A JOSEPH BAYLE
Au Caria, le Lundy 14. féur. 1684.
La grande rigueur du tems a empêché tout commerce d'icy à Toulouse. C'est vne légitime excuse pour mon silence, Mon très cher Frère. Je vay ré-
pondre à tes lettres de Paris, et en suitte je te parleray de ce qui se présentera à ma mémoire, sur toutes les affaires de ces quartiers, autant qu'elles peuuent mériter de t'être enuoyées après celles de ce lieu et de notre famille.
Mais auant cela, il faut parcourir les dernières que tu m'as enuoyé de Genèue et que i'ay trouuées à Toulouse 2 fois que j'y ay été pendant les 6 semaines de mon voyage. l'y en trouuay vne au commencement de novembre que i'accompagnay Mr. Brassard1), que tu écriuois à ma femme pour la féliciter de la naissance de notre petit. Elle estoit du "9/9 octobre 1683 et toute pleine, comme les autres, de mille marques de bonté, dont ma femme est extrêmement reconoissante, ainsi qu'elle veut te le faire paroître dans vne de ses lettres. Tout ce que tu as écrit sur sa grossesse, sur son accouchement, est fort galand et fort agréable, et la conteste entre la Comtesse Louise2) et toy, sur l'auanture de l'Enfant, nous a infiniment diuertis. Tes souhaiz sur la bénédiction de ce petit sont vn effet de ton affection, mais la multitude des enfans que tu y aioutes n'est pas bien du goût de la mère, qui se souuient trop longtems de ses longues souffrances. Elle est infiniment obligée à leurs Excellences de ce qu'elles ont daigné s'abaisser iusques là que de parler de cette naissance, et je les en remerciray, s'il plaît au Seigneur.
L'accablement de ma femme rendit le remède, quoy qu'excellent, tout à fait inutile. Son mal au sein et sa délicatesse l'ont empêchée de nourrir, et nous auons pris La Rare dans la maison, qui est vne très bonne nourrice et dont le lait, quoy que de 14 mois, a esté tout à fait propre pour notre enfant, qui surpasse
en force et en viuacité tous ceux de son âge, par vne bénédiction de Dieu toute particulière. On peut dire qu'il est très bien fait, d'vne blancheur fort grande, mais rehaussée par vn coloris fort animé. Il a les yeux bleus, les cheueux dvn très beau blond, il est fort potelé, sans être fort gros ni gras. Il aura les mains très belles et propres pour vn prédicateur, si Dieu luy faisoit la grâce de l'être, selon nos souhaitz et nos espérances. Il sera apparemment d'vne riche taille; son front est comme celuy de mon Frère, et il y a quelque chose de sa phisionomie. Il a aussi quelque chose de ton air dans le bas du visage et aux yeux. On n'a pas voulu qu'il sortît encore, à cause du froid, et d'ailleurs les enfans ne font que causer du désordre dans le Temple, et on auroit de la peine à empêcher les femmes de le faire passer de main en main. Nous auons lieu d'espérer que les voeux qu'on fait par tout pour luy, luy attireront les grâces du Ciel. Tu ne manqueras pas de ta part de luy rendre ce bon et ce saint office. Pour les jolies choses que tu luy promets, ma femme et moy te prions de ne te mettre pas en fraix, et, s'il y a occasion fauorable, de te contenter de quelque petit turban à peluche, dont le tour soit noir et le haut bleu. Si le Sr. Bardon^) ou Du Roy 4) vont faire empiète, tu pourras le mettre dans vn de leurs cofres, bien cacheté, auec vn éuentail modeste et joly et propre pour vne femme de Ministre. Tu te pourras seruir de cette mesme voye pour m'enuoyer quelques imprimés, car je ne doutte pas que tu n'en faces amas, te conoissant curieux comme tu es. Mais il ne se faut pas seruir de la poste pour cela, puis que la lettre où estoit la condamnation de la Critique a esté marquée au double plus que les
lettres ordinaires. A propos d'imprimés, je me souuiens qu'vn cayer du Journal 5) de 1680 marquoit, qu'un fameux libraire de Paris donnoit gratis la ière partie de son catalogue; tu ne négligeras pas de l'auoir, aussi bien que les cayers du Journal pendant ton séiour. Il ne faut pas faire comme notre Cous. Bourdin6) qui n'en sçeut jamais auoir vne feuille. Pleut à Dieu que Mr. Le J. Maq.?) les eût et qu'il les voulût bailler, aussi bien que le Mercure galant. Ce sont des liures que doiuent voir les beaux Esprits, s'ils n'ont pas de quoy les acheter tous les mois.
Le projet de la filleule que tu destinois à Mie. la Comtesse Louise et son cousin, est très galand, et nous en sommes fort diuertis. Son amitié pour ma femme et pour nous est au dessus de notre reconoissance. Son humeur, ses excellentes qualités nous rauissent, et ce qu'on a voulu receuoir mes lettres auec tant de bonté m'engage à les en remercier dans la suitte.
L'automne a esté fort belle. Ma femme n'en a pas profité comme nous. Le tems dont elle eut besoin à se remettre, l'empêcha de manger de nos figues, de nos muscats, de nos raisins et de nos pauies les plus belles du monde. Mr. Brassard et ma belle soeur ont trouué tout notre fruit d'vn goût plus exquis que celuy de Montauban, et nos prunes ont plus de douceur que les leurs, mesme lors qu'elles sont cuites. Si ma femme ne mangea pas du fruit dans l'automne, elle a mangé des raisins et autres choses qu'on a gardé, et toute la ménagerie a esté bien reiglée pour cet hyuer. On fit plusieurs confitures, jusques là qu'on a fait l'honneur à 5 ou 6 oyes de les confire, pour rendre la soupe meilleure. Nous auons voulu que Mlle. Marthe8)
passât icy l'hyuer. Ma cousine d'Oliuers y est encore, et son mary, qui vint auec moy, veut la rameiner. Mais peut être ne partira elle qu'après pâques, qui est le tems où ma femme espère d'aller voir sa mère, en luy rameinant sa cadette. A propos de notre fruit, il n'est rien de meilleur que nos longues pommes rouges; nous en auons encore vne corbeille que nous auons garenty des gelées. Le seul arbre que nous auons, nous en a plus donné qu'à ceux qui ont des vergers, en quoy il semble que Dieu veuille suppléer au larcin de ceux qui nous dérobent tous les ans nos entes, comme on l'a fait mesme cette année.
