‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 5 sur 77 · A SON PÈRE · texte numérisé non relu

A SON PÈRE

les clameurs, le bruit, les lettres, et les déclamations auec apparat, et n'ay gardé pour moy que le silence, la compagne inséparable des grandes passions. Si l'on trouue qu'en cela ie n'ay pas gardé les justes mesures de la bienséance, et que ie n'ay rien fait qui uaille, ie ne puis que me plaindre de mon malheur qui fait que l'on prend tous mes actions d'un mauuais biais, et que l'on interprète à indifférence et à mépris ce qui, dans la uérité de la chose, ne part que de l'estime et de la tendresse du monde la plus respectueuse. Ouy, mon très honnoré père, il n'y a que la passion que i'ay eu d'amoindrir autant qu'il m'a été possible uotre déplaisir, et le suprême respect qui s'est toujours conserué entier et sans diminution dans mon coeur pour uous, qui m'a fait garder le silence et qui m'a rendu muet, étant certain que si i'eusse peu me persuader, qu'en uous écriuant j'aurois fait une chose qui ne uous auroit pas dépieu, uous auriez eu de moy plus de cent lettres la dernière année qui se uient de passer, et que i'aurois fait ouyr mes sentimens autant que ie les ay fait taire, dans la pensée que, pour faire mieux ma cour auprès de uous, il n etoit que de s'enfoncer dans un morne et sombre silence et ne rien dire du tout, de peur qu'un babil hors de saison ne passât pour audace et pour félonnie. En uérité, l'apparence étoit bien plus, que le parler passeroit pour iniure et pour manque de soumission, qu'il n'y en auoit que ne rien dire fût pris en mauuaise part. Aussi étoit ce en suitte des réflexions profondes que ie fis sur ce chapitre, que ie préféray ce dernier à l'autre, et si ie change présentement des mesures, c'est parce que les raisons de mon silence me semblent si propres à uous conuaincre de l'ardeur de mon zèle et à uous témoigner mon obéissance profonde,

qu'il ne sera pas inutile au dessein que i'ay, de faire en sorte que uous n'ignoriez pas à quel point ie uous honore et je uous respecte, que uous sachiez pourquoy ie me suis teu iusques icy et pourquoy ie n'ay pas protesté par écrit, comme ie fais présentement, que ie suis et seray toute ma uie,

Monsieur mon très honnoré père,

Votre très humble et très obéissant seruiteur et fils

BAYLE

A Tholoze ce 11. Juin 1670.

Auec votre permission, ie salue de tout mon coeur et auec toute sorte de respect ma très honnorée et très bonne mère et mes frères.

Monsieur.

l'ai été fauorisé d'un si bon succez la première fois que j'ay pris la liberté de uous écrire, qu'il y auroit plus de suiet de s'étonner si ie ne reuenois pas à la charge, qu'il n'y en a de ce que ie uous importune encore d'une seconde lettre. En effet, auoir receu pour un méchant galimatias qui ne uouloit rien dire et que ie n'entendois pas moy même, tant de iolies choses, tant de nouueautés curieuses et bien choisies, n'est pas

une petite tentation de gâter souuentefois du papier, et de uous écrire à toute outrance, si bien que ie me puis promettre qu'on m'excusera facilement, si dans une chose où il y a tant à gagner pour moy, i'ay un peu plus d'égard à mon intérêt, que ie ne ménage cet illustre amy qui m'accorde la liberté de iuy écrire. Mais peut être que si i'appuyois dauantage sur ce chapitre, ie m'enfoncerois insensiblement dans une matière d'où ie ne pouuois me tirer sans uous donner quelques éloges, ce qui ne uous est pas autrement agréable, autant que ie l'ay peu connoître; il uaut donc mieux couler doucement sur tous ces endroits et se débarrasser de tout ce qui pourroit attirer dans le compliment, puis qu'ainsi est que uous ne uoulez pas qu'il ait place dans notre commerce. Je suis bien aise que uous mettiés la chose sur ce pied là, et ie uous auoue que si c'eût été à moy à poser quelques loix ou quelques statuts fondamentaux pour régler la forme de nos lettres, ie n'aurois pas oublié ce règlement, qu'on ne se seruiroit pas d'un stile de cérémonie et plein de façons. Jugés un peu, monsieur, quel doit être mon plaisir de uoir, que uous m'auez réduit aux termes que ie souhaittois. Il est uray que, si j'ay suiet, d'un côté, de me réiouir que nous ayons renoncé aux compliments, aux louanges, et à ce ieu de paroles ciuiles que tant de gens prenent pour la uraye mouelle de l'amitié, i'ay suiet, d'un autre, de ne m'en réiouir pas, puis que par là ie perds une bonne partie des choses que ie puis faire entrer dans une lettre, et que toute ma petite Rhétorique est mise a sec. Encore si ie pouuois nous rendre nouuelles pour nouuelles, ie ne serois pas si misérable, mais par malheur pour moy ie ne sçai rien de nouueau qui ne uous soit uieux, puis que les plus considérables nou-

ueautez qui uiennent récréer ma solitude, me sont communiquées par uotre Canal.

La figure de la république de Hollande malade ') a paru à quelques personnes, qui l'ont ueue dans votre [?]*) lettre, fort maligne et fort bien imaginée, et il y en a eu qui n'ont pas manqué de remarquer que c'est justement payer les Hollandois de leur propre monnoye, car uous sauez que le fort de leur satyre consiste, depuis quelque tems, en tableaux, témoin celuy de leur ambassadeur arrêtant le soleil comme un autre Josué, et témoin encore ce que le Roy d'Angleterre allègue dans son manifeste, qu'ils auoient choqué diuerses fois sa personne par des représentations odieuses et des tableaux iniurieux. Mais au reste, ne vous semble t'il pas, Mr., que ces lutins qu'on a aioutez à la figure, offrans des couronnes à la pauure malade, gâtent un peu la conduitte de la pensée? le n'ose pas en parler positiuement, parce que ie ne considéray la figure que ie uis à Genèue, que fort à la uolée, et par ce que ie ne leus ce qui est au bas, que fort en courant; toute fois il me semble que l'on y dit que L'Euêque de Munster ne put rien obtenir du Diable qu'il a exorcisé, par ce que la ueue des couronnes que les lutins offrent à la Dame agonisante, réueillent son ambition et l'empêchent de uouloir restituer ce qu'elle a pris sur le tiers et sur le quart. le ne uoudrois pas iurer qu'il y a ainsi dans l'imprimé, parce que, comme ie uous l'ay déià dit, ie n'eus pas le loisir sur l'heure de bien examiner la chose, mais il me**)semble pourtant Or, s'il est ainsi que ie dis, il me semble que l'autheur

*) Déchirure.

**) Déchirure.

s'est coupé, ayant introduit la Hollande qui prie Mr. le prince d'Orange de rendre à Caesar ce qui luy a esté ôté, et puis en suitte qui rend uains les exorcismes de l'Éuêque de Munster pour ne uouloir pas consentir à une restitution,

Mr. Banage uous aura sans doutte fait uoir la critique de l'une des traductions du sonnet françois de Mr. de Brianuille2). I'ay trouué ces obseruations en général fort ingénieuses et fort d'un homme qui a de l'érudition; i'en ay pourtant contredit quelques-unes selon la liberté que nous nous sommes données depuis longtems, d'être appointez contraires en la plus part des choses. Nous tenons un peu l'un et l'autre de l'humeur de cet orateur dont parle Sénèque, qui ne croyoit pas être en compagnie si on ne le contredisoit, et qui prioit souvent son ami de dire quelquefois non, afin qu'il parût qu'ils étoient deux. Et, sans mentir, ie perdrois beaucoup si cette petite guerre n'étoit quelquefois excitée entre Mr. Banage et moy. Je luy enuoye 2 obseruations que i'ay faittes sur l'autre traduction, que uous pourrez uoir si uous uous en uoulez donner la peine. Je ne uous prie pas de ietter les yeux dessus, parce que ie connois trop la foiblesse qui les accompagne, et à la uérité i'ay fait cela tout a fait négligemment et plutôt pour remplir le papier que i'auois pris, que pour autre chose, outre que ie ne sai pas trop bien si i'aurois mieux fait en y apportant quelque soin, car il m'est arriué souuent d'être de ceux Che saltano meno in camicia che in farsetto.

Si uous auez quelques curiositez, continuez d'en régaler votre très humble seruiteur. On dit que les nouuelles de Hollande5) n'ont pas amélioré, cet ordinaire. Par des lettres qui en uiennent, nous aprenons

qu'à la vérité il y a du mal, mais qu'il s'en faut bien que les affaires n'y soient si désespérées qu'on l'auoit dit. Je souhaitte que nous ayons été allarmés à faux; quoi qu'il en soit, il conste quil y a bien du mal, puis que les troupes de France, selon l'aueu de tout le monde, ont passé le Rhin, et que la uille d'Utrecht, si elle n'est pas encore françoise, a du moins renoncé à l'union de Mssrs. les états. Par ces lettres particulières dont ie uous parle, et qui sont du 16. Juin, on n'y parle pas de l'assassinat commis en la personne de Mr. Wit le pensionnaire *), bien auoue t'on que la uictoire nauale *) est de peu de conséquence. J'attens de uotre bonté une petite gazete, auec laquelle et sans laquelle ie seray fort respectueusement,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant seruiteur

BAYLE

Mr. Constans6), qui va passer quelques iours à Genèue et par le moyen de qui ie uous enuoye cette lettre, ne manquera pas de uous dire que nous nous entretenons fort souuent de uous.

A Copet le mardy 6. Juillet 1672.

A Lamberuille ') ce Jeudy 27. Sept. 1674. A M, M.

