A SON PÈRE
Monsieur et très honnoré père,
Si ie n'eusse pas toujours conserué pour uotre personne un respect le plus profond que l'on sauroit s'imaginer, et la uénération la plus parfaite que l'on ait jamais ressentie, il y a longtemps que uous auriez été importuné de mes lettres et que ie me fusse donné l'honneur de vous écrire, car il est bien certain que tout autre que moy qui auroit eu moins de considération et moins d'égard pour uotre repos, se seroit d'abord, après une conduitte semblable à celle que j'ay tenue, érigé en faiseur de remonstrances et uous auroit adressé de grands discours et de grandes lettres, soit pour s'excuser et pour se justifier dans uotre esprit, soit pour uous asseurer qu'il ne s'étoit aliéné de uous que pour s'approcher de Dieu, qu'il ne s'étoit exposé à uotre colère que pour éuiter l'ire à uenir, qu'il n'auoit détourné son oreille de uotre uoix que pour mieux écouter celle du Ciel, et cent autres choses de cette force qui eussent été incomparablement plus propres à aigrir uotre esprit qu'à l'adoucir, soit enfin pour uous suplier de modérer
uos ressentmiens, de prendre patience, et d'attendre de uotre uertu, de la force et de la solidité de uotre âme la consolation qui uous étoit enleuée par ceux là même qui uous en deuoient procurer le plus. Pour moy, je m'étonnerois de ce que j'ay suiui une route un peu différente de celle que vraysemblablement ie deuois tenir après en être uenu où j'ay fait, si je ne sauois pas que le respect que ie uous porte est si extraordinaire et d'un charactère si délicat, qu'il a deu produire un tout autre effet que le respect que l'on remarque ordinairement dans les enfans pour les pères, et qu'une cause qui est d'un ordre si exquis a mérité d'être suiuie de quelque chose qui ne fut pas commun, et qu'ainsi, pour agir conséquemment à une manière de uénération, de réuérence, d'amour et de respect, telle qu'est la mienne à uotre égard, i'ay deu me dispenser de ces deuoirs communs et usitez qu'un autre que moy auroit jugez inuiolables, puis qu'à parler raisonnablement, ce n'est qu'aux passions ordinaires et communes de se faire remarquer par des moyens ordinaires, et que ceux qui conseruent des sentimens un peu plus délicats que ceux qu'on voit tous les jours, doiuent aussi les faire paroître par des uoyes qui ne soient pas publiques, et d'une façon qu'ils ne partagent pas auec le premier uenu. C'est pour cela que l'on ne m'a pas ueu faire l'empressé à uous enuoier des lettres pleines de compliments et de protestations, ni à uous écrire cent choses inutiles et qui ne uous eussent été qu'à charge, veu l'état présent de uotre âme. I'ay laissé cette façon d'agir pour des gens qui n'ont qu'un respect ordinaire, et qui ne se sentent pas pénétrés d'un sentiment au dessus du commun, j'ay laissé, dis ie, à ces gens là, les hautes et éclatantes assurances de zèle, ie leur ay laissé les cris,