maizeaux publia un recueil, en trois volumes, de ses lettres avec quelques unes adressées à lui (17 14). Bientôt, cette collection fut suivie de celle des » Nouvelles Lettres«, en deux volumes (1739), comprenant la plupart des lettres de famille de B. Ces recueils ont été réimprimés dans les deux éditions des »Oeuvres diverses«. Il faut y joindre les fragments de correspondance qui se trouvent imprimés dans le journal de B. (Nouvelles de la République des Lettres) et dans son Dictionnaire historique. Enfin, on rencontre des lettres écrites par le célèbre critique ou adressées à lui, dispersées dans divers recueils, p. ex. ceux du commerce épistolaire de Leibnitz. Les plus récentes publications de ce genre, par lesquelles la correspondance imprimée de B. a été augmentée, sont les » Lettres de divers savants à l'abbé Nicaise«, publiées par M. Caillemer (Lyon, 1885), et les »Lettres inédites adressées à J.-A. Turrettini«, dont l'édition est due aux soins de M. de Budé (Paris et Genève, 1887).
A ces ouvrages se rattache le présent volume, le premier d'un recueil qui servira, je l'espère, à jeter quelque lumière sur l'histoire de la littérature de l'Europe
vers la fin du 1 7me siècle. Comme il a été indiqué déjà par le titre, tous les originaux appartiennent à la collection de manuscrits de la Bibliothèque royale de Copenhague. Ainsi, ils ont été mis un peu à l'écart dans un coin du monde savant, et c'est ce qui explique qu'ils n'ont pas été publiés jusqu'à présent par quelque érudit français. Il y a cependant longtemps qu'ils ont été tout près de l'être, c'està-dire avant qu'une collection danoise les eût en possession. Ce sont deux lettres mêlées aux paquets de la correspondance conservée à la Bibliothèque, qui en portent le témoignage. Jacques Du Rondel, professeur à Maestricht, qui avait été l'ami intime de Bayle, écrit le 25 avril 171 1 à M. Du Puy, »cy devant Secrétaire au Traité de la Paix de Riiswick, rue de l'Université, chez Monsieur Du Gard«, que déjà en 1709, trois ans après la mort du philosophe, Des Maizeaux lui fit la même prière que Du Puy maintenant, celle de mettre à sa disposition les lettres de Bayle qu'il conservait. Du Rondel regrette ne pouvoir le servir non plus que Des Maizeaux, à cause de »bien des sujets domestiques dont personne n'a que faire, et quelques prières particulières de M. Bayle luy-mesme.« Quant à celles de Du R., adressées à B., que Du Puy avait déjà acquises, il ne comprend pas pourquoi son ami les a gardées, et il supplie »très humblement et de tout son coeur« l'ancien secrétaire de ne point les publier.*) Un autre des correspondants les plus assidus de B., Daniel de Larroque, s'exprime à -peu -près de la même façon (le 11 juillet 171 1). Il avoue qu'il ne serait pas bien aise, que ses lettres parussent dans le recueil que Du Puy destine au public, et qu'il avait espéré, que son défunt ami eût détruit celles qu'il avait reçues de lui, de même que Larroque avait dit à Bayle qu'il avait des raisons
i:) Dans l'édition de 1725 — 31 des Oeuvres diverses de B., on a néanmoins donné au public quelques lettres adressées de lui à Du Rondel.
pour ne pas garder les siennes. Cependant il ne semble pas tout-à-fait contraire au plan de Du Puy, bien qu'il remarque qu'à son avis »on se hâte beaucoup de publier les lettres d'un homme mort récemment et où tant de personnes vivantes peuvent être intéressées. « Il lui indique même la collection de lettres de B. appartenante au duc de Noailles, qui l'avait montrée à Larroque, et il va jusqu'à dire: »Je seray le mois prochain à Paris, où j'auray l'honneur de vous voir, après avoir cherché si je n'aurois point encore quelques lettres d'un ancien amy, dont j'honoreray toujours la mémoire. Si M. Fagon m'a renvoyé la lettre de M. Bayle sur son mal, elle est encore chez moy à Paris; j'auroy l'honneur de vous la remettre, Monsieur, de même que celles qui seront encore existentes, et je vous donneray aussi la copie de la consultation de M. Fagon, s'il me le permet.*) Elle est assurément un chef d'oeuvre en ce genre et remplye des sentimens de la plus haute estime pour cet illustre amy.«
Des Maizeaux raconte qu'à la mort de Bayle ses papiers passèrent à son cousin, De Bruguière, et l'on voit dans la lettre de Larroque citée plus haut, que l'idée de publier une partie de sa correspondance était venue justement d'un membre de cette branche de la famille, neveu du défunt. On se sera alors sans doute adressé, pour la publication, à N. Du Puy, littérateur de profession sans être fort illustre dans ce métier. Il a écrit, selon Quérard, une douzaine d'ouvrages de morale et de mythologie, entre autres les » Réflexions sur l'amitié« et les » Instructions d'un père à sa fille et à son fils«, dont on a publié de nouvelles éditions encore au commencement du XIXme siècle. A cette production littéraire il faut ajouter, sans doute, la » Négociation de la Paix de Ryswick, par Mr. D***; imprimé pour l'auteur en 1 6 9 7 « (2 voll.)**). Les
*) Imprimée dans les Nouvelles Lettres de Bayle, I. **) La dédicace des »Caractères, sentiments et entretiens de deux personnes« par Du Puy, édition de 1694 (N. de Burre), est également signée D ***.