Vous êtes si accoutumé, mon cher monsieur, à mes compositions de Campagne, qu'il n'est pas besoin que ie uous fasse des excuses de ce que ie uous communique les pensées, qui me sont uenues dans un méchant petit hameau où i'ay passé une partie de cet été. Il y a long tems que ie uous puis dire, comme à un autre Pollion, Pollio amat etc. 2) (Ecl. 3). I'aimerois pourtant mieux uous faire exercer sur une muse de uille la charité que vous exercez sur une muse campagnarde, car franchement ce n'est pas trop mon fait que la Campagne; aussi ne m'y suis ie iamais plea sinon lors que i'y ay été auec une troupe de bons amis ou avec quantité de liures, et si le séiour de Copet ne m'a pas semblé extrêmement fâcheux, ie uous en ay, mon cher monsieur, toute l'obligation, car le bon accueil que uous faisiés à mes lettres et la peine que uous preniez d'y répondre, me faisoient oublier toutes les incommoditez qui me pouuoient arriuer d'ailleurs. Ce Coup icy i'ay été relégué dans un uillage, où ie n'ay eu aucun commerce ni auec les amis uiuans, ni auec les amis morts, c'est à dire que mon imagination seule m'a tenu lieu et de lecture et de conuersation et de toutes choses. Vous allez sans doutte uous affliger de cette mienne déconuenue, mais consolez uous, mon cher mr.,

mon mal n'est pas sans remède, car dès le moment que mon imagination commence à s'épuiser, i'ay trouué par hazard 4 ou 5 des meilleurs poètes de l'Antiquité dans la maison d'un paysan, à demi rongés de uers, et portans de tristes marques du long combat qu'ils ont soutenu contre la fumée et les ordures d'une chétiue cabane. Ce lamentable état ne les empêche point de uenir à mon secours, le plus à propos du monde, car ie n'en pouuois plus, et ils y uiennent même fort utilement, puis que malgré toutes leurs mutilations, ie puis uoir tous les uers de mon cher Horace, lequel uous me permettrez, s'il uous plaît, d'apostropher en cette façon: taie tuum carmen nobis diurne poeta (Ecl. 5). Et comme un bonheur, non plus qu'un malheur, ne uient jamais seul, ie m'auise tout d'un tems du grand et souuerain remède de tous mes ennuys: c'est, monsieur, de me transporter dans uotre chambre, de m'y asseoir auprès de uous, et de uous dire, selon ma coutume, tout ce qui me uiendra à la bouche. Il ne faut, pour toutes ces opérations miraculeuses, sinon que ie m'imagine fortement, que ie uous dis tout ce que ma plume barbouille sur ce papier.

Sic me seruabit Apollo. *) Nous sommes, uous et moi, un peu Nouuelistes; c'est pour quoi uous ne trouuerés pas étrange que ie débute par des réflexions sur le Combat de Senef4). Il est assez plaisant de uoir que l'un et l'autre party s'attribue la uictoire auec des fanfares et des applaudissemens incroyables. On diroit que la Diuine prouidence a uoulu se ménager entre les 2 parties, ne faire point de mécontens et s'attirer des actions de grâces aussi bien en France, que dans tout le reste de la Chrétienté. On auoit cru iusques icy que le gain de

l'un étoit la perte de l'autre, et qu'en même tems qu'on se réiouissoit d'un côté, pour une uictoire remportée, on pleuroit de l'autre la honte et la malheur d'une défaite. Mais ces uieilles maximes ne sont plus de mise: notre siècle se conduit bien autrement, et en dépit du sens commun, on y uoit des triomphes et des uainqueurs, sans qu'il y ait de uaincus. C'est à mon auis le bel ouurage des Gazetes. Depuis qu'on s'est auisé d'en faire par tous pays, on s'imagine qu'il y ua de l'honneur d'une nation de la publier touiours heureuse et uictorieuse; au lieu de débiter cette sorte d'écrits dans la ueue d'instruire les curieux de tout ce qui se passe dans le monde, on ne se propose que d'abuser les peuples par un beau détail de mille prospériez uraies ou fausses, et de flatter ceux qui ont part au gouuernement. C'est par cet esprit que se dispensent tous les éloges et tous les blâmes dont on est si prodigue dans les gazetes, et cela étant, quelle apparence que iamais un gazetier auoue de bonne foy les mauuais succez de son party? D'ailleuis on tire de si grandes conséquences du moindre mot d'une gazete, qu'on se garde bien d'y auouer aucune chose que les ennemis puissent interpréter à leur auantage. Par exemple, si le Gazetier françois auroit seulement dit, que l'auantage auoit été égal au Combat de Senef, les Hollandois n'auroient pas manqué de se préualoir de cet aueu, et de l'interpréter pour une ample et formelle confession de leur victoire. La Gazete de France auoit dit une fois, que nos troupes s'étant battues dans le Roussillon auec les Espagnols, les auoient enfin contraints de se retirer, mais que quelques uns de nos Escadrons, les ayant poursuiuis auec plus de courage que de prudence, en auoient été enueloppez, d'où étoit

arrivé que les Espagnols ne nous auoient pas laissé un auantage aussi plein et aussi entier, qu'ils auroient fait sans cela. Le Gazetier de Hollande trouua ces termes si significatifs qu'il publia que ce récit auoit fort l'air d'une déffaite. I'ay ouy dire cent fois à nos nouuelistes de Genèue: puis que les François ne se uantent pas d'auoir batus les ennemis, s'est signe qu'on les a bien batus. Tant il est vrai que l'on interprète le plus désauantageusement que l'on peut pour les ennemis, les moindres mots qui leur échappent dans leurs relations; c'est pour quoi, pour se mettre pleinement à couuert de la malignité de semblables interprétations, chaque parti ne parle que de ses uictoires, et cela auec les termes les plus forts et les plus emphatiques dont on puisse se seruir. Car ce seroit se rendre manifestement suspect de fausseté, que de n'affirmer pas les choses auec la dernière confiance, et de ne les pas appuyer de plusieurs circonstances étudiées. C'est icy qu'on pratique, mieux qu'autre part, cette règle, qu'il faut mentir tout à fait effrontément ou ne s'en pas mêler.

Nam cum magna malœ superest audacia causas, Creditur à multis fiducia.

(Iuuen. Sat. 13. Vs. 109).

Or quand une fois la raison d'État a uoulu que le Gazetier publiât une uictoire, c'est une suitte, qu'on face chanter le Te Deum, qu'on allume des feux par toutes les rues, qu'on tire le Canon, et choses semblables, car ce seroit trop uisiblement démentir le Gazetier et découurir l'artifice, que de manquer à ces cérémonies, et les ennemis ne s'oublieroient pas à tirer de là une nouuelle preuue de leur uictoire. C'est donc à qui fera mieux éclater sa ioye, à qui fera plus de

fanfares, car il est bien asseuré qu'on préiuge en faueur de celuy qui meine le plus de bruit.

Sur ce pied là ie ne doutte nullement que les Etrangers n'attribuent la uictoire du Combat de Senef aux troupes Confédérées; car les François ont incomparablement moins meiné de bruit que les autres. On s'en étonne, sur tout quand on uient à faire réflexion qu'ils ne sont pas les plus modestes du monde. Cependant ils se sont contentez de publier une relation à leur auantage, de faire des feux de ioye, de faire chanter le Te Deum, d'appendre dans les Églizes les Drapeaux pris sur les ennemis; au lieu que les Confédérez ont fait des relations hyperboliques presque en toutes les langues uiuantes. Cela ne leur a point paru suffisant. Il a falu que les langues mortes fussent de la partie, et ils ont employé la latine pour porter jusques au bout du monde les nouuelles de leur ualeur. le suis surpris que les Espagnols n'ayent pas fait composer par quelque Rabin une Gazette en Hébreu, afin de faire part de cette heureuse nouuelle aus suiets de leur maître qui sont dans son Royaume de Hiérusalem. Enfin on ne sauroit iamais dignement décrire, combien la ioye des Confédérez a été turbulente: Ils ont enuoyé des messagers exprès dans les pays lointains auec des relations à leur poste, on en a fait imprimer en une infinité de uilles, on en a communiqué de manuscrittes; Us ont répété 2 mois de suitte qu'ils auoient uaincu, ajoutant à chaque ordinaire quelque nouuelle circonstance et quelque nouuelle bonheur, comme pour insinuer à toute l'Europe que leur uictoire auoit été signalé par tant d'auantages mémorables qu'il n'étoit pas possible de les décrire qu'à diuerses reprises. Les magnificences de leurs feux de joye et le nombre des

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lieux où ils en ont fait, sont au delà de toute expression, de sorte qu'il est fort probable que les cris de ioye des François ont été étouffés par un si furieux tintamarre de tant de peuples et de langues différentes.