Le paquet que je trouuay à Toulouse le 12e décembre, en m'en reuenant de Montauban, mérite que je le parcoure. Il est du 2y^ novembre 1683, veille de ton départ pour Paris. La satisfaction que cette nouuelle m'a donné, me fait oublier le chagrin que j'auois de te voir en danger de perdre l'employ que tu as (car Mr. Dusson?) m'auoit écrit plusieurs plaintes obligeantes, mais fortes, là dessus) et de plus de te voir endetter tous les jours, ce qu'il faut éuiter comme vn précipice. Tout y a que Dieu t'a fait la grâce de partir auec l'approbation générale. C'est beaucoup, et quand on a proposé souuent en françois et en latin et qu'on a disputé et soutenu des Thèses, on s'aquiert l'Estime des gens. Leurs Excellences, dans les lettres dont elles m'ont honoré, me marquent vne grande affection pour toy, dont je bénis Dieu incessamment. La lettre de la Comtesse Louise est pleine d'esprit et d'vn tour fort facile et fort dégagé, ce qui prouue qu'elle a l'esprit beau. La générosité de cette maison à ton égard est grande. Ce qu'on a fait en te conduisant à Mâcon et sur leurs terres en est vne forte preuue.
Je suis fâché que tu doiues tant à Genève et que mes affaires soyent si en désordre, que je ne te puisse secourir de rien, tant il est vray que je ne reçoy pas la maille d'icy et que les intérez m'absorbent. Tu feras bien de ménager ton tems pour écrire souuent à Mr. Dusson. Il t'aime fort, et les nouuelles que tu luy donneras de son fils et des choses de litérature te seruiront bien auprès de luy. La ballade de Mr. de Francheuille10) est d'vn tour délicat. Si j'auois mes petiz ouurages dans vn bon ordre, je satisferois du désir de Made. Mais je n'ay aucun loisir ni aucune liberté pour retoucher aucune pièce. D'ailleurs c'est si peu de chose que de se faire conoître par vn sermon, que cela n'en vaut pas la peine. Il faut étudier ciuilement et adroitement ces demandes. Je me dispose à lire les lettres de notre amy de R.11) et d'en faire vn Indice, pour y recourir au besoin et sans peine. Alors je te parleray de l'Endroit qui regarde les États de Foix & Larbonts 12). Je ne suis pas fâché que tu te sois exercé à décrire la fête galante du prince d'Anhalt'5). Il faloit voir, si les vers dont est question y alloyent bien. I'ay esté bien aise d'auoir veu le Catal. des Hures qu' Amaulry a fait imprimer. J'aurois voulu ceux que les libraires des Genève font imprimer au retour de Francfort. Celuy que tu enuoyas à La Riuière'4), en contient de très curieux, et dont Mr. Charles '5) m'auoit parlé, comme le rasibus au procès fait à la barbe des capucins. Dans celuy d'Amaulry il y a des dialogues de morts qu'on dit être de Mr. Boileau16). Il y a aussi les oeuures du mesme, augmentées d'un quart. Mr. de Pradals1?) m'en parla, et je croy qu'il les a. Il nous récita son compliment pour Mr. d'Aguaisseau ,8), qu'il auroit fait
s'il eût esté ministre. Il est plein de morismes et de traits de Mr. du Moulin '9), et tout cela bien tourné. Il y est parlé d'vne lettre d'vn Docteur à Mr. Joux, Ministre de Lyon20). Je ne say sur quel suiet cette lettre est faite, et je n'auois pas ouy parler de ce ministre; tu me le déchifreras. Il y est parlé du Nouvel estât de la France de l'an 168321). Mr. Goty m'a prêté vn des tomes de celuy qu'il acheta à Paris, l'y ay remarqué que l'auteur dit au 2d tome (car je n'ay pas veu le Ier et ne say si le nom de l'auteur y est à la tête), qu'il a prononcé autrefois (aux cordeliers je pense) vn sermon qui se fait tous les ans en grec. C'est au chapitre des universités ou professeurs Royaux etc. Par là on pourroit sauoir, qui est celuy qui a fait ce liure; si c'est l'abbé Besoigne ou quelque autre. I'ay curiosité pour cela, et elle est née en la lecture de ce liure. Il est fâcheux qu'on ne puisse auoir diuers liures défendus, où il y a mille curiosités. Je t'enuoye la lettre en vieux galois, peut être qu'aussi ce stile est trop vieux et trop inintelligible, mais je ne le fis que pour te complaire à la Comtesse Célestielle. Le désir que tu auois de venir faire vn tour icy, n'estoit pas trop bien fondé. Nous eussions esté charmés de te voir, mais cela t'eût engagé à trop de peine. Tu as bien fait de prendre la résolution que tu as exécutés. Je t'ay déjà répondu sur le désir que tu as d'enuoyer vn habit à ton petit neueu; quand le tems viendra, nous consulterons cette affaire, pourueu que les marchans de Montauban aillent à Paris, car autrement la douane est fort chère pour faire passer de cette sorte de mercerie. C'est alors que tu pourras m'enuoyer vn exemplaire de la fête galante que tu as décrite; et non, s'il te plaît, par la poste, veu la
peine qu'on a de ramasser ponctuellement ce qu'il faut pour rembourser le Sr. Passet22), que j'ay toujours bien satisfait néantmoins. Sed hoc per transennam.
Les 2 lettres de R.2^) du 8. et n. Oct., que tu as mises dans le paquet qui a précédé ton départ, parlent de quelques liures fort curieux. Par des telles lectures on se distingue du commun, et cela aprend à bien penser et à bien méditer, fait mesme des ouuertures pour plusieures remarques et découuertes, et sur l'Ecriture et sur les autres sciences. Mais on a le malheur de ne conoître ces liures que par le titre, ce qui donne pourtant quelque petite satisfaction. Il parle du Sr. La Mothe qui veut des crépons. Je voudrois sçauoir s'il est frère du ministre de la Cabarède24). Les 3 fois qu'il dit que ce Mr. La Mothe t'écriuit par la poste, montrent qu'il estoit fort empressé, ou qu'il auoit besoin de ton seruice, car autrement on ne va pas tuer les gens et les accabler de fraix pour des bagatelles, en écriuant simplement pour écrire, chose qu'on abhorre sur tout de la part des personnes indifférentes. Pour moy, je n'entretiens commerce qu'auec peu de gens, par ce que la plus part des gens qui vous écriuent ne vous apprenent rien que l'état de leur santé; or (à mes frères près) je suis content de l'apprendre par autre voye, les parens disant assés que leurs parens se portent bien, puis que c'est vn lieu commun de conversation. Ce qu'on nous dit des libraires fait voir qu'on ne peut pas attendre, que les auteurs qui traitent auec eux, puissent donner leurs liures. Il faut songer d'en acheter, si on en veut, soit qu'on soit amy d'ailleurs. Il est parlé d'un liure que Mr. Allix fait imprimer à Genève; peut être c'est vne préparation à la cène, où il fait des remarques très
IÔO JACOB BAYLE
jolies. Je l'ay veu à Montauban, et je l'achetay à 5 s. chès Brasonier. On parle de la réponse à Mr. d'Aguesseau et des. lettres à la maison Dona bien auantageusement pour l'auteur dans ces 2 billets. Les copies que tu en enuoyas grossirent trop le paquet, et quand on a à enuoyer de telles choses, il se faut seruir de quelque voye d'amy. Dis moy, si la réponse de Mr. L'Enfant à Mr. de Brueys est imprimée, et quel est le nom du jeune ministre, qui en a fait vne qu'il dédie à notre amy25). Il est parlé dans ces 2 billez de plusieurs personnes que je conoîtray, s'il plaît à Dieu, auec le tems par ce que tu m'en pourras apprendre.