matériaux collectionnés pour le recueil projeté de lettres, sous les auspices de la famille de Bayle, témoignent clairement de ce qu'on songeait sérieusement à les faire imprimer: beaucoup de lettres sont marquées de la main de Du Puy, qui en a indiqué aussi plusieurs suppressions et essayé quelquefois d'établir la chronologie. Mais tout cela n'aboutit à rien, et la collection fut achetée par un amateur étranger, le comte Otto Thott (1703 — 85), ministre d'État danois et grand bibliophile, possesseur de la plus riche bibliothèque privée au XVIIIme siècle. Quand cet achat a eu lieu, je ne sais pas le dire avec certitude. Après la mort du comte, la correspondance de Bayle passa dans la Bibliothèque royale avec toute la collection de manuscrits; il y a deux gros volumes de lettres, environ 500 au total (Fonds Thott, no: i2o8b-c in- 40). C'est la source principale du recueil présent. Cependant, les lettres latines adressées à Graevius sont tirées de la correspondance de ce savant, conservée de même dans notre Bibliothèque (Fonds Thott, no: 1258 — 67 in-40). Enfin, les brouillons de trois lettres de Bayle, no: III — V de ce recueil, existent dans un volume qui comprend aussi l'abrégé des Vies de Plutarque, mentionné dans la biographie de Des Maizeaux, et d'autres notices de la main de B. (également Fonds Thott, no: 1202 in-40).
La première lettre en date du présent volume est de 1670, — Bayle avait alors 23 ans; la dernière est de 1706, — trois semaines avant sa mort. La personnalité qui se dessine dans cette longue série épistolaire, directement par les lettres de B. lui-même, indirectement par les jugements et propos de ses nombreux correspondants, est celle d'un homme vraiment bon et aimable, doux et patient, érudit infatigable, intrépide chercheur de la vérité, frère et ami excellent, » obligeant et généreux au dernier point «, comme dit le médecin Drelincourt. Je ne saurais pas m'abstenir de trans-
crire ici quelques paroles de la lettre de Du Rondel à Du Puy, citée plus haut. » C'est un plaisir extrême de connoistre le coeur d'un Héros. D'ordinaire, Messieurs les Héros sont assez différents d'eux mesmes au Logis, de ce qu'ils sont en Public: ils ont leurs Postscenia Vitœ. M1* Bayle n'estoit point cela.« Samuel Crellius s'exprime de la même manière, après la mort du philosophe, dans le fragment d'une lettre latine conservé à la Bibl. roy. de Copenhague. »Nec enim erat de grege superbo illorum, quos hodierni Luciani magno cum fastu exagitant,
sed visu facilis et dictu affabilis ulli.
Ac quamvis panegyricos, carmina, dedicationes caeteraqve ejusdem farinae nec composuerit nec optaverit, vidi tamen (nisi vehementer fallor) Gallicum qvendam librum inscriptum Auctori Dictionarii Historici et Critici.« Après avoir dit, qu'on lui devrait ériger un monument à Rotterdam, pareil à celui d'Érasme, il finit ainsi: »Intereà temporis in Magna Britannia cum studiosis Bayleani nominis celebremus hune virum, qvô meliorem hodiernos Philosophos inter (ne dicam Theologos) neqve vidimus, neqve videbimus unqvam.«
La plupart des- lettres publiées dans ce recueil se rattachent aux deux grands exploits littéraires de Bayle: son journal critique et son Dictionnaire.
Quoique les circonstances l'eussent obligé à s'expatrier, Bayle, le relaps languedocien, avait toujours un public nombreux et admirateur dans la capitale française. On se disputait les exemplaires de ses ouvrages, et quand ils furent rendus à l'heureux possesseur, ce n'était que fort tard et avec des marques d'avoir passé par bien des mains. Les dames même se passionnaient pour ses livres, parce qu'elles y apprenaient beaucoup de choses savantes sans fatigue et agréablement.*) Ses premiers livres lui avaient déjà procuré un commencement de cette célébrité, et l'on comprend ainsi
*) Baudelot de Dairval à B., 29 juillet 1686 (Bibl. roy.).