I'ay ueu plusieurs personnes qui s'étonnoient que les François, ayant des plus solides marques de la uictoire que leurs ennemis, ayent fait pourtant moins éclater leur triomphe qu'eux. Ils ont pris 107 drapeaux ou étendards, qui ont été exposés à la ueue de tout Paris; ils ont quantité de prisonniers, parmi lesquels il y a 3 ou 4 princes; le général de l'armée d'Espagne est mort dans leur armée des blesseures qu'il auoit receues au combat. Les Confédérez n'ont rien de si effectif que cela; néantmoins ils crient uictoire bien plus haut. En uoicy quelques raisons. Premièrement ils sont composez de 3 nations dont chaqu'une pour le moins est aussi fanfaronne que la nôtre. On sait que l'Espagne est le pays des Hâbleries et des fanfaronnades. Il n'est rien de plus fier que les Hollandois, rien de plus entêté pour sa nation que les Allemans. Iugés un peu, quel effroyable fracas ne doiuent pas faire ces 3 nations iointes ensemble, pour prôner leur gloire commune. De plus il seroit si honteux aux confédérez si les troupes de 3 différentes nations se laissassent batre par la 3 me partie des troupes françoises (on sait que l'armée de mr. le Prince n'est que la 3me de celles que le Roi a en campagne), qu'il n'est rien qu'ils ne doiuent faire pour persuader toute l'Europe, qu'ils ont eu l'auantage. Il ne seroit pas si honteux à mr. le Pce. Condé que 3 grandes armées iointes ensemble lui eussent arraché la uictoire, et dès là on uoit que les ennemis ont plus de besoin de falsifier leurs relations que nous, et que supposé qu'ils eussent été défaits, il est fort

probable qu'ils ne pourroient iamais se résoudre à se couurir de la honte de l'auouer. D'ailleurs, les ennemis du Roy ont fait si peu de chose dans toute cette guerre, que c'est presque le premier feu de joye qu'ils ont peu prendre prétexte de faire, si bien qu'il ne faut pas s'étonner s'ils éclatent extraordinairement. Vn bien qui s'est fait long tems attendre, qui a coûté tant de peine et de sueurs, et qui a été précédé de beaucoup de disgrâces, se fait sentir d'une façon si uiue, qu'il nous iette dans l'emportement et dans l'extase. Mais il n'en est pas de même ches nous, où on a ueu tant de feux de joye depuis 3 ans qu'on en est presque rebuté. On s'accoutume aus bons succez comme à toutes les autres choses, et la nouuelle d'une uictoire, de la prise d'une uille, est si familière aus François, qu'ils ne s'en emeuuent pas autrement. Enfin le Roy a plus d'intérest à uaincre ses ennemis qu'il n'en a à conuaincre toute l'Europe de ses uictoires. Il n'a déià que trop déchaîné l'enuie contre sa gloire; sa bonne fortune et sa ualeur ne luy ont déià suscité que trop d'ennemis, — que sauons nous s'il n'est pas plus expédient pour ses affaires que les Étrangers s'imaginent qu'il n'est pas le plus fort, afin que cette croyance les empêche de se liguer auec ses ennemis, ou les oblige de se joindre auec luy pour faire la balance égale? C'est pourquoi il se contente de faire sentir à ses suiets qu'il est toujours le maître de ses ennemis, sans se soucier de le persuader à cor et à cri à toutes les puissances de l'Europe. Si on eût laissé les Pces. d'Allemagne dans l'opinion où les gazetes d'Hollande et de Francfort les auoient mis touchant la bataille de Sintsheim *), on ne uerroit pas peut être au deçà du Rhyn cette prodigieuse armée qui menace notre frontière. Ces gazetes auoient

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si bien déguisé la uérité, que toute l'Allemagne croyoit Mr. de Turene batu sans ressource, si bien qu'on ne iugeoit pas nécessaire de se remuer à son occasion; mais il a fait sentir par de si terribles et de si sanglantes marques, qu'il auoit eu la uictoire, et il a si bien désabusé le public de la fausse idée qu'on auoit conceue de sa foiblesse que tous les Pces. d'Allemagne, le uoyant ravager le Palatinat en uéritable uainqueur, sont uitement accourus éteindre cet embrasement. Ce n'est pas touiours le meilleur d'agir selon toute l'étendue de ses forces.

Il me semble, Mr., qu'il y a longtems que uous auez enuie de me faire une objection sur ce que i'ay dit, que les Gazetes sont cause que chaque parti prétend auoir eu le dessus. La uéritable cause de cela, me direz uous, c'est qu'il importe à un prince que ses suiets ne sachent pas ses disgrâces, parce qu'il pourroit arriuer que le uoyant malheureux, ils perdroient et la crainte et l'estime qui les tenoient dans l'obéissance, le uous accorde cela. I'auoue encore qu'il luy importe que les Étrangers soient persuadez de la gloire de ses armes (excepté lors que cette gloire, deuenant trop formidable, peut donner occasion à tous ses uoisins de se liguer contre luy), par ce que cette persuasion luy peut conseruer ses alliez, qui pour l'ordinaire ne sont bien fidelles qu'à ceux qui sont fauorisez de la fortune. Mais uoicy, Mr., cornent je conçois que la gazette a part dans tout cecy. le conçois, que si on ne faisoit aucune gazete, la perte d'une bataille ne se répandroit pas facilement parmi le peuple, car encore que les uictorieux publiassent leur triomphe et fissent des feux de ioye, la nouuelle n'en seroit pas portée dans le pays ennemy, supposant, comme i'ay fait, que ce ne fût pas

la coutume d'enuoyer des nouuelles par tout où vont les postes. Or, comme ce n'est que pour abuser les peuples, que les uaincus publient qu'ils ont eu l'auantage: dès qu'ils n'y auroit point de danger que les peuples seussent, de quel côté auroit tourné la uictoire, on ne se mettroit pas en peine de faire imprimer une fausse relation, et cela ne seroit point suspect aux suiets du Pce. uaincu, parce que sachant qu'on ne publie pas les diuers succès de la guerre, il ne uerroit rien de nouueau dans cette conduitte. Ainsi uoilà un article vuidé à saque: ceux qui auroient été battus, se tairoient. Ce silence des uaincus rabatroit bien le caquet des uainqueurs, car dès qu'ils uerroient qu'on ne leur chicaneroit point leur auantage, ils ne s'amuseroient pas à des exagérations odieuses, ils n'insulteroient point à leurs ennemis par tant de traits de Rhétorique que l'on mêle auiourd'hui dans les relations, — enfin ils iouiroient de leur victoire sans outrager, par des écrits adroitement composez, ceux sur qui ils l'auroient remportée. Ce qui produiroit un bon effet, car les uaincus en garderaient d'autant mieux le silence, et par là les peuples sauraient moins le urai de la chose, qui est ce pour quoi on trauaille en faisant cette prodigieuse multitude de gazetes contra-dictoires. Voilà ce qui arriueroit, supposé que la gazette fut abolye; mais uoicy ce qui arriue dans la supposition contraire. il. Les peuples sont si accoutumez à sauoir toutes les grandes affaires qui se passent dans le monde, qu'il n'y a pas apparence de luy taire le succès d'une bataille. Si le Gazetier n'en fournissoit pas une relation, dès là l'on jugerait qu'elle auroit été perdue, on se figurerait le mal plus grand qu'il ne seroit, on raisonnerait à tors et à trauers, si bien que c'est une nécessité qu'on

publie ce qui en est réussi, soit que le succez en ait été fauorable, soit qu'il ne l'ait pas été. C'est encore une nécessité que la relation qu'on publie ne contienne que tous bons et heureux succez: quel sens y auroit il de publier soy même ses disgrâces, et d'apprendre aux peuples un malheur que la politique ueut qu'on leur cèle? et quel auantage ne donnerait on. pas aus ennemis si on en usoit de la sorte? Comme il est fort naturel de ne dire pas tout ce qui tourne à notre honte, ils paroîtroient très bien fondez de conclure que la relation ne contiendrait que la moindre partie du mal.

2l. De l'air dont i'ay déià remarqué qu'on compose la Gazette dans chaque pays, asavoir afin de faire l'Éloge du gouuernement, il arriue que ceux qui ont gagné une bataille, ne se contentent pas de s'attribuer la uictoire. Il faut de plus que le Gazetier les loue par tous les lieux communs de la Rhétorique, et auec des exaggérations si prodigieuses, qu'il ne demeure aus uaincus que l'honneur d'auoir bien fuy après une longue résistance. Il faut qu'ils perdent leur Canon, leurs Drapeaux, leur bagage; ce n'est pas assez: il faut qu'ils ayent été bien retranchés, auantageusement postez, une riuière deuant eux, le uent et le soleil par derrière, en plus grand nombre que leurs ennemis, et que malgré tous ces auantages, la ualeur de ceux, qui les ont attaquez, les ait mis en déroute. Toutes ces obseruations amplifiées et déduites le plus pompeusement que l'on peut, souuent même mêlées de railleries piquantes, exposent les uaincus à trop d'infamie pour demeurer muets. Voilà donc une seconde nécessité à ceux qui ont perdu une bataille: de se uanter qu'ils l'ont gagnée. Quand on est cocou dans un Liure, on en a iusques à la dernière postérité, disoit un Héros de Roman; disons

aussi que quand on est décrié dans une Gazette, on l'est iusques au bout du monde. C'est pourquoi les généraus d'armée n'ont garde de se mettre pas à la discrétion d'un Gazetier ennemy; ils font imprimer des relations à leur poste, afin que du moins le iugement du public demeure suspendu entre les 2 Gazettes.

Permettes moi, monsieur, de remarquer en passant, que les anciens Romains auoient bien meilleure foy qu'on n'en a auiourd'hui. C'est par eux que nous auons apris les belles actions d'Hannibal et les signalées uictoires qu'il a remportées sur leur nation. Bien que ce grand Cap. ne n'ait point*) eu d'historien de son party, qui nous ait laissé sa uie, nous ne laissons pas de uoir tous les iours dans les histoires de ses ennemis, tous les maux qu'il a faits à la répub. Rom. et les

fe) Cornélius Nepos dans la uie d'Annibal dit tout le contraire. Huius bella gesta multi memoria prodiderunt, sed ex his duo, qui cum eo in castris fuerunt, simulque uixerunt quamdiu fortuna passa est, Philœus et Sosilus Lacedœmonius. Atque hoc Sosilo Hannibal literarum Gracarum usus est doctore. On peut dire aussi des Romains que leurs relations étoient plus fidèles, car y ayant une loy qui n'assignoit le triomphe qu'à celuy qui auoit tué dans un seul combat 5000 hommes, ne tam prœclara lex (dit Val. Max. 1. 2 c. 8) cupiditate laurece obliteraretur , legis alterius adjutorio fulta est quam L. Marius et M. Cato Trib. plebis tulerunt. Panam nam Imperatoribus minatur qui aut hostium occisorum in prœlio aut amissorum ciuium falsum numerum literis senatui ausi essent referre. Jubetque eos cum primum vrbem intrassent, apud Quaestores urbanos iurare de utroque numéro uerè ab his senatui esse scriptum. Plutarque in vita Fab. Max. 6 remarque que lors de la bataille de Trebia ni le Général qui en écriuit ni PEnuoyé qui en apporta la nouuelle, ne dirent la chose comme elle étoit. On feignit que l'auantage auoit été égal, de sorte que l'on ne sauoit à Rome lequel des partis auoit eu du meilleur; mais après la bataille du lac de Thrasimène, on y procéda de bonne foi et le peuple Romain seut son malheur.

auantages considérables qu'il a eu sur leurs troupes. En un mot, les Romains auouent de bonne foy qu'il les a batus à dos et à uentre dans 4 batailles consécutiues.