Je viens aux lettres que tu m'as écrites, et à mon frère, depuis ton arriuée à Paris. La ire, qui est du sam. 11. Dcbre 1683, me fut rendue le 23. du mesme mois, par le valet de Mr. Riuière, qu'il enuoya au Mas. J'eus par là de quoy répondre à Mr. Dusson, qui s'étoit plaint vn peu fortement de ton procédé, quoy que pourtant fort obligeant; et ton voyage, que tu apprens à mon père, fut vn suiet de consolation pour toute la maison. Il faut cultiuer soigneusement les 2 plantes qu'on commet à ta culture26). C'est vn malheur, qu'il y ayt tant d'exemples dans la famille, des gens qui suivent la fortune. J'auois meilleure opinion du dernier. Il ne nous reste que l'aîné, que Dieu veuille fortifier. Nous sommes en peine de tes hardes et de tes liures. Appren moy à ton loisir ce que tu as emporté de Genève, ou manuscrit ou imprimé. Je te félicite du quartier où tu loges, et de l'honnête veufue où sont tes disciples. Je suis fâché des autres incommodités que tu auras à souffrir, et des fraix immenses qu'il te faudra faire. Je te conjure toujours de te ménager le mieux que tu pourras, et de ne faire aucune dépense
inutile, estant important de se bien conoître et l'Estat où on seroit, s'il faloit se nourrir à ses propres fraix. Pour la dépense de Charenton2?), il faut qu'elle aille auant toutes choses. Souuiens toy d'écrire toujours tout ce que tu trouueras de curieux dans les conférences, aux prédications, aux liures que tu liras. Cela sert toujours et on se repend de ne l'auoir pas fait. On doit mesme écrire les choses que des grands hommes dissent dans les entretiens. Si on va en Sorbonne, on doit noter les argumens les plus forts. Il n'est pas jusqu'au théâtre qui ne serue vn prédicateur, sans parler que les sermons des auersaires peuuent fort seruir pour l'extérieur et pour le pathème et la morale, pour la iustesse des pensées, pour transitions, diuisions etc. Mad. La Comtesse de Dona t'a marqué son affection par mille endroits. La belle montre et la belle bague que tu as receu de sa générosité, font voir que son âme est grande et libérale. Nous ne douttons pas que Dieu ne te face la grâce de voir à Paris Mrs. les Ministres et plusieurs personnes de qualité. Ce qui est arriué à Mr. Du Bourdieu fils28), montre que la conduite du bas Languedoc nous a rendus puans aux habitans du païs, et que l'Esprit de violence n'est pas approuué à la Cour.
[Le reste manque.]
Au Caria ce Mardy 23. May 1684.
Monsieur et très cher Frère. Je vous préparois vne grande dépêche après cette pentecôte, et je deuois l'enuoyer à nostre cher Josef pour vous le faire tenir.
Mais la funeste nouuelle de sa mort nous fut donnée hier au soir par Mr. de Pradals que Mr. Dusson chargea de la lettre de Mr. de Fréieuille ') du samedy 13. May, où il marque que dans 5 Jours de maladie il a esté emporté et qu'il mourut le mardy 9me à 4 heures du matin, et qu'on l'enterra le mecredy soir 10. au fauxbourg S1. Germain, après que Mrs. Alix et Ménard 2) l'eurent veu dans les 2 derniers jours de sa vie auec des dispositions tout à fait chrétiennes. Le dit Mr. Fréieuille marque, qu'il vous a écrit pour vous apprendre vne si triste auanture. Je m'imagine quelle aura esté votre surprise, ayant tant d'amour pour luy et le regardant comme vn Jeune home de belle espérance, et auec qui vous auiés vn commerce si reiglé et si tendre. Pour moy je vous auoue que ce coup m'accable, parce que ie le regardois non comme vn frère seulement, mais comme vn fils, dout j'auois vn peu procuré lauancement. Notre bon et très honoré père en est mortellement affligé. »Pour vray Joseph a esté déchiré; la mort, ce monstre furieux, l'a déuoré!« Ce sont ses plaintes, comme celles du bon vieillard Jacob, et ie crains que cela face descendre ses cheueux blancs au sépulcre. Ma femme, qui l'auoit fort conu et qui l'aimoit tendrement, en pleure comme pour la mort de son frère le proposant, 5) qui mourut aussi à Paris, il y a quelques années; et en général nostre parenté et ce pais en sont extrêmement affligés. Mr. Dusson m'a témoigné qu'il a fort perdu pour son fils, et je croy qu'il a raison; mais pour moy, qui le regardois auec vous comme vn moyen dont Dieu pourroit se seruir pour lauancement de mon enfant, et des autres que Dieu me donnera de sa grâce, je me trouue priué de cet appuy, et il ne me reste plus que vous, qui par
malheur du tems n'êtes pas à portée de me donner et à ma famille les soins que vous n'épargneriés pas, si nous étions près l'vn de l'autre. Dieu l'a fait; son nom soit bénit. Il m'auoit donné ce frère, Il vient de me l'ôter; il est ainsi, parce que tel a esté son bon plaisir. Que i'auray de consolation, si sa miséricorde vous conserue, et si elle vous donne les moyens de seruir aux miens, qui seront les vôtres par l'attachement que je leur inspireray, si Dieu me fait la grâce de viure.