avec quel enthousiasme furent accueillies en 1684 ses Nouvelles de la République des Lettres, qui augmentèrent de beaucoup, à Paris comme ailleurs, la popularité de l'écrivain journaliste de Rotterdam. Les théologiens, les antiquaires, les poètes lui présentèrent humblement leurs écrits; on lui adressa des critiques respectueuses et admiratives sur son journal; plusieurs auteurs le prièrent d'insérer des mémoires anonymes, dus à leur propre plume, pour insinuer au public quelque opinion favorable sur certains ouvrages, et Bayle était assez bienveillant pour céder à leurs désirs; enfin, ce n'est que fort rarement, dans la correspondance de B., qu'une note stridente*) vient à interrompre le choeur d'éloges qui résonne autour du puissant rédacteur. L'italien Lamberti, »dit ■de Saint- Léo «, demanda en grâce l'honneur de traduire le journal en italien, en se recommandant comme » protestant à la dernière épreuve«, récompensé par l'Accademia délia Crusca; mais le libraire Desbordes s'y opposa.**) A Londres, le mathématicien D. Cluver n'a rien à dire contre le journal » sinon qu'il manque aux ailes, c'est-à-dire que les libraires n'y rognent les plumes et le font marcher trop tard, enfin pour faire parade dans ce pays un peu éloigné« (lettre dans la Bibl. roy.). H. Justel et le médecin Silvestre désignent comme » téméraire « la tentative de Jean Le Clerc, de rivaliser avec B. comme journaliste, et S. blâme le rédacteur de la Bibliothèque universelle pour ses longs extraits et la trop grande sécheresse: »cela n'est pas assez égayé, et après tout, il n'approche pas de beaucoup près de votre délicatesse« (lettre à B., ibid.). — En France, cependant, l'entreprise de Bayle rencontra des obstacles réels de la part du gouvernement. Bien que les » Nouvelles « parussent, au commencement, sans le nom entier de l'auteur, on ne tarda pas à
*) Voir p. ex. la lettre de l'abbé De Ville dans ce volume. **) Lamb. à B., 10 déc. 1686 (Bibl. roy.); comp. B. à Minutoli, 6 oct.
1692 (Oeuvr. div.).
savoir à Paris, qui était le Sieur B***, rédacteur du nouveau journal si intéressant, où tant de matières étaient traitées d'une manière si piquante. On était à la veille de la révocation de l'édit de Nantes: il n'était pas bon alors d'être protestant en France, et on ne correspondait qu'en cachette avec un exilé huguenot qui n'avait pas peur de se prononcer avec hardiesse sur des points de religion. Les frères de Bayle p. ex. n'osaient pas lui adresser leurs lettres directement, et le commerce épistolaire entre lui et F. Janiçon, qui lui envoyait des notices sur la littérature, montre aussi quelles précautions il fallait prendre. Déjà le 28 juin 1684, Janiçon écrit à B.*): »Hier le bruit faux ou vray estoit répandu à Charenton, qu'on s'estoit mis en deuoir de vous enleuer, et qu'on l'auoit fait en effet, mais que vous auiez esté secouru par des personnes qui auoient fait lascher prise aux prenneurs.« Il est porté à croire que le dernier ouvrage de Jurieu**), à ce temps l'ami de Bayle, était cause de cela, parce qu'il avait irrité grandement les esprits du parti catholique. Dans une autre lettre, un peu postérieure, le même correspondant essaie de dissuader Bayle de se laisser entraîner trop loin par son esprit critique. »Vous tournés un peu trop les choses en controverses et en dispute lorsque l'occasion s'en présente .... Je ne voudrois pas pourtant vous obliger à supprimer tout entièrement, parce que ce seroit trahir la vérité et vostre conscience et qu'il est toujours bien scéant qu'un Protestant parle protestant, mais seulement encore paroître plus modéré que vous n'êtes et presque plus indifférent. « Il en donne la raison: »que vous deuez vous insinuer dans l'esprit des Catholiques Romains et vous établir une créance parmi eux.«
*) La lettre est dans la Bibl. roy., comme les autres citées dans la suite.
**) Sans doute l'écrit contre Maimbourg (1685).
Néanmoins, des personnages influents avaient déjà formé le dessein de rappeler à Paris le philosophe exilé, malgré les hardiesses de son journal. Les »Oeuvres« du petit duc de Maine, né en 1670, fils naturel et bien-aimé de Louis XIV, devaient en être le moyen.*) La tentative émana du poëte Benserade, académicien, qui avait lu avec admiration le journal de Bayle; par Janiçon il lui envoya, avec force compliments et subtilités, le livre de »l'adorable petit auteur«, afin qu'il en parlât dans ses Nouvelles. (La lettre est dans la Bibl. roy.) » Plût à Dieu (dit -il) que vous vous missiez en estât de profiter de tout le gré que vous en sçaura le père! Il aime à récompenser le mérite où il est, pourueu qu'il n'y trouue rien à redire du costé que vous sçauez.« Janiçon fait observer à son ami de Rotterdam (1 9 déc. 1684), que »Mr. de Beinserade seroit bien aise qu'il parût que c'est de sa part qu'il vous a esté envoyé: et vous pouuez bien juger à quelles fins.« A son tour, Bayle présenta son journal à MM. de l'Académie**), dont Benserade lui remercia au nom de ses confrères, dans une lettre du 18 mai 1685 (Oeuvr. div.). La récension des oeuvres du duc se trouve dans le mois de février des Nouvelles de 1685; elle est pleine de louanges, trop pleine même. Le 29 mai de la même année, le numismate Rainssant, conservateur du cabinet de médailles du Roi, écrivit à Bayle: »J'ay fait voir à Monsieur le Duc du Maine l'endroit de vos nouuelles où il estoit si bien parlé de luy; il le montra ensuite à Madame de Montespan, et
*) »Oeuvres diverses d'un auteur de sept ans«, 1678 (selon Nodier),
in-40, rareté bibliographique.