Le lendem. 28. — Où est présentement cette bonne foy Romaine? n'est il pas urai que s'il n'y auoit point d'historien en France, toutes les uictoires du Roi demeureroient enseuelies dans un profond oubly? Si ce grand Prince ne deuoit attendre son immortalité que des histoires étrangères, il n'auroit qu'à y renoncer dès à cette heure, car ie ne conçois pas qu'il y ait assés de sincérité parmi les ennemis ou les émules de notre monarque (et sous ces 2 noms je comprens toute l'Europe) pour laisser publier des histoires où on le louât selon son mérite. Vous le uerrez, Mr.: tous les Etrangers qui se mêleront de l'histoire, ou ne parleront qu'en gros des conquêtes du Roi ou mêmes en raualeront le prix autant qu'il leur sera possible par mille petites raisons friuoles; mais Dieu mercy, le Roi se peut passer d'eux, et comme sans leurs secours il a fait des actions dignes d'être consacrées a l'immortalité, aussi il les y fera consacrer sans leur entremise, et il trouuera parmi ses suiets d'assés bonnes plumes pour le louer dignement et pour confondre la malignité et la passion des histoires étrangères. Apparemment on ne dira iamais

des François que omnes illacrymabiles urgente

ignotique longa nocte carentquia uate sacro ?). Cependant c'est un désauantage considérable quand une nation n'est louée que par elle même, car si ses ennemis accusent ses historiens de flatterie, comment se justifieront ils, la présomption allant au plus grand nombre? Si toutes les histoires étrangères s'accordent à décrier la France, les François auront beau écrire à la Louange

de leurs compatriotes: on ne prendra leurs histoires que pour de fables. C'est pourquoi il est plus fâcheux qu'on ne pense, d'auoir afaire à des Confédérez et à des ligues, car non seulement on se uoit accablé d'une multitude d'ennemis, mais aussi on perd le témoignage des historiens non suspects. Par exemple, cette coniuration qui uient d'éclorre contre ce Roy nous ôte toutes les plumes Allemandes, qui auroient pu être désintéressées si la guerre n'eût été qu'auec l'Espagne, et propres par ce moyen à décider les diférens qui naîtront entre les historiens François et Espagnols. Nous serons obligez de récuser presque toute sorte d'histoires, parce que la faction Allemande entraînera tous les écriuains septentrionaus, l'Espagnole les Italiens. De sorte que, comme i ai déià dit, il n'y aura de notre côté que des historiens de la nation, aus quels les étrangers feront difficulté de s'en tenir.

Je me souviens, que pendant le dernier siège de Besançon 8) toutes les nouuelles qui uenoient de la part des Francs Comtois étoient si désauantageuses aus assiégeans, que des personnes d'ailleurs mal intentionnées pour la France plaignoient notre Roi d'auoir si malheureusement commis sa réputation. Au dire de ces nouuelistes, les trauaux des assiégeans n'auançoient iamais de 10 pas que les sorties des Assiégés ne les reculassent de 15. La disette étoit extrême dans le Camp; les Bourgeois témoignoient un courage de lyon; ils battoient les François dans toutes les sorties qu'ils faisoient sur eux; on ne sauoit où étoit le Roy; on coniecturoit seulement qu'il étoit retourné à Diion, uoyant le mauuais état de siège. Cependant il conste que S. M. a pris part à toutes les fatigues du siège et a uisité chaque iour tous les postes de son armée.

Mais qu'arriua t'il? c'est que 2 iours après toutes ces belles relations, on apprit que Besançon auoit capitulé. Ce qui conuainc les Franscomtois ou de mauuaise foy en ce qu'ils n'ont pas confessé, que le siège s'auançoit de jour en iour, ou de coyonnerie en ce qu'ils se sont laissé forcer dans si peu de tems, car il ne faut mettre en ligne de comte que le tems, où les ennemis ont gagné du terrein. Il me semble que ie uoi où estoit leur mal: pendant qu'ils ont peu cacher les progrès des assiégeans, ils l'ont fait. S'ils auoient peu aussi bien dérober à la connoissance publique la reddition de la place, ils ne l'auroient pas auouée. Mais ce sont de faits trop éclatants pour oser les nier.

Je dirai encore une chose que ma mémoire me fournit; c'est que pendant le siège de Candie 9) toutes les nouuelles, qu'on en publioit, nous apprenoit les meilleurs succez du monde; que les maladies et les longueurs du siège désoloient l'armée des Turcs, qu'ils étoient repoussez dans tous les assauts, qu'on faisoit jouer contre eux des mines dont l'effet étoit admirable, qu'on éuentoit toutes les leurs, que les sorties des assiégez ruinoient tous leurs trauaux et ainsi du reste. Cependant il falut auouer enfin, qu'ils s'étoient rendus maîtres de la place. Dès lors ie pris en détestation les gazetes, car, disois ie en moi même, n'est ce pas se moquer de la crédulité du monde, de publier que les Chrétiens rendent inutiles tous les efforts des Turcs, et néantmoins les Turcs prenent la uille qu'ils assiégeoient. Il faut de nécessité qu'on nous cache les progrès des infidelles, puis qu'il n'est pas possible qu'ils réduisent une forte place à capituler sans auoir occupé tous les dehors. D'où uient donc, qu'on n'a jamais mis dans la gazete qu'ils s'étoient emparez de tel ou tel

bastion? C'est faire comme si en regardant iouer, on tenoit seulement conte des coups de perte; il se trouueroit par une telle supputation que celui qui auroit le plus gagné, auroit fait des pertes considérables. Mr. Fouquet10), tome 1 de la suitte de ses defïens., se sert de cette pensée à l'occasion de ceux, qui ne mettoient en ligue de conte que ses dépenses, et non ses receptes. Il n'est rien qu'un Gazetier doiue plus craindre qu'un siège, de quelque parti qu'il soit. Si la place est prise, le gazetier des assiégeans se tire d'affaire, parce que tous les grans succez, qu'il a publiez de iour en iour, deuiennent uraisemblables par la réduction de la place; mais l'autre Gazetier ne peut qu'être couuert de confusion et exposé à la risée publique, parce qu'il a hardiment asseuré, selon le deu de sa charge, que les assiégez faisoient des merueilles et rendoient tous les efforts des ennemis inutiles. Mais si on est contraint de leuer le siège, la médaille se tourne; car alors Mr. le gazetier des assiégeans est à quia. Il auoit dit, comme de raison, que les attaques réussissoient à miracle, qu'on étoit maître de la demy lune, du bastion ainsi nommé, qu'on alloit attacher le mineur, que les batteries et les bombes foudroioient la uille; mais la leuée du siège dément tout cela d'une façon qui ne souffre point de réplique. Vous me direz, qu'il n'a qu'à dire, comme les choses se passent. Bagatelles! Il a son stile réglé pour les sièges et pour les batailles, et sans atteindre les nouuelles des lieux dont il faudra parler, il sait bien ce qu'il faut qu'il en dise, il se gouuerne par formulaire comme les procureurs, et il suppose que les assiégés, de son party, gardent bien la contrescarpe et font de uigoureuses sorties, et que les assiégeans, aussi de son party, s'emparent de tous les

dehors et font une brèche raisonnable. C'est ainsi qu'on taille les morceaux aux gazetiers. C'est pourquoi ils aiment touiours mieux qu'on fasse la guerre par des batailles rangées que par des sièges. Quand on donne des batailles, ils taillent en plain drap, ils employent hardiment toutes leurs phrases et tous leurs termes sans craindre d'être conuaincus de fausseté. Mais la prise d'une uille ou la leuée d'un siège étant des faits de notoriété publique, il n'y a pas moyen de les réuoquer en doutte. Il faut parler françois nécessairement. Sur quoi, Mr., ie uous dirai la plaisante imagination d'un homme de ma connoissance. On setonnoit un jour de ce que présentement on s'attachoit si fort aus sièges et point du tout aus batailles. Voulez uous sauoir, dit il, la raison de cela? c'est que la prise d'une uille est un gage si asseuré de la uictoire, qu'il n'y a ni mauuaise foy, ni chicane, ni illusion des ennemis, qui puisse tenir contre. En montrant que uous aués garnison dans la place uous réfutés inuinciblement toutes leurs fausses relations, au lieu que quand uous gagnez une bataille, uous n'auez souuent à opposer que des paroles à l'impertinence de ceux que uous auez battus, qui souuent se glorifient plus hautement de la uictoire que le uainqueur. Ainsi, poursuiuit il, n'attendez pas qu'on donne de batailles rangées, à moins que d'auoir des iuges désintéressez pour témoigner du succez de la iournée et pour en donner le prix à qui le méritera. Je ne sai même, aiouta t'il, si, quand on trouueroit de tels iuges, on arrêteroit l'effronterie et la sotte uanité du parti uaincu; car du tems que les ministres et les prêtres disputoient en conférence réglée, bien qu'il y eût des commissaires pour iuger des coups, et des secrétaires pour écrire tout ce que les disputans

alléguoient l'un contre l'autre, on ne laissoit pas de uoir des imprimez, où chacun s'attribuoit la gloire d'auoir confondu son antagoniste, et ça été une des principales raisons qui ont fait cesser cette sorte de disputes. Il ne faut donc pas s'étonner (concluoit il) si pour une semblable raison on aime mieux prendre des uilles que se battre en rase campagne, car quand on tueroit 20000 Espagnols et autant de Hollandois, ils ne laisseront pas de faire courir des gazetes et des relations par toute l'Europe, où ils trancheroient des uictorieux auec toute la fierté imaginable.