Je reuiens à notre Cadet. Comme son humeur estoit généreuse et obligeante, il estoit chargé de commissions qui l'ont fatigué extrêmement. Cela l'a empêché de nous écrire reiglement, comme autrefois, et il auoit renuoyé les longues lettres à la belle saison. Il en écriuit vne à mon père, du 24. auril, où il luy parloit de l'auteur du Journal des Sauans de Hollande 4) et de ce qu'il souhaittoit notre approbation pour vn tel dessein. Nous souhaittons qu'il luy réussisse en toute manière. Il me promettoit, par la voye dont il se vouloit seruir pour enuoyer les liures achetés à Mr. Dusson, de m'enuoyer vn rôle des liures qu'il auoit acquis à Genèue, et des manuscriz qu'on luy auoit donné sur plusieurs matières curieuses de Théologie et autres sciences. Cela m'oblige d'écrire à Mr. Fréjeuille pour le prier de prendre soin de son cofre et de ses papiers, afin que rien ne s'écarte. Si Madle. Goulous, ches qui il logeoit, a de l'exactitude, elle en aura pris sans doutte quelque soin. Voyez d'en écrire à quelque bon amy. Pour moy j'écris à Mr. Milhau 5) qui est encore à Paris depuis la mort de son frère. l'écris à Mr. Alix et à Mr. Ménard et à la demle. Goulous é), et peut être que de tous ces endroits on tirera des éclair-
cissemens de tout ce qui appartenoit à notre frère. le ne say s'il vous auoit dit dans quelque lettre que Mad. de Dona luy fit présent d'vne belle montre, et en suitte d'vne belle bague, à son départ. Il écriuit à ma femme qu'il la luy vouloit enuoyer, pour remplacer la perle qu'il auoit emporté auec quelques autres petits bijoux. le luy dis qu'il les gardât encore pour ses besoins, et que, quand s'offriroit occasion pour enuoyer ces choses seurement, cela se pouuoit faire. Ce que je vous marque suppose qu'on doit auoir quelque personnes de conscience et affidés, qui prennent soin des hardes et des papiers et en vn mot de tout ce qui appartient au défunct. Frater erat, fraterna peto ?). J'aioute qu'il auoit esté en peine de ses hardes portées à Lyon, mais qu'il auoit eu nouuelles que cela s'étoit conserué et qu'il attendoit de les receuoir. Ainsi cela ne peut pas auoir esté dissipé en si peu de tems. Les frays de la maladie n'ont pas esté grands, puis qu'elle n'a duré que 5 Jours; et s'il a fait quelques dépenses, elles sont sans doutte sur ses appointemens de cinq mois. Ce qui fait que i'ay écrit à Mr. Dusson d'engager Mr. de Fréjeuille de nous apprendre l'Etat des affaires du Cadet et ce qui a esté fait de ses hardes et de son cofre.
Vne chose m'auoit fait de la peine par les Soubçons de Mr. Dusson: c'est qu'il y a 3 semaines que le dit Sr. m'enuoya chercher à Bonac8), et ce fut pour me montrer vn paquet auec le cachet de mon frère et la suscription de sa main, qui contenoit vn Imprimé de ceux qu'on débite pour la profession de foy de ceux qui changent etc. Ce qui causa l'allarme est qu'il n'y auoit point de billet de celuy qui l'enuoyoit. Je rasseuray le gentilhomme, et cependant nous écri-
uîmes le mardy 2. may de Bonac, pour luy faire reproche de lallarme qu'il auoit donnée, et pour le railler de son peu de mémoire, d'auoir oublié de mettre sa lettre dans le paquet où estoit la dite profession etc. Je conte que ces lettres peurent arriuer auant sa mort, car le courrier arriue dans 5 Jours de Toulouse à Paris; mais peut être ne fut il pas en estât de les uoir. Je prie Mr. Fréjeuille de m'en éclaircir et de les renuoyer à Mr. Dusson. Quelques jours après nos lettres, le dit Mr. Dusson receut nouuelles du Cadet, qui s'excusoit sur sa migraine de ne luy écrire pas amplement et d'auoir oublié de mettre le billet dans le paquet dont j'ay parlé. Depuis cela, j'attendois par la voye de Toulouse d'auoir vn paquet de luy. Mais, ô Douleur! d'autres écriuent pour nous apprendre sa mort. Consolons nous, Mr. M. T. C. F., par des prières ardentes l'vn pour l'autre dans notre éloignement. Ecriuons nous plus souuent et adoucissons les ennuys de cette vie par vn commerce assés reiglé. Le célèbre Mr. Jurieu uous seruira beaucoup dans votre deuil; faites luy bien mes complimens et à Madle. sa femme au nom de toute la famille. Vous saués aussi bien que moy, que celuy que nous pleurons est mort auec le regret de ne vous auoir pas veu, ni le célèbre amy dont je vous parle. Dieu ne l'a pas voulu, par les raisons de la sagesse. Il sait plus maintenant que ne sauent tous les Docteurs et tous les professeurs les plus habiles du monde, et c'est ce qui me console de ce que Dieu n'a pas voulu qu'il ayt exercé la charge de pasteur. Il eût publié l'Euangile à des pécheurs, et il sert Dieu Jour et nuit en son Temple, en luy chantant allelujahs immortels. Je suis si rempli de l'Idée désolante qui nous met en dueil, que je ne suis capable
que de faire icy des voeux pour vostre prospérité, priant Dieu de conseruer chèrement vostre vie et la mienne, pour la consolation de ceux à qui nous appartenons. Le paquet enuoyé à Montauban est encore dans vn cofre; on ne me l'enuoyera que lorsque ma femme y ira faire voyage, et ie croy que ce sera dans huit ou dix jours.
Tout vôtre.
P. S. On craint fort pour la librairie à Montauban. Il y a 2 ou 3 mois qu'on y brûla l'apologie pour Hérodote, que quelque curieux faisoit relier 9).
(A FRANÇOIS JANIÇON.)
Au Caria le 3e. Xbre 1684.
Monsieur,
Vostre nom m'étoit déjà cher il y a longtems, par tout le bien que j'auois ouy dire de vous, mais depuis que ie sçay l'étroite amitié qui est entre vous et vn de mes intimes amis de Hollande, et encore les marques sensibles de vostre bonté dont vous aués honoré mon pauure cadet, décédé à Paris au mois de may dernier, je vous auoue que je vous regarde auec vne estime et vne tendresse, qu'on ne sent que pour peu de gens. Voylà, Mr., tout ce que je prétens vous dire auec la dernière sincérité, pour tous les soins obligeans que vous aués pris pour 2 personnes si chères. Tous les complimens que je pourrois y aiouter (n'étant pas assés heureux de vous remercier par des seruices effectifs) ne seroyent que pure façon.