**) En 1684, le petit prodige ducal avait exprimé le désir d'être fait académicien. »Lorsque Mr. de Racine parla du dessein que Mr. le Duc Dumayne témoigne avoir d'y entrer, quelqu'un d'eux proposa de charger mr. de Racine d'asseurer ce prince que, quand mesme il n'y auroit point de place vacante dans leur corps, il n'y auoit aucun d'eux qui ne fust bien aise de mourir pour luy en faire une [!]« (Janiçon à B., 6 nov. 1684.)
cela a esté jusqu'au Roi, à qui elle dit qu'elle s'étonnoit qu'on deffendît à Paris le débit d'un tel livre. Mais sa Majesté laisse agir ceux qui sont préposés pour ces sortes de choses. « Cette défense semble avoir eu lieu au commencement de 1685, et c'est l'abbé de la Roque, rédacteur du Journal des Savants, que l'on soupçonnait d'en être la cause. Il tâcha de discréditer le journal du rival hollandais, en désignant*) comme peu véridiques les notices de Paris sur l'Académie des Médailles, données dans le numéro de décembre 1684 des Nouv. de la Rép. d. L. Pourtant, il avait communiqué lui-même ces notices à Janiçon, qui les avait transmises à Bayle! A l'avis de Janiçon, les points qui avaient fourni prétexte à la défense étaient: »les extraits des livres de Religion, qu'on aura dit estre d'autant plus dangereux qu'ils sont traités avec esprit et délicatesse«, les louanges prodiguées à Richard Simon, enfin les observations politiques sur le bombardement de Gênes et d'Alger. Janiçon conseille à B. d'accepter l'offre de La Roque, de s'envoyer les journaux réciproquement. Le Père Ange de la Brosse lui donne le même conseil: il n'y aurait pas de mal à s'entendre, sur les difficultés survenues au journal à Paris, avec La Roque; »peut être qu'un bon partage ferait un bon accord « (La Br. à B., 50 janv. 1685). »Au reste (dit Janiçon), ceux qui ont pris goust dans la lecture de vos nouvelles, et qui seroient bien fâchez de ne la pouvoir continuer, croyent que Mr. de Louuoy, à qui appartient tout le proffit des postes étrangères, tolérera facilement l'entrée de vos nouuelles par cette voye, comme il tolère * l'entrée des gazetes de Holande, et même celle des lardons, dont quelques uns sont assez malins et insolens, aussy bien que celle de la gazete de Bruxelles qui ne ménage en aucune façon le gouvernement des ministres de
*) »A la fin de son dernier Journal, qui est celuy de cette semaine« (Janiçon à B., 2 févr. 1685). Le 15 déc. 1684, il avait adressé à B. une lettre remplie de flatteries; elle existe dans la Bibl. roy.
France. « Mais Bayle ne se souciait pas d'adoucir sa critique; il hasarda plusieurs fois des remarques courageuses sur la conversion des huguenots, sur les dragonnades et sur toute la politique religieuse de Louis XIV, tellement que le bon avocat, étant ancien de Charenton et » employé depuis fort longtems au conseil pour la deffense de nos pauures Églises«, se vit obligé à rompre le commerce épistolaire avec le rédacteur des Nouvelles, comme il l'avait fait avec Jurieu. »Nostre intérest, c'est-à-dire de tous ceux de nostre communion qui sommes en ce pays icy, y est beaucoup engagé, parce que les escrits, dont on se plaint, irritant les esprits, vn coup de plume de Versailles nous fait beaucoup plus de mal, que tous les écrits de Hollande ne sçauroient faire de bien.«*) Malgré l'autorité et les démarches de l'avocat général Talon, de Montausier, de Rainssant, de Pellisson et d'autres auprès du chancelier (ce sont les lettres de Rainssant à B. qui nous l'apprennent), le journal resta défendu en France. Après la révocation de l'édit, B. exprima si ouvertement ce qu'il pensait de cet événement, dans son livre »Ce que c'est la France toute catholique sous le règne de Louis -le- Grand «, qu'il ne fut plus possible de lever la défense ni de rappeler l'auteur en France, bien que les tentatives ne manquent pas tout-à-fait.**) De leur côté, les Jésuites de Bordeaux tâchaient de noircir le professeur de Rotterdam dans l'esprit de ses
*) Janiçon à B. , 10 août 1685. Comme la correspondance inédite de J. et B. roule principalement sur des nouvelles littéraires, employées dans le journal de B., je n'ai pas voulu la publier entière. **) »Mr. Pelisson m'a demandé si vous ne vous trouueriez pas mieux en France qu'au lieu où vous estes, et m'a offert son crédit et celuy de ses amis pour vous y bien établir. C'est à quoy Mr. de Montausier s'employeroit aussi très volontiers. Pour moy, qu'ay-ie à dire après ces Messrs?« (Rainssant à B., 19 mars 1 686). Quelle conquête ça aurait été pour le catholicisme! (Comp. A. Sayous, La littérature française à l'étranger, i7me siècle, II, 323 sqq.)