Je le dis encore un coup: On ne sauroit assez blâmer l'institution de la gazete, de la façon qu'on la compose présentement. C'est le fléau et la peste de l'histoire. Car ceux qui en uoudront composer une, d'icy à cent ans, s'imagineront que pour y procéder en bonne conscience, il faudra consulter les autheurs contemporains, comme ceux qui ont eu le plus de facilité pour s'instruire du urai de la chose. Mais que sont, ie nous prie, les autheurs contemporains, sinon des rapsodeurs et des compilateurs de la gazete? ou bien, y atïl un honnête homme, soit en Hollande soit en France, qui uoulût présentement se hazarder d'écrire du combat de Senef autrement qu'ont fait les Gazetes? Non tutum est scribere in eos qui possunt proscribere. Ainsi, Mr., la postérité ne sauroit auoir qu'une histoire fabuleuse, puis qu'elle sera écritte sur de si méchans mémoires. Si en cela la postérité est à plaindre, ie uous asseure que nous ne le sommes guères moins, car quelle certitude auons nous de plus, nous qui uoyons chaque party narrer les circonstances d'un combat d'une manière toute différente? Dois ie aiouter plus de foy aus relations Allemandes qu'aux Françoises? Je le

ferai, mais c'est quand on m'aura bien conuaincu, qu'en Allemagne on écrit sans aucune préoccupation. L'entreprise ne seroit pas petite. Pour ôter les Esprits de l'incertitude, il faudroit qu'à la fin de la guerre les Plénipotentiaires de tous les partis fissent imprimer une uéritable relation de tout ce qui se seroit passé, et donnassent leur déclaration en bonne et deue forme, comme ils tomboient d'accord de toutes les choses y contenues, sans auoir égard à aucunes gazetes ou histoires antérieures, aus quelles par leur acte il seroit pleinement dérogé, sinon en ce qu'elles auroient de conforme à la relation. Il faudroit faire échange des ratifications de cette relation, non moins que du traitté de paix, en remettre l'original, scellé du seau des Potentats intéressez et signé de leur main, entre les mains d'un Prince non partial, et en fournir des copies, fidellement collationnées au susdit original en présence de tous Plénipotentiaires, à tous les souuerains qui auroient été médiateurs de la paix ou compris dans le Traitté. Moyennant ces précautions, il me semble qu'on mettroit à couuert l'histoire de la contagion de tant de flateries et de tant de fables dont les gazetes sont remplies.

Au reste, Mr., ce que i'ay dit à la louange de la sincérité Romaine, ne doit pas uous faire penser que ie me dédis de mes anciennes maximes, et que ie suis un Transfuge qui me range parmi les loueurs éternels de l'antiquité. Ce n'est pas cela, Mr.: ie crois fermement qu'on étoit aussi corrompu dans le siècle d'Hannibal que dans le nôtre. Mais uoici ma pensée. C'est que chaque siècle ayant pour ainsi dire un uice fauori et dominant, ou plutôt en ayant plusieurs qui tiennent le haut bout, chacun dans un certain ordre d'hommes,

celuy qui dominoit parmi les Romains du tems de la 2. guerre Punique n'étoit pas une fierté à nier impudemment toutes les uéritez désauantageuses. Quel que fût le péché régnant de ce tems là, il restoit assez de bonne foy dans Rome pour demeurer d'accord, que les Carthaginois batoient les Romains. C'est présentement qu'est uenu le tour de cette démesurée Fierté, c'est présentement qu'il y a un certain esprit d'enuie et d'orgueil, qui préside dans les conseils de plusieurs peuples, lequel non seulement ne souffre point, qu'on se plaigne des coups qu'on a receu, mais qui oblige même ceux qui ont été batus iusques au sang, de s'applaudir d'un triomphe imaginaire et de le faire sauoir à tous peuples, nations et langues.

Le dimanche 30. Sept. — Mais c'est trop insister sur le chapitre de la gazete, et ie ne me souuiens pas, que ie me suis proposé de donner un air de conuersation à cet écrit. Pour cela il me faut souuent changer de Thème, car on sait bien que dans les conuersations on passe continuellement d'un suiet à un autre, et c'est ce qui en fait le principal agrément. Il n'en ua pas comme des disputes de l'école, où ceux qui attaquent toutes les Thèses, l'une après l'autre, et changent de médium11) à chaque réponse qu'on leur fait, sont insupportables à Mss. les Docteurs, Bacheliers, Licenciez et autres prétendans au bonnet et à la robe doctorale. Vn pauure maître es arts enrage de tout son coeur, quand il entend disputer si pitoyablement, parce qu'il n'apprend rien de nouueau dans une dispute si uoltigeante. Trois ou 4 syllogismes ne sont pas son fait, il en feroit bien autant sans préparation. Il attend qu'un homme uienne à la maîtresse difficulté et qu'il renuerse tous les retranchemens qui la deffendent.

Et pour son malheur il uoit que Mr. l'Argumentant se retire auant que de l'avoir seulement enuisagée. Ce seroit pour faire déchirer son bonnet à un docteur Espagnol12), car dans leurs uniuersitez il faut pouuoir disputer 10 heures de suitte sans changer de médium. Mais grâces à la liberté françoise, nos docteurs ne sont pas si rigides, et ils ne se battent pas en désespérez comme ceux qui s'enferment dans une cuue le poignard à la main. Ils donnent et ils prennent la liberté de reculer et d'aller chercher de nouuelles armes, lors que les premières sont émoussées. Néantmoins, comme ie l'ay déià dit, ceux qui se seruent de ce priuilège sans garder quelque meseure, courent risque de n'acquérir aucun los, ou même d'être traittez de ridicules. Et pour reuenir à mon point, ils font aussi mal que ceux qui* dans la conseruation ne se seruent pas de la liberté qui y règne, de faire tourner le discours tantôt d'un côté tantôt de l'autre. le profiterai désormais de cette pensée.

Il y a quelque tems que ie me trouuai dans une compagnie où l'on parloit de Luther et de Caluin un peu moins respectueusement qu'on ne fait à Genèue. Ils ont usurpé, disoit l'un, une charge qui demandoit bien d'autres gens, et ce n'étoit point l'affaire d'un petit compagnon que de refformer l'Églize. Encore, disoit un autre, pourroit on les excuser s'ils auoient procédé selon les formes. Vous en parlez bien à uotre aise, leur dis ie, Messrs, et il me semble que i'entens ces médecins de la comédie qui disent, qu'ils uaut mieux qu'un malade meure selon les formes, que s'il guérissoit contre les règles de la faculté. L'Eglize étoit en un tel état qu'elle auoit besoin d'un promt

remède, et qui eût uoulu s'amuser à une scrupuleuse obseruation des moindres formalitez, c'étoit iouer à uérifier le prouerbe: après la mort le médecin. Dans une maladie désespérée, on est en droit de tout essayer, sans consulter si le remède uient de la part d'un docteur et si c'est la coutume d'en user de la sorte. On a ueu plusieurs malades, abandonnez des médecins, recouurer leur santé par des remèdes que le premier uenu s'offroit de leur préparer à tout hazard.

Il n'est pas jusqu'aux médecins, si grands formalistes d'ailleurs, qui n'abandonnent leur pont aus ânes, c'est leur méthode journalière, lors que le malade court risque de la uie: medici leuiter œgrotantes leuiter curant, grauioribus autem morbis periculosas curationes et ancipitas adhibere coquuntiir. Cicer. I. /. de offic.

La question est donc de sauoir, si le remède étoit nécessaire, et non pas s'il a été donné selon les formes, car quand il faut saigner un malade nécessairement, c'est tout un, pourueu qu'on le saigne, soit qu'un chirurgien luy frotte la ueine premièrement, puis luy lie le bras au dessus de l'ouverture, en suitte luy tâte l'endroit de l'ouuerture et enfin luy donne le coup de lancette, soit qu'un autre homme luy ouure la ueine sans l'auoir ni frottée ni tâtée ni liée. Ouy, mais il faloit appeller ceux à qui il appartenoit de faire l'opération. Où les chercher? répliquai ie. Vous uoudriez, ie croi, qu'on eût fait ce que firent 2 ou 3 grands seigneurs de la Cour de Philippe 3., Roy d'Espagne15). Ils aimèrent mieux que ce Prince endurât l'incommodité insupportable qui luy causoit un mortier plein de braise, que d'emporter ce mortier, se fondans sur ce que ce n'étoit pas à eux de faire cet office; ainsi parce que ce n'étoit pas de leur charge ni doter

le mortier, ni d'appeller ceux qui le deuoient ôter, ils demeurèrent les bras croisés et laissèrent mourir leur maître. Fut ce bien fait à ces grands seigneurs? Et ne fut ce pas, à uotre auis, bien garder les formalitez? le croi pourtant, que tous les gens raisonnables m'accorderont qu'ils eussent mieux fait, dans un cas de nécessité comme celui là, de passer par dessus les formes et d'entreprendre sur l'office d'autrui. Car il n'y a point de loy, point de coutume, point de cérémonie, qu'on ne doiue sacrifier au salut de la république. Prenez garde, poursuiuis ie, à la conduitte de Xénophon, lorsque, uoyant le party du jeune Cyrus défilé, il conceut le généreux dessein de rameiner glorieusement ses compatriotes dans leurs pays. Il les assembla, il leur fit uoir le pitieux état où ils étoient, et les exhorta de contribuer tous, chacun selon son sens et ses lumières, à leur commune utilité. Cela montre que dans ces sortes de confusions toute personne est en droit d'agir selon qu'il uoit être le plus expédient au salut commun de tous, et uoudriez uous qu'où il s'agit du salut de l'âme et de la gloire de Dieu, il ne fut pas autant permis qu'en ce qui concerne le temporel? Quoi! dans un éuident péril de naufrage, il sera permis à un simple matelot de prendre le gouuernail, si le pilote néglige sa charge, et ce sera un crime qu'un bon Chrétien s'employe à retirer l'Eglise Chrétienne du chemin de l'enfer, lors que les guides sont dans un égarement dont ils ne ueulent pas reuenir? Cette prétension est tout à fait absurde. Cicéron, loco laudato, dit fort bien: in tranquille* tempestatem aduersam optare démentis est: subuenire autem tempestati quauis ratione sapientis , eoque magis si plus adipiscare re explicata boni, quam addubitata mali. En