Je répons au reste bien tard à vostre lettre du 140 aoust dernier, dans laquelle vous me parliés des affaires de nostre colloque '). On est heureux d'auoir vn solliciteur si éclairé que vous, et d'vne aussi bonne conscience, mais nos Églises sont dans vne espèce de sérénité, et quoy que je les somme de s'évertuer pour enuoyer de l'argent qui est nécessaire à la poursuite de telles affaires, je les vois auec regret tomber dans vne indolence criminelle, Mazère 2), le chef du colloque, ne s'y intéressant pas comme elle deuroit. On regrettera, quand il ne sera plus tems, d'auoir négligé les moyens de nostre conseruation, bien qu'au fonds tout soit inutile du côté des hommes. Pour moy, je ne croy pas mon Église plus asseurée que les autres, et il est à craindre que, quand nostre tour viendra, on frapera à tors et à trauers, si Dieu, qui doit faire le grand chef d'œuure de la résurrection des morts en vn clin d'oeil, ne fait renaître son peuple en vn moment par vne nouuelle déliurance.
Iay fait sçauoir à nostre amy de R[otterdam] les obligations que nous auons à Mrs. MonginoU) et Mesmin4), afin qu'il se mette en estât de les en remercier, ce que j'aurois fait aussi sans mes continuelles occupations. Je ne doutte pas que vostre absence, au tems de la maladie du pauure Du Peyrat^), ne luy ayt donné bien de la douleur, puis qu'il me paroît par ses mémoires et papiers que i'ay receus pour la plus part depuis 15 Jours, qu'il auoit un grand attachement pour vous, et que cestoit vn jour de fête pour luy, comme il le marque dans son journal, toutes les fois qu'il auoit l'honneur de s'entretenir confidemment auec vous sur les affaires de nostre amy de R.
Si je ne craignois d'abuser de vostre patience et de vostre amitié, je vous entretiendrois icy au long des affaires qui regardoient nostre défunct. Mais comme on dressa vn inuentaire par les soins et l'exactitude de Mr. de Fréjeuille, je n'attens sinon de sçauoir ce qu'il y aura de reste, ses appointemens présentez, pour nous acquitter enuers Mr. Dusson, qui veut être payé des 200 'ÏÏ que le défunt toucha. Je croy que pour le faire il faut voir le rôle des liures achetés pour luy; c'est ce que Mr. Vignau a fait. Il faut y aiouter les autres dépenses pour Mr. Dusson et pour les enfans, et en suitte, distraction faite de tous les frays faits pour le défunct, on verra ce qui est deu à Mr. Dusson. J'en ay écrit depuis 3 semaines à Mr. de Fréjeuille et à Mr. Vignau; j'attens de leurs nouuelles là dessus.
On a négligé de m'enuoyer l'adresse d'vn coffre que le défunct auoit à Lyon, et je ne l'ay sceu que depuis 15 jours par son journal, Mr. Milhau de Mazère, qui m'auoit promis de me le faire porter, ne l'ayant pas fait. Je ne sçay si ce cofre seroit à Paris, et si le messager de Lyon ou quelque autre voiture l'y a porté. Il faudra que celuy qui en est chargé à Lyon éclaircisse cette affaire. J'ay fait écrire pour cela au Sr. Chicot, marchant, rue Tupin.
Vous me parliés des Nouuelles de la République. Je n'en ay veu que les 2 rs cayers, Mars et Auril; j'attens May, Juin, Juillet et Aoust. Je ne sçay si depuis on a veu les cayers de septembre et d'octobre. Dites m'en, s'il vous plaît, ce que vous en sçaués. Je croy au reste qu'il faudroit conseiller l'auteur de faire imprimer ces cayers à ses dépens ou de quelque amy, et en les vendant à bon marché, on en débiterait vn
prodigieux nombre, car si on les vend 2 ^ chaque cayer, comme on l'a écrit de Paris, les acheteurs se refroidiront. Du reste, il faut que l'auteur profite des auis qu'on luy donne, pour empêcher que ce liure ne soit de contrebande, car si cela est, on lira ce Journal par tout auec plaisir. Le poste où je suis, est si reculé que les choses ont vieilli, auant que je les voye. Ainsi je crains de ne voir pas de long tems le recueil que le fils de Made Moured au cadet qu'il luy portoit de R. Comme il n'étoit pas parmi les liures du défunct, quand on fit l'Inuentaire, je ne sçay si depuis le 23. auril que cela luy fut dit à Charenton, il eût esté de santé pour le retirer des mains de celuy qui l'auoit porté. Je vous prie de vous en informer; car comme il y a des Thèses de philosophie à la fin, je vous auoue que j'auois conté sur ce recueil. Le défunct auoit aussi acheté pour moy vne méthode de Mr. Lefèure pour les humanitez é), 2 ou trois sermons de Mr. Allix et de Mr. Jurieus, et quelques autres que jay marqués à Mr. Vignau. S'ils n'étoyent pas perdus, je serois bien aise de les recouurer, auec 2 ou 3 de feu Mr. Daillé, que je demande à Mr. son fils 7). J'aioute, que je vous seray obligé, si vous ou Mr. Vignau prenés la peine de vous faire donner à Charenton vn extrait de l'acte de sépulture de mon frère, que je souhaitte d'auoir signé du secrétaire.
Donnés moy vos bons auis sur la manière dont il se faut conduire, quand on demande à voir les Regîtres du Consistoire et les contes que la déclaration en faueur des Hôpitaux engage à montrer, sur peine de cessation de l'exercice jusqu'à ce qu'on ayt satisfait 8). Apprenés nous, si on l'a encore exécuté et comment
on s'y prend, et depuis quel tems il faut montrer les regîtres.
Je suis parfaitement,
Mr., votre etc.
BAYLE
Ce Samedi 12. May 1685.