coreligionnaires, en le signalant comme socinien et en répandant le bruit à Montpellier: »que vous aués écrit à monsieur Lachaise, que pourueu qu'on voulût vous ioindre à mr. l'abbé Laroque pour le Journal des Sçauans, vous quitteriés la Hollande pour la France« (Elle Rivais à B., Amsterd. 29 août 1686). Quant au Journ. des Sav. , le chancelier Boucherat cherchait alors des voies pour l'améliorer, en joignant au rédacteur quelques hommes connus pour leur érudition et bon goût, afin que l'ouvrage français ne fût pas trop éclipsé par la concurrence hollandaise. — En février 1 687, une maladie força Bayle à se démettre de la rédaction du journal.
Lorsque le » Dictionnaire historique et critique« parut en 1 697 (à Rotterdam chez R. Leers), les mêmes choses à-peuprès se répétèrent à Paris.*) L'auteur ne se flattait pas de très grandes espérances quant au succès du livre; il pensait qu'il serait regardé par le grand public comme une compilation sans goût, quoique remplie de recherches savantes, et on le lui avait déjà un peu donné à entendre. Le poëte Longepierre p. ex. lui écrivit le 25 juillet 1696 (Bibl. roy.), qu'il verrait avec joie la publication du Dictionnaire, »tant parce que nous en profitterons, que parce que vous serez en estât de vous appliquer à d'autres ouurages; car quelque beau et quelque vtile que soit ce recueil, je vous le diray sincèrement: j'ay tousjours regret quand je vois, que des personnes qui ont autant de finesse d'esprit que vous en auez, s'attachent à des ouurages qui ne demandent que de l'érudition et du trauail. Quelques rares que soient ces deux Talens, l'Esprit l'est encore bien dauantage, et ceux qui en ont autant que vous doiuent entrer dans des carrières, où il puisse paroistre dans tout son jour.« Cependant la plupart des connaisseurs
*) Comp. Des Maizeaux, Vie de Bayle, année de 1697, les lettres de cette année dans les anciens recueils imprimés de la correspondance de B., enfin celles d'Anisson et de Dubos dans le présent recueil.
en tous pays attendaient de Bayle quelque chose, non seulement d'utile, mais qui piquât la curiosité*); et l'accueil fait aux deux gros volumes in-folio démontra pleinement, que l'auteur s'était trompé dans ses craintes. Les libraires français demandèrent au chancelier le privilège de réimprimer le livre, et Jean Anisson notamment essaya d'obtenir la permission de faire entrer à Paris quelques exemplaires de l'édition de Rotterdam. La censure de l'ouvrage fut confiée à l'abbé Eusèbe Renaudot, rédacteur de la Gazette de France, ancien ami de l'éditeur Leers. Bayle lui-même s'intéressait beaucoup à cette négociation, car il voyait toujours en France son public naturel: il se servait cette fois encore de l'entremise de F. Janiçon, qui avait renoué la correspondance interrompue**). Le Ier avril, le fils de J. envoya à Bayle, à l'insu de son père, la copie d'une lettre que celui-ci avait reçue de l'abbé Renaudot: »c'est pour vous désabuser sur une personne que vous avés toujours cru plus équitable qu'elle n'est, et, à n'en déguiser rien, c'est elle qui a fait un raport très peu favorable de votre dictionaire à Mr. le chancelier. « Voici la lettre.
*) »On attend pas moins qu'vn Chef d'oeuure de la part de la plus excellente plume de l'Europe. C'est de cette manière que vous estes traitté à Paris comme par tout ailleurs; les honnestes gens et de bon goust vous regrettent incessament, et ils enuient à la Hollande le bonheur de vous posséder: ils se plaignent sans contrainte, que la France ait pu se résoudre à perdre en vous vn fils aussi illustre« (Brodeau d'Oiseville à Bayle, 26 avril 1696, Bibl. roy.).
**) Les lettres de Paris qui concernent la défense du Dictionnaire existent dans la Bibl. roy. Quelques unes sont écrites de la main d'un fils de l'avocat, qui s'appelle Janiçon du Marsin ou »Dumarsin fils de Jannisons Il avait ainsi deux fils: l'un était François- Michel J. (1674 — 1730), le seul mentionné dans »la France protestantes M. de Budé a confondu ce fils et son père dans l'édition de la correspondance de J.-A. Turrettini, comme il prend Daniel de Larroque pour le voyageur La R. mort en 1 745 (Lettres inéd. adr. à J.-A. Turrettini, II, 104).