un mot, on ne sauroit trauailler sous de meilleurs auspices que lorsqu'on agit pour le salut public. Cicéron in Cat. Mai.'*) loue Q. Fabius Maximus: quod Augur cum esset ausus est dicere, optimis auspiciis ea geri, quœ pro reipublicœ sainte gererentur: quœ contra rempublicam fièrent contra auspicia fieri. Il dit au 3. des OfT. que semper officio fungitur utilitati hominum consnlens et societati, et que communis utilitatls derelictio contra natura est. Quelqu'un a dit fort sagement: Salas popull suprema lex esto. V. Naudé, Considér. sur les coups d'État. ' 5)

le uous demande, si le gouuerneur d'une uille de guerre amenoit la garnison aux ennemis, si cette uille étoit assiégée en même tems: les Bourgeois n'auroient ils pas le droit de créer un gouuerneur? pourroit on les blâmer de cette conduite? le ne le pense pas, cependant c'est contre les formes, parce que pour agir selon les formes il faudroit que le souuerain nommât gouuerneur, il faudroit que ce Gouuerneur s'en uînt dans la uille auec les ordres nécessaires, il faudroit qu'on luy fît une entrée magnifique, qu'on luy remît les Clefs de la place, et qu'il se mît en possession de son gouuernement. — (Le 5 oct.) En un mot, Mess.rs, uous trouuez étrange que Luther et Caluin n'ayent pas uoulu gober le boucon. Vous leur faites un crime de ce qu'ils n'ont pas uoulu boire à longs traits d'un breuuage empoisonné. Vous uous écriez comme cet Emp. Rom.: quoi? prendre des antidotes

contre l'Eglize Romaine? Cependant il n'y a rien de plus naturel que cela. Nous reiettons tous ce que nous croions nous être contraire, et personne ne s'en formalise, et personne ne prétend qu'il faille être authorisé du souuerain pour faire cette rejection. Par

quel droit pouuez uous donc dire, que ce n etoit pas à de petits compagnons de reietter un culte idolâtre? Ils me repartirent à cela plusieurs choses qui n'étoient pas toutes à propos, et puis la conuersation porta sur de matières différentes, comme c'est la coutume; mais ie les auertis auparauant que tout mon discours n'étoit que le fameux dato non concesso des Logiciens, puis que ie croiois fermement que notre réformation s'étoit faitte auec les formalitez nécessaires.

le croi, M. , que uous serez pour ce dernier trait beaucoup mieux que pour tout le reste, parce qu'effectiuement mes raisons ne sont pas tant solides, comme elles étoient proportionnées au lieu et au tems et aux personnes auec qui ie disputois. De sorte que, pour remplir le uuide de mes réponses caualières, il étoit à propos de faire comprendre à ces grans formalistes, que cela même où il faisoit consister le uénin, ne se rencontroit point dans la conduitte de nos réformateurs, puis que nous prétendons qu'il nous seroit facile de justifier qu'ils ont procédé selon les formes. Le mieux est, ce me semble, de s'en tenir là; car supposé que notre capital soit de prouuer que nous auons repurgé l'Eglize des erreurs mortelles qui la trauailloient, c'est à nous à fortifier ce poste du mieux qu'il nous sera possible. Or, pour le bien deffendre contre les attaques des ennemis, il faut auoir des dehors et les garder à toute extrémité; il ne leur faut céder aucun pouce de terrain; il faut que la contrescarpe, qu'un ouurage à corne, qu'un rauelin, une demy lune ou un bastion épuisent toutes leurs forces, et alors la citadelle sera parfaitement en seureté. Cela ueut dire, qu'il ne faut pas accorder à M.rs de l'Égl. Rom., que la procédure de nos réformateurs n'ait pas été selon les formes,

car ce seroit leur abandonner les dehors de notre place. Il ne faut pas non plus leur passer que l'inobseruation des formalitez soit une nullité à la réformation de l'Églize; c'est encore comme un ouurage à corne dont il ne faut pas les laisser emparer. En un mot, il y a plusieurs questions moins principales, dans les quelles nous deuons garder très exactement tout notre droit, parce que c'est fermer d'autant à nos aduersaires les approches de notre principale forteresse. La dispute se doit traitter à la manière des ioueurs ordinaires, qui ne hazardent que l'argent qu'ils se trouuent dans leur bourse, et non à la manière des ioueurs qui, au rapport tiré d'un ancien poète, faisoient apporter leurs coffres dans le Brelan:

neque enim loculis comitantibus ïtur

ad casum tabulœ ; positâ sed luditur arcâ.

(Iuuen. sat. i.)lé) Ce n'est pas que quelque fois ie ne uoulusse relâcher de cette rigueur et accorder aus aduersaires de se loger tout d'un coup près des murailles, — il ne faut pas touiours traitter comme de Turc à Maure; mais ce seroit seulement pour essayer s'ils sauent bien pousser leur pointe, et ie prendrois bien mes précautions pour les pouuoir faire retirer, en cas qu'ils me pressassent trop uiuement. Et pour me seruir encore d'une comparaison tirée du jeu, ie fairois une réserue semblable à celle que les ioueurs de paume font souuent: s'ils offrent à quelqu'un de iouer contre luy auec un batoir, ils se réseruent le droit de iouer auec la raquette, même en cas que la partie ne soit pas tenable autrement. C'est ainsi que i'en aurois usé, M.r, auec ces grans protecteurs des formalitez, des quels ie uous parlois naguères, car s'ils eussent été

plus forts que moi sur le chapitre de la nécessité d'obseruer les formes, i'aurois fait ualoir mes premières prétentions, qui sont que nos pères ont refformé l'Églize en bonne et deue forme. Mais il ne fut pas besoin d'en uenir là.

Le Samedy 6. Oct. — Si ces M.rs eussent été Espagnols, la dispute ne se seroit pas si tôt terminée, car uous sauez, M.r, qu'ils sont diablement opiniâtres à ergotiser. Comme ie l'ay déià dit, quiconque prétend à l'estime de bon disputeur parmi eux, doit pousser un même argument des 10 et 12 heures de suitte. Il s'est trouué des opposans à Salamanque, que toute l'authorité du Recteur de l'université n'a peu faire taire, et qui aimoient mieux être dégradez des lettres pour crime de désobéissance, que de ne disputer pas tout leur soû, à peu près comme cette seruante du Bourgeois gentilhomme qui consent d'être battue, pourueu qu'on la laisse rire autant qu'Elle uoudra. I'ay ouy dire, qu'on a été diuerses fois sur le point de demander, que la règle des 24 heures, si célèbre parmi les faiseurs des comédies, fut receuë dans les universitez d'Espagne en forme de loy, pour être la mesure des disputes publiques. Si quelque chose a fait obstacle à ce dessein, c'a été sans doutte la considération de celuy qui soutiendroit des thèses, pour qui on a iustement appréhendé, qu'il ne succombât à une si longue couruée, car pour l'aggresseur, on sait bien qu'il ne demanderoit pas mieux que d'auoir un jour et une nuit à son commandement. En quoi l'on uoit une très grande différence entre le génie des soldats Espagnols et celuy des Docteurs de la même nation. Ceux là sont incomparables dans une uille assiégée et très médiocres dans une attaque; c'est le contraire de

ceux cy. Cependant il y a plus à gagner pour un soldat qui fait merueilles dans un assaut, que pour un docteur qui impugne uigoureusement une thèse; car, le plus souuent, s'il uous prenoit enuie de demander: ce Docteur qui crie et qui se débat si fort, quel suiet a t'il de se mettre tant en colère? — M.r, uous répondroit on, c'est pour un point le plus scientifique de l'école. Quœrltur enlm utriim lapis per potentlam obedientialem slt eleuabilis ad uisionem beatificam, aut utrum existentia Del sic dependeat à possibilitate muscœ, ut facta muscâ impossibili , Deus non fatums esset. Si par Hazard la dispute ne portoit pas sur l'une ou sur l'autre de ces 2 questions, ce seroit au moins sur quelque suiet de semblable importance, peut être sur quelqu'un des problèmes que l'ingénieux Rabelais a mis en auant pour se moquer de la pédanterie de l'école. Voicy comme chante le premier: Vtrum une idée Platonique uoltigeant dextrement sur l'orifice du Chaos pourroit débeller les escadrons des atomes démocritiques. '?) Trouuez uous pas, M.r, que c'est se donner de la peine bien inutilement, et que le profit qui en peut uenir ne uaut pas le moindre cri et la moindre contorsion de corps qui se fait dans une dispute. Mais ces M.rs n'en iugent pas de la sorte, et ils sont de l'humeur de ce Romain qui sur la question, quel chemin étoit le meilleur pour aller à Brindes, ou celuy d'Appius et ou celuy de Numicus, n'auroit pas démordu de son opinion pour une 2e uie. Ecoutons parler Horace là dessus:

Alter rlxatur de lana sœpe caprina, propugnat, nugls armatus: sclllcet ut non slt mlhl prima fides, et uerè quod placet, ut non acrlter elatrem, prœllum œtas altéra sordet.

Ambigitur quid enim? Castor sciât an Docilis plus: Brundusium Numici melius via ducat an Appi.