J'arriuay hier au soir de Toulouse, Monsieur et très cher frère, où je fus voir aux Hautmuraz ') Mr. Beluèze 2), mon beau frère, et Mr. Riuals s), mon bon amy, qui sont là auec Mr. Martel 4) et Pérès 5), professeurs, Mr. Arbussy é), Mr. La Vernhe ?), ministre de Reuel, et Mr. Quinquiri 8), son collègue, et Mr. Causse 9), ministre de Sorèze. Mon dessein estoit de vous écrire de là mesme, pour ne pas perdre le courrier; mais comme il y eut occasion de parler à plusieurs de Montauban, qui peuuent me seruir à l'affaire du consulat de feu mon oncle, je fus contraint, malgré moy, d'employer le tems à faire vne acte à mes garens et à écrire plusieurs lettres et diuers mémoires sur ce sujet; et ainsi le tems fut absorbé. Si j'eusse peu aller iusqu a Montauban, j'aurois eu le loisir d'écrire. Mais je n'ay pas cru, qu'il falut passer Toulouse, et tout le moude m'a confirmé dans ce dessein. Ma ière raison est, que j'auroit fait perdre à toutes les Églises voisines, qui n'ont plus que mon troupeau, la consolation qu'elles reçoiuent (or, j'aime mieux abandonner à la fureur des poursuiuans ce que j'ay à Montauban, que de priuer de mes exhortations Chrétiennes tant de pauures amis
désolés, qui sont à la veille de les perdre). La 2., que le clergé de Montauban faisant derreter les Ministres qui paroissent là, bien que ce ne soit pas pour y chercher domicile, je me serois exposé au danger d'être derreté et cela sans auoir la consolation de l'être pour la cause commune, qui expose tous nos ministres à la prison. Je suis donc reuenu, grâce au Seigr., pour prêcher demain 2 fois à ceux des Bordes10), de Sabarat,!), Camarade12) et Gabre'?), qui se rendront icy au dimanche qui leur est marqué; Le Masdazils1*) y ayant esté Dimanche dernier, selon l'ordre que nous leur auons donné, de ne venir pas icy tous à la fois, tant pour que le Temple ne les peut pas contenir, quand il seroit vne autre fois aussi grand, que pour que la grande foule empêcheroit de bien discerner ceux que l'on pourroit faire glisser, ou comme relaps ou comme fils de conuertis, ou autrement; ce qui attireroit plus vite la ruine de ce petit lieu, réserué encore par vne grâce du ciel toute particulière. Par ce que je viens de vous dire, vous conceués l'état où nous nous trouuons. Mr. de Larbont, de Miramont'5) et autres gentilshommes les plus éloignés viennent à nos exercises auec leurs familles. Je tâche de les édifier selon ma petite portée. Je me souuiens, qu'en donnant la cène de pâque au ier Dimanche (car nous l'auons donnée 3 dimanches de suitte) j'exposais les paroles de J. Ch.: »Or depuis cette heure Je ne boiray plus de ce fruit vigne« etc.16), et dans l'application je fis voir à chaque communiant, que si toutes les fois qu'on célèbre la communion on doit penser que ce sera la dernière, l'Exemple de tant d'autres Eglises qui n'ont plus l'auantage d'y participer, nous doit presque persuader, que depuis celle cy nous n'en célébrerons aucune autre etc.
Cet endroit fut fort touchant et fit pleurer amèrement l'auditoire. Le soir ie prêchay sur ce que l'on chanta le cantique et que Jésus alla à la montagne et qu'il dit: »Je fraperay le berger et les brebis duTroupeau« etc. '?). J'appliquay cela à la mort du fils de Dieu, mais en suitte je l'appliquay à l'état de nos pasteurs et de nos troupeaux; et enfin (car c'étoit le ier jour que je prêchay depuis mon retour après la mort de mon père) je l'appliquay à ce qui regardoit cette affliction particulière, et je montray qu'en frapant le pasteur, le troupeau estoit dispersé, et qu'il n'auoit peu s'assembler ni pendant sa maladie, ni depuis sa mort. Ces circonstances estoyent extrêmement touchans. Je vous en diray vne autre, pour que je sçay que ces particuliarités ne vous déplaisent pas. Le dimanche de la 2de cène j'expliquay le passage de Jérémie'8) sur ce qu'il est prédit, qu'on verra celuy qui aura esté percé et qu'on en sera en amertume etc. Dans l'application je montray que l'agneau ne pouuoit estre mangé sans les herbes amères, et que présentement Dieu nous faisoit tremper le morceau dans ce plat amer, d'vne manière plus particulière, pour rendre notre pâque plus conforme à celle de son Israël. Je représentay, à propos de ce dueil, que pour aller à la table il falut passer par la valée de Baca, que tous ceux qui venoyent de leurs demeures les plus éloignées pouuoyent bien s'appliquer le ps. 84 !9) que l'on fit chanter à mesure qu'on communia. Le soir je prêchay sur Hébr. 11 où il est dit que par foy Moyse célébra la pâque, afin que celui qui détruisoit les ier nés, ne touchât les Israélites]20). Je fis dans l'application vne comparaison de notre état auec celuy des anciens, et, pour le bien appliquer à la dispersion de ce colloque, je remarquay que le petit
canton, composé de sept Eglises comme L'Asie mineure21), estoit maintenant réduit à vne seule, les six ayant esté frapées. J'aioutay qu'il faloit craindre que le mesme glaiue que Dieu auoit mis en la main d'vn ange pour abatre les autres, frapât sur nous, et que nous ne serions pas épargnés. Je remarquay, que la gloire de Dieu qui estoit dans le Temple, ne disparut pas tout à coup, qu'après auoir quitté la porte orientale etc. elle se posa sur un montagne22). »Cette gloire (aioutois ie) a disparu déjà dans les autres endroits; la voicy posée sur cette montagne. Mais hélas, je crains que c'est pour nous quitter bien tôt. « Ce morceau fut si sensible pour les plus ignorans d'entre le peuple, qu'outre les pleurs que cela arracha des auditeurs sur le champ, chacun parla en suitte et plusieurs jours après, de ce que la gloire de Dieu s'estoit arrêtée pour quelque tems sur notre petite montagne.
Du mardy soir 5. Juin 1685.
Je voulois continuer ma réponse, croyant d'auoir vne occasion fauorable à vous l'enuoyer promptement; mais ayant eu auis qu'on ne partirait pas si tôt pour Toulouse, j'interrompis dès lors mon occupation et pensay aux prédications qu'il me faloit faire le lendemain. Depuis cela, il m'a esté impossible de reprendre cette tâche si douce pour moy, parce que les affaires domestiques et le soin de toutes nos Églises voisines m'ont assiégé, et insensiblement i'ay veu couler quelques semaines sans pouuoir vous écrire de la manière que je l'auroy résolu. Il est mesme arriué vne chose qui nous a mis dans vn trouble effroyable, et ie m'en vay vous l'apprendre en peu de mots. Le Jeudi matin
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24. du mois de may, ie fus me promener à la vigne qui nous reste encore à Icart auec mon C. de Naud.22), contre ma coutume. Vn quart d'heure après que nous y fûmes, on me fit apeller deux ou 3 fois de suitte, et mesme auec beaucoup de presse, parce que quelques Mrs de Montauban estoyent à la maison. La prouidence de Dieu voulut que ie ne m'en pressasse pas à répondre à tant de sollicitations. Ce délay seruit à découurir la trahison de ceux qui me demandoient, qui sous prétexte de ciuilité me vouloient mettre la main au colet, comme il parut en ce que, tandis que le chef faisoit des honnêtetés à ma femme, 4 ou 5 autres se tinrent aux portes et au degré, et sous prétexte de prendre vn déserteur mirent le pistolet sur l'estomac de Sr. Oliuier, Bourgeois, croyant que c'étoit le ministre. L'allarme fut donnée, et l'on m'enuoya des gens qui me firent retirer doucement aux P[?]oisiez chez le Sr. de Sedailhan, et de là au bois de la Gréside, à Castanés25) et au voisinage du Fustié. Nos parens demandèrent au préuost de Montauban, nommé St. Sauueur, ce que c'étoit; il dit qu'il n'y auoit rien contre moy, qu'il cherchoit vn déserteur qui s'étoit réfugié chez moy, à ce qu'on luy auoit dit, qu'il ne vouloit que parler à moy et me faire vn acte de la part de Mr. le procureur général, pour sçavoir en vertu de quoy je receuois les Eglises du voisinage etc. On ne se fia pas à ses protestations, on luy demandoit son pouuoir; Il ne montra rien, mais il dit que si on alloit à Pamiés et à Toulouse, où il seroit, on en seroit pleinement instruit. Ses archers vouloyent rompre les portes, il leur dit qu'ils n'auoyent point d'ordre et qu'il le leur défendoit. Il se retira à 4 heures, pour aller à Pamiers, et fist faire mille excuses à ma femme de
l'allarme qu'il luy auoit causée, dans l'état où elle est. Il dit à quelques Mrs de mes amis, qu'asseurement il ne mettroit rien dans le verbal qu'il luy faloit faire, qui me portât aucun préiudice.