»Je vous remercie, Monsieur, des lettres que vous m'avés envoyées. Celle de Mr. Bayle me paroit fort extraordinaire, de ce qu'il croid, que c'est par ressentiment que j'ai rendu à Mr. le Chancelier un témoignage peu favorable de son ouvrage, parce qu'il parle contre les nouvellistes. En vérité c'est me faire bien peu de justice et d'honneur que de croire, que je fusse capable d'une telle bassesse, ou que je cherche de la gloire par la part que j'ai aux gazettes. Je ne veux pas d'autre témoin que vous, qui ne m'avés pas entendu relever cet article, sinon qu'il paroît puéril et qu'il y avoit un grand ridicule dans »Abdérame«, puisqu'il suppose qu'il n'y avoit point d'Historiens de Mores, et qu'il v en avoit encore. Au reste, je ne crois pas que personne ût pu faire un rapport différent du mien, ni celer à Mr. le Chancelier que ce livre étoit plein de choses contre la Religion, non seulement Catholique, mais Chrétienne, indépendamment des sectes, d'un libertinage très profane et dangereux, de faussetés sur les ministres et autres choses qui y ont du rapport, de divers traits injurieux aux particuliers, sous ce beau prétexte qu'ils sont tirés de Patin, de Ménage etc., après qu'on a averti Mr. Bayle de la fausseté de ces auteurs; qu'il y a des ordures que la pudeur payenne ne peut pas souffrir, et diverses choses injurieuses à la France, au Roi, et à des personnes ou à des corps qui ne méritent pas de pareils traitemens. Voilà ce que j'ai dit à Mr. le Chancelier, et il n'y a personne qui ne convienne que j'ai dit vrai; après cela il a pris le parti qu'il a jugé à propos, car je ne lui ai pas formé son avis. Quand Mr. Bayle auroit été le meilleur de mes amis, j'en aurois agi de même, car je n'ai pas une conscience qui tourne par inclination ou par aversion. S'il est fâché, je n'y puis que faire, et je me consolerai par la persuasion certaine, que la plus saine partie de ceux, qui liront l'ouvrage, en jugeront comme moi. Ne les reconnoissés vous pas assés dans la lettre de Genève, et même dans celle de Mr. de Beauval? Les dévots, dont il parle, quels
peuvent -ils être que des personnes qui ne peuvent souffrir les impiétés, les mauvaises plaisanteries sur la religion, et les obscénités? Car pour la science, vous savés ce qu'on dit de ses digressions, et si cela s'appelle être savant, je déclare que je méprise beaucoup cette sorte de science, qui consiste à ramasser tout ce qu'il y a de plus inutile et de plus méprisable, et à extraire sérieusement des auteurs qu'on n'oseroit citer dans une conversation sérieuse. Enfin, je ne comprends pas encore, qu'un homme puisse écrire ce qu'à peine on auroit la patience d'écouter dans un discours familier. Ainsi, Mr., tout ce que je puis vous dire, est que je n'ai point prétendu autre chose que faire mon devoir et non pas plaisir à personne, au préjudice de ma conscience et de mon honneur. Si Mr. Bayle en est fâché et qu'il s'attaque à moi, je ne puis que prendre patience, car je ne changerai pas d'avis et vous savés assés que je ne suis pas seul de mon sentiment. Si j'avois du temps à critiquer, je lui ferois bien voir que je parle avec raison et non pas par passion, mais j'ai de meilleures choses à faire. Il n'y avoit point d'exemplaire de ce dictionaire pour vous dans le ballot de la Bibliothèque du Roi. Je suis tout à vous R.«
Tandis que Renaudot prétend que son opinion est celle de beaucoup de gens, Janiçon fils dit que l'abbé »est presque le seul ici, je vous assure, qui en ait parlé si désavantageusement: tout ce que d'autres en ont dit, a été que vous n'avés pas été assés retenu sur plusieurs matières, et principalement sur le Chapitre des femmes, mais d'ailleurs il est rempli de choses très curieuses et très bien écrites. « Janiçon père est un peu plus favorable au sentiment de l'abbé (lettre du 10 mai): après avoir parcouru une partie du livre, il avoue que la critique du censeur catholique n'est pas tout- à -fait injuste, mais »ce qu'il y a de bon [dans le Dict.], le doit emporter sur le mal que vos amis et vos ennemis y ont remarqué, et ainsi il ne laissera pas de se bien débiter. « Malgré tout, il était disposé à servir son correspondant au sujet