(Ep. 18. 1. i.)'8) Au fonds ie pourrois bien mètre trompé quand i'ay dit, qu'il y auoit plus à gagner pour un soldat qui grimpe hardiment sur un bastion que pour un Docteur qui dispute à toute outrance; car il y en a plus de 4, à qui la profonde conoissance des chicaneries de l'échoie a ualu un bon bénéfice, uoire même le chapeau de Cardinal. Combien y en a t'il, dont toute la science s'occupe à bien embrouiller la matière des Vniuersaux et du continu (i'ay ouy parler d'un Iésuite qui auoit médité iooo heures de conte fait sur la diuisibilité à l'infini du moindre grain de poussière) et qui ne laissent pas de faire bonne chère, tandis que des beaus esprits, ennemis de la pédanterie et remplis de politesse iusques aus dents,*) passent l'été sans linge et l'hyuer sans manteau, '9) courent de toutes parts, crottez iusqu a l'échiné, pour mendier leur pain de cuisine en cuisine et n'ont le plus souuent que les os et la peau.

s) Il y a bien de gens qui ont parlé de la misère des beaux esprits, sur tout des poètes. Voici ce qu'en dit Régnier en sa sat. 2.:

Or auec tout cecy le point qui me console C'est que la pauureté comme moi les affole, Et que, la Grâce à Dieu, Phaebus et son Troupeau, Nous n'eûmes sur le dos jamais un bon manteau. Aussi lorsque l'on uoit un homme par la rue Dont le rabate est sale et la chausse rompue, Ses grègues aux genoux, au coude son pourpoint, Qui soit de pauure mine et qui soit mal en point, Sans demander son nom on le peut reconoître, Car si ce n'est un Poète, au moins il le ueut être.

Il faut donc, pour accorder mes paroles ensemble, que ie dise qu'il y a plus à gagner pour un soldat qui monte brauement à la brèche, que pour un docteur qui bat en ruine un soutenant, non pas si l'on a égard aux récompenses que l'un et l'autre se peut promettre (de cette façon il y auroit du méconte pour le soldat, la plus part du tems), mais si l'on regarde la chose même qui est en question; car le soldat combat pour une uille qui est une chose réelle, au lieu que le Docteur dispute pour un être de raison, qui n'est à proprement parler qu'une imagination creuse et puérile.

Mais uoyez un peu, M.r, comme toutes choses changent. Rabelais20) ne fit l'histoire de Pantagruel que pour dédommager son libraire qui s'étoit ruiné à faire imprimer un très beau commentaire sur Hyppocr. de la façon de Rabelais, qui n'auoit eu nul débit. Et moi j'ay cognu un libraire à Thoulouse qui ayant fait de notables pertes, en faisant imprimer des liures de galanterie, fit un gain immense par l'impression d'un liure où les questions de l'école étoieni poussées au plus haut point d'abstraction où elles puissent monter. On y donnoit de nouuelles idées de l'Être in communi, qui étoient d'un usage merueilleux pour démontrer que la matière première dépend de la forme quant à son existence, bien qu'elle soit le suiet d'éducation de ladite forme. Du commencement ce liure (l'autheur est le p. Réginald,21) Iacobin) ne se uendoit guère, mais comme l'intérêt nous ouure les yeux, l'imprimeur s'auisa d'en enuoyer quelques exemplaires en Espagne. Dès qu'ils parurent, on regarda ce liure comme un miracle de l'art, l'imprimeur n'en pouuoit plus faire tenir autant qu'on en uouloit, et il y auoit combat en Espagne à qui l'achèterait le premier. Tant y a, qu'en

2 ou 3 mois il s'en débita 4000 exemplaires. Pour moi, je crois fermement qu'il y a une étoile qui préside à la naissance de tous les liures et qui est la uéritable cause du bon ou du mauuais succez qu'ils ont, selon la diuersité de ses aspects. Car si d'un côté les liures plaisans ont enrichy le libraire de Rabelais, qu'un ouurage sérieux et docte auoit appauuri, de l'autre un liure de la plus guindée et de la plus abstraite métaphysique a fait remonter sur sa bête le libraire de Tholoze, que des pièces galantes auoient fort incommodé. Quand le libraire du P. Théophile Raynaud22) se plaignoit à luy, que ses liures n'auoient point de cours: le sai ce qu'il faut au public, luy répondoit le père, il luy faut des liures bouffons. Il est indigne que ie luy fasse part de mes ouurages; si c'étoient des sottises, uous les débiteriez fort facilement. Ouy; mais ie demande: le liure qui a tant fait gagner le libraire de Tholoze, n'étoit il pas semblable quant à la matière à ceux du P. Raynaud (le P. Réginald et le P. Raynaud étoient 2 scholastiques fieffés); pour la forme, il est sans doutte que ceux du Iésuite l'emportoient sur ceux du Iacobin. Cependant, celuy ci enrichit son libraire, l'autre le met à l'hôpital. N'est ce pas un caprice de l'étoile? le sai qu'on pourroit donner plusieurs raisons de cette différence de succez, tirées de la diuersité du tems, des lieux et des personnes, mais qu'importe? ie ne me dédirai pas pour le présent.

(Le mardy 9 oct.) On a raison de se plaindre que l'homme ne fait rien moins que ce où il deuroit s'attacher principalement. Les philosophes sont coupables de cette faute, aussi bien que le uulgaire: Ils donnent le meilleur de leur tems à la logique et à la métaphysique et laissent à l'abandon la morale qui

deuroit être le principal suiet de leurs études. Ce n'est pas qu'il ne se trouue quantité de liures de morale, mais ce que ie uiens de dire c'est ayant égard à la pratique des Collèges et des Vniuersitez. Vn professeur ne met guère plus d'un mois à dicter son traitté de morale, au lieu qu'il en employé 7 ou huit à la logique. Mais ce n'est pas là le grand mal. Ce qu'il y a de plus blâmable, c'est qu'au lieu de traitter de l'excellence de la uertu et de la nécessité de l'aquérir, on ne fait que disputer sur sa nature et sur sa définition. Aussi n'a ton iamais ueu qu'un Écolier ait profité quelque chose pour ses moeurs par ce qu'on luy peut auoir dicté de morale dans son cours de philosophie. Vous me direz, Mr., que les professeurs laissent à d'autres le soin de rectifier notre uolonté et qu'ils se contentent de cultiuer notre entendement; mais ie les trouue en cela peu dignes d'excuse, car ou il faut renoncer au titre de philosophe, ou il en faut bien remplir les deuoirs les plus essentiels qui sont sans doutte de nous rendre sages et uertueux. le ne sai si la crainte que les philosophes ont eue de ne point réussir à imprimer l'amour de la uertu dans l'âme de leurs écholiers, leur a fait abandonner cette partie de la philosophie, mais une chose sai ie bien, c'est que cette crainte ne seroit pas sans fondement, car qu'a ton gagné par tant de uolumes et par tant de prédications où l'on a excité les hommes à la uertu?

(Le 1 3 Oct.) N'a ton pas employé inutilement et les exhortations sérieuses de la morale et les remontrances eniouées de la satyre et de la Comédie? On n'a presque rien oublié, on a tourné la chose de tous les côtéz, cependant le monde ua touiours son train,

et la uertu est toujours regardée comme un beau suiet de déclamation et rien d'auantage. Voilà de quoi faire enrager ceux qui employent tant de soins et tant de ueilles à écrire de la uertu; mais comme la plus part se proposent de faire admirer leur esprit et leur éloquence plutôt que de réformer le monde, pourueu qu'on leur accorde le premier ils se consolent facilement de n'obtenir pas le reste. De uérité, Mr., pensez uous que les autheurs qui traittent si grauement de la morale, ayent bien à coeur la réformation des moeurs? le n'y uois pas grande apparence, car si cette réformation leur touchoit si fort au uif, ils la commenceroient par eux mêmes, et ils nous donneroient un bel exemple de la perfection où ils nous inuitent. Ils ne font rien moins que cela, et ceux qui les obseruent de près, ne manquent pas de reconnoître qu'ils sont hommes aussi bien que nous et qu'ils ne diffèrent des autres qu'au langage. En effet, ils parlent de la uertu sur le ton affirmatif et auec les termes du monde les plus magnifiques, au lieu que les autres confessent de bonne foy que le uice a pour eus des charmes qu'ils ne sauroient parer. le suis du sentiment de Iuuénal, qui préfère un débauché paroissant ce qu'il est, à un coquin de Tartuffe.

Il a été bien dit récemment qu'on ne doit pas iuger de la uertu d'un autheur par ses liures. En effet, sur ce pied là Sénèque passeroit pour la uertu même.

— Ceux qui écriuent tant de belles choses pour la uertu et contre la uice et uiuent néantmoins d'une manière déréglée, font le plus grand préiudice du moude aus bonnes moeurs, car non seulement on se moque de leurs préceptes, par la raison qu'ils uiennent d'un maître qui en a autant de besoin que les autres, mais

aussi on s'imagine qu'il est impossible de uiure uertueusement et que la uertu n'est qu'une chymère, puis que ceux qui philosophent continuellement sur sa nature et sur ses propriétez, n'en deuiennent pas meilleurs. Or, dès le moment qu'on se figure une chose impossible, on cesse de songer à l'aquérir, car on ne trauaille qu'à proportion qu'on espère. le uiens peut être de marquer la principale cause de l'inutilité de tant de liures de morale; mais il y en a plusieurs autres qui concourent auec celle là. Ce seroit entreprendre une trop longue carrière que de uouloir les éplucher toutes. le me contenterai d'en toucher une qui me uient tout présentement dans l'esprit. C'est que ces Mes.rs, qui font profession de faire la guerre au uice, se seruent souuent des raisonnemens faux et les font ualoir comme des démonstrations incontestables. Par exemple, lors qu'ils déclament contre la haine du prochain, ils croyent que pour confondre un uindicatif, il ne faut que l'ameiner à l'école des bêtes et luy faire remarquer que les animaux qu'on nomme déraisonnables ont plus de raison que l'homme, puisqua tout le moins ils épargnent leur semblable, ce que l'homme ne fait pas.

Horace, ayant détesté les horreurs de la guerre ciuile, aioute:

Neque hic lupis mos nec fuit leonibus unquam, nisi in dispar, feris. (Od. 7. Epod.)2^).