Comme toutes ces choses se furent passées de cette sorte, on voulut que je me tinsse caché, de peur que ces gens n'eussent quelque pouuoir qu'ils auoient refusé de montrer, pour reuenir et pour me surprendre par cette feinte, ou dans mon lit, ou lors que je serois au Temple. Ainsi on trouua bon d'enuoyer à Pamiers chez Mr. le gouuerneur et à Toulouse, pour sçauoir si c'estoit par l'ordre du parlement, que ce préuost auoit fait cette incartade. Il n'y eut rien au parlement ni chez Mr. le gouuerneur. On sceut mesme, que Mr. de Rieux24) en auoit esté surpris et qu'il auoit protesté qu'il n'en sçauoit rien. Le Conseil de Toulouse fut que, rien n'ayant paru, je prêcherois le dimanche suiuant, comme je le fis, par la grâce de Dieu, et le matin et le soir. Le lundy matin on fit partir 2 hommes pour aller à Montauban voir si cela s'étoit fait par l'ordre de Mr. l'Intendant. On sceut qu'il n'en scauoit rien; et le Sr. St. Sauueur, Préuost, montra à ses amis le verbal, où il déclaroit seulement, qu'ayant enuoyé, 3 semaines auparauant, 4 ou 5 archers pour prendre vn déserteur (c'est le Sr. Etienne Dumas), on luy auroit rapporté, que la foule des gens de la Relig. P. R. qui se rendoyent audit lieu et chés le Sr. B[ayle], ministre, auoyent empêché qu'ils ne l'eussent pris, que sur cela il estoit venu luy mesme pour le chercher, et vn homme, qui a du pouuoir sur l'esprit du Préuost, vit ledit verbal, et on trouua que ce netoit rien. Le procureur du Roy de Montauban, entre les mains de qui il le mit, dit que cela n'engageoit ni peu ni trop
le ministre etc. Ces Mrs estant de retour, i'ay continué mes fonctions, dans toute la semaine passée, et Dimanche dernier 3. Juin ie donnay la re cène de pentecôte, espérant, auecque la grâce de Dieu, de la donner, si nous subsistons, 2 ou 3 dimanches encore. Il est vray qu'on nous menace de Jour en Jour, et qu'on tâche de nous faire coupables de quelques contrauentions. Mais on n'a pas peu encore y réussir, Dieu ne l'ayant pas permis, par ce que notre heure n'est pas encore venue. Vous iugés bien, que toutes ces choses, auec les exemples de ce qu'on fait à nos frères, me disposent assez bien à me tenir prêt pour quand il faudra. L'affaire du Masdazils n'est point iugée. On croit qu'on demande le Temple au Roy pour en faire vne Église; après cela le parlement jugera la contreman[de], car le conseil n'a pas esté que Mr. Bourdin se remît. Il se tient caché. On me dit qu'il vint dimanche incognito et qu'il ouyt le prêche du matin de la maison du Sr. Mar[tin] qui ioint le Temple, et qui est comme celle de Simon qui touchoit à la synagogue2*). II se retira, et je ne l'ay point veu. Le Sr. La Riuière est allé faire la cène à Mazères, auec plusieurs Mrs et dames de Toulouse. Car Mr. le gouuerneur a eu ordre de permettre à ceux de Mazères de receuoir tous ceux des autres lieux qui y voudront aller. Nous auons eu Mrs Passet et vne de leurs femmes, auec plusieurs autres étrangers. MadIe de Brassard, ma belle mère, est icy depuis 5 ou 6 Jours. Elle y sera iusqu'aux couches de sa fille, qui iront apparemment au mois de Juillet prochain.
Tout ce qui m'est arriué, a donné lieu à mille coniectures sur mon suiet. Les vns pensoient que c'estoit vn ordre du Conseil, que peut être j'auois écrit
quelque chose etc. Moy, qui ne me sentois en rien coupable et qui sçauois que mes lettres expliquoient mes sentimens respectueux à l'Égard des puissances, estois dans vne fermeté inébranlable. Je sauois que toutes mes lettres m'auoient esté rendues, et que toutes les vôtres étoyent venues jusqu'à moy. Ainsi je ne craignois rien, et ce qu'on détient Mr. de Brueil, frère de Made de Rambouillet26), sous prétexte de commerce de lettres, ne m'allarme pas, ni l'affaire de Mr. Guignard, ministre d'Agen, qui est aussi aux Hautmuraz pour auoir la commerce auec le dit Mr. de Brueil; parce que nos lettres étant purement d'amitié et de litérature et ne parlant ni peu ni prou des affaires d'Etat, j'auois l'asseurance qui naît du nil conscire sibi nullâ pallescere culpâ1^). Cela n'empêcha pourtant pas, que le mesme jour de l'esclandre on ne fit vuider la maison par les soins de quelques amis affidés. Tous les liures et MS. furent cachés soigneusement; les meubles ont aussi esté presque tous emportés, et cela ob majorem cautelam, bien qu'on asseure que dans le Jugement des parlemens on n'en veut pas aux Ministres ni a leurs biens. Nous sommes heureux d'auoir vn Euesque qui a beaucoup d'honneur et de conscience, et qui, bien qu'il souhaitte la destruction de nos Temples, dit qu'il n'emploira jamais des moyens tels que ceux que d'autres ont employés. I! a Les Nouuelles de la Rép. des lettres. Il loue l'Esprit de l'auteur et dit qu'il parle très bien. Si l'auteur auoit occasion de parler de luy d'vne manière adroite à sa façon, apparemment cela luy seroit agréable. Il sçait l'hist. Ecclésiastique et s'y pique; c'est vn endroit propre à le louer, comme on l'a sceu faire à l'égard de Mr. le Bret28),
quoy que quelqu'un m'a dit que l'auertissement qui
fait la rétractation n'est pas assez fort pour rétablir l'auanie faite au Ier ou 2d cayer, dans l'Endroit où on parloit de son histoire vniverselle. Mais comme ie n'ay encore veu que les 2 ierscayers, ie ne puis pas dire ce que j'en croy. Je vis à Toulouse, entre les mains d'vn des ministres des Hautmuraz, les dites nouuelles, que Mr. de Larger ou Mr. de Rapin auoit prêtées aux prisonniers. Tous en parlèrent auec grand éloge, et mesme les professeurs en Théologie. Asseurément le stile et les manières de l'auteur et le tour fin qu'il employé presque par tout, luy attireront de grandes louanges. Je serois bien malheureux que cela m'attirât des affaires, et que mon attachement aux intérez d'un tel écrivain fût cause d'vne disgrâce, telle que plusieurs, mesme à Toulouse, soubçonnèrent d'abord, sans fondement. Si j'auois eu quelques momens à moy, j'aurois dressé vn petit abrégé de la vie de mon père pour vous l'enuoyer; mais comme il eût falu parcourir ses papiers, ie n'ay peu le faire. Cela vous sera enuoyé, s'il plaît à Dieu, en son tems.