du privilège de l'ouvrage, et dans une lettre adressée à B. du 2] août 1 697 il raconte qu'Etienne Baluze avait promis, à la prière de l'auteur, de se prononcer sur le Dictionnaire, mais qu'il n'était pas encore venu aucune déclaration de ce savant estimé. 11 copie, dans la même lettre, cette seconde déclaration de l'abbé Renaudot, réponse indirecte à une lettre de B. du 12 août et aussi énergique que la première: »Vous sçavés assés, Mr., mes sentimens passés et présents pour répondre à Mr. Bayle, qui ignore ou fait semblant d'ignorer ce que je vous ai dit pour lui mander et que je vous répète, qui est que je n'ai jamais eu dessein de faire courir ce que je donnai à Mr. le Chancellier, puisque je n'en avois pas de coppie. Je ne le désavoue pas pour cela: qu'il écrive, qu'il m'attaque, qu'il crie, je m'en consolerai. Ne devroit il pas être content de l'approbation de tant de gens? et ne m'est il pas permis d'être de mon avis? S'il veut s'engager d'obtenir permission des États d'imprimer chez eux autant de choses contre la Hollande et le pr. d'Orange et contre les protestants, qu'il en dit contre la France et la Religion Catholique, je lui ferai réparation. S'il prétend justifier ses obscénités, il entreprend une mauvaise cause. Je vous prie de lui mander là dessus tout ce que vous voudrés, et je vous en ai assés dit. «
La censure de l'abbé donna lieu à une polémique entre Jurieu et Bayle (comp. Des Maizeaux). En France elle causa l'interdiction du Dictionnaire. Mais l'auteur se consola avec cette réflexion : nitimur in vetitum — et en effet , un grand nombre d'exemplaires du livre »entrèrent par les fenêtres« à Paris — et avec l'approbation et l'admiration du monde littéraire des pays de l'Europe, particulièrement de l'Angleterre, où F. Vaillant, libraire réfugié, s'était chargé de l'introduction de l'ouvrage à Londres. »Dieu veuille par sa bonté, Monsr., répandre sa bénédiction sur vostre Entreprise et vous veuille bénir de ses plus saintes et précieuses bénédictions «, — telles sont les exclamations naïvement mercantiles
et pieuses en même temps, qui terminent une lettre d'affaires du marchand calviniste*), voeux un peu mal placés (en vérité) à l'occasion de cet arsenal des doutes religieux.
Pierre Bayle avait des correspondants, même des amis, dans tous les camps. Parmi les auteurs des lettres contenues dans ce volume, on trouve le théologien calviniste à côté du prêtre catholique, le philosophe chrétien idéaliste et le visionnaire voisins du critique rationaliste, le savant sérieux côtoyant le bel-esprit. Il y a ici des noms célèbres, chacun dans son genre: Malebranche, Denis Papin, Ch. Perrault, Abbadie, Le Clerc, Spon. On ne sera point surpris de rencontrer dans la foule l'abbé Nicaise, épistolographe par excellence et chronique littéraire vivante du temps. Comme les lettres de cet abbé, celles de l'abbé Dubos intéressent par les faits qu'elles racontent (outre qu'elles sont très bien écrites). Celles de Ch. Drelincourt, d'Etienne Le Moyne, de Franc. Bernier présentent une petite image caractéristique et attrayante des personnages. Les lettres de Ch. Ancillon sont intéressantes par les renseignements touchant la sortie des protestants de France, tandis que celles de Lenfant nous renseignent sur les réfugiés en l'Allemagne occidentale. Il faut remarquer aussi les notices sur Jean de La Fontaine, données par D'Harmonville, l'accusation curieuse portée par E. Jollyvet contre le grand historien Pufendorf, enfin les traits de la vie savante d'Angleterre rapportés par D. Larroque. On voit confirmé dans cette correspondance, ce qu'on savait déjà en partie par les citations et les remerciements fréquents dans le Dictionnaire, que Bayle avait pour son grand ouvrage beaucoup de collaborateurs volontaires et par occasion. — Nous nous arrêterons un peu plus longtemps à trois des correspondants, c'est-à-dire: Du Rondel, Minutoli et Jacob Bayle.
*) Vaillant à B., 4 déc. 1696.
Le philologue Jacques Du Rondel était peut-être l'admirateur le plus passionné du génie de Bayle: tout ce que fait celui-ci lui semble bien fait, ses ouvrages sont de grands événements dans la vie de Du Rondel, qui regarde comme siens tous les bonheurs et malheurs de l'ami; quand il le critique, c'est toujours avec infiniment de respect et il met volontiers son savoir considérable à la disposition de l'ancien confrère de Sedan, heureux d'obtenir un peu de place à l'ombre de sa célébrité. Vif et sceptique, son esprit offre plusieurs ressemblances avec celui de son ami: il est aussi grand amateur (et citateur) des classiques de l'antiquité, aussi peu favorable aux »caloyers« de l'espèce d'»Orkius« (p: Jurieu), et son style et ses inclinations littéraires portent l'empreinte de la première moitié du ijme siècle.*) Mais son humeur enjouée est plus tapageuse que la gaieté tranquille de Bayle, de même que ses haines sont plus prononcées. Les lettres de cet homme, que Boileau et P. D. Huet ont honoré de leur amitié, se distinguent par une note personnelle, par une certaine saveur de la vie, assez rare dans la correspondance érudite de cette période. Je citerai comme exemples celle où il décrit les conversations des deux amis à Sedan (p. 351) et le passage sur ses promenades solitaires dans les montagnes des environs de Maestricht »avec quelqu'un de vos petits livres dans la poche« (p. 400).
Vincent Mi nu toli, théologien genevois, devint déjà l'ami de Bayle, lorsque celui-ci n'avait que 23 ans et étudiait à Genève. C'est à lui particulièrement que le jeune B. adres-
") »J'ai leu le petit traitté de la superstition, fait par Mr. Du Rondel; il est plein de bonne érudition, mais on trouue que son stile a trop l'air d'vn Déclamateur. Cela gaste tout, à présent qu'on aime plus que jamais le stile naturel. Il luy seroit aisé de se deffaire de cela. Il me semble que vous estes assez de ses amis pour luy en donner aduis, et qu'il est assez honneste homme pour le prendre en bonne part.« (Rainssant à B., 5 févr. 1686; Bibl. roy.)
sait ces longues épîtres ou dissertations sur toute sorte de matières savantes (avant -coureurs des remarques du Dictionnaire), dont la composition cimente calamo amusait ses solitudes à la campagne. Les éditeurs des anciens recueils imprimés en ont publié quelques unes, et dans le volume présent on en trouvera deux. Les lettres de M. à B., presque toutes de 1690, contiennent des relations assez détaillées sur la guerre des Vaudois en Savoie, que Bayle suivait d'un oeil compatissant. Dans la vie privée du philosophe, l'ami genevois a exercé une influence considérable, bien qu'indirecte, car c'est lui qui donna occasion aux tracasseries suscitées par le chimérique projet de paix générale, du marchand Goudet. Tout ce qu'en rapporte Minutoli semble confirmer le récit de Bayle, dans sa défense contre les attaques véhémentes de Jurieu, et l'on aime à le retrouver encore ici véridique.*)
Jacob Bayle, ministre réformé au Caria, avait été assez éloigné du frère par la distance entre leurs pays, et au moral aussi un peu (à ce qu'il semble) par la diversité de leurs opinions, laquelle se serait sans doute accentuée davantage, si Jacob B. eût vécu plus longtemps. Le frère aîné de Pierre Bayle**) était un bon pasteur orthodoxe, paisible et honnête, prêt à sacrifier au besoin sa vie pour la foi de ses pères. Ses lettres nous offrent le touchant tableau de l'heureuse vie de famille menée dans une presbytère languedocienne, troublée enfin par le terrorisme religieux de l'époque. Malgré tout ce qui séparait les deux frères, ils étaient toujours attachés l'un à l'autre par de forts liens, et l'amour fraternel se prononce non moins ouvertement dans les lettres de Pierre***) que
*) Comp. Des Maizeaux, Vie de Bayle, année de 1690; les lettres de la même année (dans les Oeuvr. div. p. ex.); Bayle, La cabale chimérique; Entretiens sur la Cab. chim.; La chimère de la cabale démontrée.
**) Comp. la généalogie p. XXIX.
***) Comp. les Nouvelles Lettres de Bayle, passim.
dans celles du ministre du Caria. Jacob Bayle s'intéressait beaucoup aux études savantes, et les honneurs et succès du frère le remplirent de joie. Mais ce qui les liait le plus, c'était l'amour commun pour leur frère cadet, Joseph; quand les espérances pour l'avenir de l'aimable jeune homme vinrent à manquer subitement, tous les deux pleurèrent sincèrement sa mort. Jacob ne devait pas lui survivre longtemps. Six jours après la date de la lettre imprimée p. 173 sqq., il fut arrêté dans sa chambre et conduit à Pamiers (le 1 1 juin 1685). Son frère qui soupçonna aussitôt, que les opinions hardies avancées dans les Nouvelles eurent part à cette arrestation, s'adressa avec beaucoup d'empressement à Pierre Rainssant*), le numismate déjà nommé plusieurs fois, afin qu'il intercédât auprès du gouvernement . en faveur du prisonnier. R. se montra, comme toujours, fort disposé à servir son ami: il en parla à Pellisson, le » convertisseur «, qui lui promit d'écrire à l'intendant du Languedoc, D'Aguesseau, s'il était besoin. Comme il croyait que l'affaire appartenait au département de Châteauneuf, secrétaire d'Etat, il y alla lui-même, mais il sut bientôt qu'elle était chez Louvois. A son avis, Bayle devait lui envoyer le modèle d'un placet, qu'il donnerait ensuite au ministre de la guerre ou à son premier commis, Du Fresnois.**) Mais Rainssant n'était pas le seul à qui Bayle s'était adressé; il avait écrit une lettre à M. de Ruvigny, député général
*) Cet homme semble avoir eu assez de crédit auprès des ministres et même auprès du Roi. Dans quelques lettres de 1686, conservées à la Bibl. roy., il s'étale sur ses entretiens avec Louis XIV dans le cabinet royal des médailles, dont le Roi voulait voir les curiosités pendant une indisposition. Il est extrêmement ravi de ces heures passées avec le souverain, et il «continue de remarquer tousjours en luy de la douceur, de la bonté et tout ce qu'on a dit de meilleur d'Auguste. « Un jour le médailliste tenta une intercession en faveur de Jean Rou, autre réfugié, et ses tables chronologiques, tachées de protestantisme (comp. les Mémoires de Rou, publiés par M. Waddington). **) R. à B., 20 juillet 1685.
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