Je vay parcourir votre lettre du 12. Mars, où il y auoit vne petite page pour ce cher défunct. On m'a dit que le paquet des nouuelles a esté rendu à son adresse. Je ne l'ay pourtant pas receu, mais seulement vne petite méthode de M. le Fèure pour apprendre les humanités greques et latines, et le sermon de Mr. Jurieu qui est à la tête de son Examen de l'Eucharistie 29), dont le Sr. Lafage?0) se chargea à Paris. Cette méthode seruira pour les enfans du cousin de N. Je seray bien aise de receuoir l'autre, et qu'il contînt la dernière Edition de la Critique et les 2 tomes qui la suivent^). Comme cela m'étoit promis, sans doutte je le receuray. Vos éclaircissemens sur le
nom des auteurs de plusieurs liures nouueaux, me donnent beaucoup de plaisir et me sont d'vne vtilité considérable; continués toujours à me les donner ainsi. Mr. Martel me fit voir les prophéties de Cotterus^2), de Christine 5?) et de Drabicius54), que Mr. Justel^) luy donna, l'ayant eu de Coménius^6), qui le porta luy mesme à Paris et qui y en débita plusieurs exemplaires. Puis que vous aimés les particularités qui regardent le petit neueu, je vous apprens qu'il est fort grand pour son âge, qu'il est agréable, et qu'il fait déjà notre diuertissement et celuy de tout ce lieu. Il a beaucoup de viuacité, et j'espère qu'il aura, si Dieu le bénit, quelques dons considérables. — Je vous préparois les 14 tomes des gaz. reliés, et mesme les 8 ou 10 tomes qui sont venus depuis et qui ne sont pas reliés, mais tout cela est pèle mêle dans des quaisses et dans des sacs. Je voudrois auoir fait exactement mon catalogue tandis que j'étois en repos. Ne négligés pas de faire vne copie du vôtre, quand vous aurés quelque loisir, ce qui ne vous arriuera guère.
Au ier Jour je répondray à celle du 9. auril. Si iauois les papiers que i'ay laissés à Montauban, je saurois où c'est qu'on parle du Syllabus librorum et Epistolarum. Mr. Du Bourdieu fils auoit choqué beaucoup de gens par sa conduite. Je suis bien aise qu'il ayt édifié les gens en faisant la cène à Lunel ; car il protesta de luy mesme deuant la table de la communion, que tous ces bruiz étoyent faux, et que, s'il ne disoit pas la vérité, il vouloit que le sacrement luy tournât à condamnation etc. Son père a fait, dit on, quelque liure d'vsage pour les lieux priués de l'Exercice, car on dit qu'il montre le moyen de pratiquer les vertus chrétiennes en vn tel Etat. Je fis voir à Mr.
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Beluèze, que l'on ne doit pas penser à chercher de l'Employ en Hollande. Son affaire a esté iugée. On a interdit l'exercice de Mausac parce que le p. Videt, doctrinaire, ne s'assit pas dans le banc des catholiques, par ce que le dit banc estoit rempli. L'Information n'étoit fondée que sur cela. J'ay les 2 petiz factums dressés auant le Jugement.
Comme je receus samedi dernier, des mains de Mr. Passet, votre dernière lettre en datte du 14. may, je dois vous le faire sçauoir. Ce que vous y dites de la mort de notre très bon et très honoré père m'a fort consolé. Puis qu'il n'y a plus que vous et moy de toute nostre famille, vnissons par de nouueaux noeuds nos coeurs et nos affections. Ma femme y tiendra bien sa partie, car elle a pour vous vne estime et vne tendresse tout particulière. Notre cher cousin de N. nous rend mille bons offices. Notre petit est de jour en jour plus aimable; il fait des plaintes lors qu'il void le cabinet dépourueu, et qu'il n'y trouue que des planches et point de liures, où il puisse trouuer ce qu'il appelle moumeres. Je répondray à tout ce que vous me marqués dans cette lettre. Je ne vous diray pour la fin sinon que notre cousin de Cabanac^) est parti pour le rendes vous des troupes, qui se fait près de Bayonne sous Mr. de Bouflers*8). Le Sr. Lafage est icy pour reigler ses affaires. C'est vn bon garçon, mais malheureux et étourdi. Le Sr. Dutilh a pris 4 cens francs, qu'il disoit auoir enuoyés au Sr. Caria 59). Il est cause que ce pauure garçon est revenu icy. II a iouy du reste de ses biens, et il n'est pas en estât de luy faire raison. Mr. Dusson a receu visite de Mr. de Bonrepos^0) et de Mr. de St. Martin, Colonel. Ce Mr. de Bonrepos a affecté des manières de grandeur, qui ont choqué
la parenté. Je croy que l'occupation du frère à receuoir ces nouueau venus m'a donné quelque relâche pour payer 62 ïï, qui luy sont deues des 2 cens qu'il bailla au pauure cadet par lettre de change. Jamais homme plus intéressé que celuy là sur vn tel chapitre. Mes respects très humbles au célèbre Mr. Jurieu et à son illustre épouse.
Tout à vous, M. E. T. C. F.