Iuuénal sur le même ton:

Sed iam serpentum maior concordia. Partit cognatis maculis similis fera. Quando leoni fortior eripuit uitam leo? quo nemore unquam expirauit aper majoris dentibus apri?

Indica Tigris agit rabida cum Tigride pacem

perpetuam: sœuis inter se convenit ursis.

Ast homini etc. (Iuuen. saty. 15.)24)

Mais bon Dieu! que cette uoye est oblique et que si on uous prenoit au mot, M.rs les censeurs, [il] y auroit bien du méconte de uotre côté! Car que peut on apprendre dans l'école des bêtes, qui n'authorise la tyrannie de ceux qui soumettent le droit à la force? Ne uoit on pas les petits chiens être souuent tuez par des dogues? N'est ce pas une opinion commune, que les loups tuent celuy d'entr'eux que la louue a le plus aimé? Les coqs ne se battent ils pas tous les iours les uns contre les autres iusqu'à la mort? Les pigeons mêmes, le symbole de la débonnaireté et de la douceur, ne les uoit on pas s'entredéchirer à coups de bec?

La seconde femme de l'Empereur Sigismond2*) demanda à ceux qui l'exhortoient de demeurer ueuue après la mort de son mary, à l'exemple de la tourterelle, pourquoi ils ne luy proposoient pas plutôt celuy des pigeons et des autres animaux.

Que peut on uoir de plus fort que la description, que Virgile nous a donnée du combat de 2 taureaux amoureux d'une même génice (Georg. 3)?2é) le ne dis rien de tant de bêtes qui mangent leurs petits, comme les chats, les lapins et plusieurs autres. Il faut avouer que ces M.rs croient les gens bien faciles, s'ils espèrent de les conuertir auec d'aussi fausses et d'aussi méchantes raisons. C'est uouloir exterminer les monstres auec une mâchoire d'âne. Certes, bien loin que les uicieux redoutent l'échoie des bêtes, à laquelle on ueut les ameiner, qu'au contraire, ils uoudroient apeller deuant

leur tribunal de tant de séuères sentences que l'on prononce contr'eux. Ils conuiendroient auec les plus rigides casuistes d'en user sur le chapitre de l'amitié du prochain, de l'air que font les animaux, car comme les uoyes de fait leur sont permises et que parmi eus le fort emporte toujours le foible, les hommes uiolens et uindicatifs trouueroient très bien leur conte à tout cela.

Mais, me direz uous, Mr., tout ce que uous uenez de dire étant contre le sage Salomon2?), qui renuoye le paresseux à la fourmi, prenez garde que uous ne manquiez de respect enuers l'Ecrit S.te! Je uous répons, Mr., que ie réuère ces liures sacrez et que ie renonce pour mien tout ce qui se pourra trouuer dans mes lettres qui ne témoigne pas assez nettement cette uénération. le dirai néantmoins, qu'un paresseux qu'on uoudroit trop presser par l'exemple de la fourmi, embarrasserait peut être bien un homme, s'il luy répondoit: hé bien, puis que uous uoulez que i'imite cette petite bête, ie le ferai, ie prendrai à toutes mains dans le premier champ que ie rencontrerai; tout me sera de bonne prise, ie ferai ma prouision pour moi et pour mes enfans dans la grange qui me sera la plus commode; tout cela à l'exemple de la fourmi. On luy répliqueroit sans doutte, qu'il ne faut pas outrer les comparaisons et qu'il faut en toutes choses user de discernement; que la fourmi doit être imitée en ce qu'elle se sert bien de l'occasion, mais non pas en ce qu'elle prend le bien dautrui. C'est à dire que ceux, qui n'ont point de bien, se doiuent mettre au seruice de ceux qui en ont, afin de gagner quelque chose. Ouy, mais qu'y a t'il de semblable au procédé de la fourmi? c'est bien plutôt fait de prendre comme elle où

on en trouue, et c'est bien mieux l'imiter que ne font les ualets des riches. Quoi qu'il en soit, Mr., ie uous prie de ne uous pas imaginer que i'en ueuille à tous les apologues et à toutes les ingénieuses fables de l'antiquité, car au contraire i'auoue qu'on peut tirer de ce que Ion uoit faire aus bêtes, des instructions merueilleuses pour la conduite de la uie, et pour la conuiction des uicieux. Par exemple, la fourmi est une bonne leçon à ces auares qui amassent touiours sans iamais iouyr de leurs biens accumulez. Elle les condamne en 2 manières: i.t parce qu'ils ne mettent aucune fin à leur auidité, au lieu qu'elle se repose dès que la belle saison est passée; 2} parce qu'ils n'osent toucher à leurs thrésors, au lieu qu' Elle se nourrit des grains qu'elle a amassés par sa diligence. Ces pensées, n'étant point fausses, peuuent à mon auis être employées contre les auares, sans craindre qu'ils en détournent le coup ou qu'ils y fassent une glose qui fauorise leur insatiabilité.

(Le 14.) Il y long tems que ie cerchois une occasion de uous parler de mon Horace; la uoicy finalement arriuée, car c'est de luy que i'emprunte ces 2 dernières pensées. Cet Horace donc, que i'ay icy rencontré iers dans ma solitude, n'est pas un Horace tel quel. Il est accompagné d'une uersion française qui me le rend extrêmement précieux, car c'est asseurement une version extraordinaire. Elle est en mieux Gaulois, et en uers; elle s'attache fort au texte, et quelque fois si scrupuleusement, qu'elle est aussi obscure pour le moins que le latin, Elle a été composée par Robert et Anthoine le Cheuallier d' Agneaux28), frères, natifs de Vire en Normandie. Ce qui est si glorieux à cette Ville que l'Autheur des Délices de la France2?), trait-

tant de la Basse Normandie, dit en propres termes: Vire n'est considérable que pour auoir donné 2 Illustres Poètes à la France, qu'on nomme Robert et Anthoine. Le liure des délie, de la Fr. est imprimé à Paris ches laques Cottin 1670. Ce qu'il y a de rare, c'est que quand ie n'entends pas le traducteur, Horace me fait trouuer ce qu'il ueut dire, et lors que ie n'entends pas quelque endroit d'Horace, la traduction m'en explique tout le mystère. Mais afin que uous en iugiez par uous même, Mr., ie m'en uas uous en transcrire quelques passages. le m'asseure que uous trouuerez, que le sens d'Horace y est assez heureusement et assez

fidèlement exprimé.

le remarquerai en passant, que les anciens Gaulois ?p) deuoient être et patiens et grans façonniers, ueu comme on parle d'eux dans ce passage. Apparamment les Romains les regardoient comme on regarde auiourdhui les Allemans, qui ont autant de patience qu'on ueut pourueu que tout se fasse auec poids et mesure, pourueu que la méthode et la cérémonie soient bien obseruées. Présentement les Gaules sont habitées par un autre espèce d'hommes, qui peut être à leur tour renuoiroient aux Italiens les femmes qui n'iroient pas uite en besoigne et qui marchanderoient trop longtems; si ce n'est qu'il fût iugé plus à propos de les laisser aux peuples du nort, amateurs des remises et des délais s'il en fut onques. Sur quoi, Mr., ie uous dirai la saillie d'un gentilhomme de cette prouince. Entendant lire un article de la gazette qui portoit que le Connétable Vrangeh1) se deuoit embarquer bientôt pour uenir commander une armée en Allemagne: par Dieu, s'écria t'il en se leuant de son siège, il seroit bien tems que cette nation fît quelque chose; il y a 3 ans qu'on dit qu'ils

uont commencer la guerre, F des Lanterniers!

depuis qu'on parle de leurs préparatifs, les François auroient rauagé dix prouinces et nos généraux auroient usé 3 armées chacun. On rit prodigieusement de cette boutade, et celui qui lisoit la gazete se souuient d'une caiolerie qu'on auoit autrefois débitée à Mr. le Pce. de Condé, c'est qu'il y eut un Parasite qui lui uint dire un jour: Tu Dieu, monseigneur, comme uous y allez, uous usez plus d'armées que de botes, et 100 Régiments

uous durent moins qu'un justaucorps. *)

le croi, Mr., qu'en uoilà assez pour uous faire iuger de l'importance de cette traduction, car uous n'êtes pas comme ceux qui ne sauroient dire, combien une chose est longue, s'ils ne l'auoient bien mesurée. Vous êtes comme ce philosophe, qui connut au urai la taille d'Hercule, pour auoir ueu seulement la trace de son pied*2). Ex ungue leonem. Au reste, i'aurois entièrement perdu le goût des bonnes lettres dans cette solitude, si ie n'eusse rencontré un Horace conditionné comme celuy dont ie me sers présentement. Chacun a ses appétits, mais il y a de certaines uiandes qui ont une uertu ragoûtante pour la plus part du monde,

et quibus assis languidus in cubitum iam se conuiua reponit.

(Hor. Sat. 4. 1. 2.) »)

Le iambon et les saucisses sont assés de ce

genre là :

perna magis ac magis hillis

flagitat in morsus refici. Quin omnia malit

quœcumque immundis feruent allata popinis.

(Hor. ib.)

*) L'éditeur omet ici quelques citations horatiennes.

Par andouilles plutôt et par jambons en goût Il ueut être remis, ainçois mieux aime tout Ce que des cabarets sales chaud on apporte.

C'est justement ce qui m'est arriué: Il n'y a eu que des mets apportés d'une puante et hideuse cuisine qui m'ayent remis en appétit. Car uous uous souuiendrez, s'il uous plaît, Mr., que ie uous disois d'entrée de ieu, que i'ay fortuitement rencontré, dans la hute d'un misérable paysan, Horace, Virgile, Térence et quelques autres morceaux frians qu'on laissoit pourrir faute d'en connoître la bonté! Ce bon villageois nourrissoit son esprit d'une uiande horriblement grossière, tandis que les uers et la poussière faisoient gogaille sur de mets très délicats, qu'il négligeoit dans son coffre. A peu près comme font les auares, lors qu'ils couchent sur un fagot et laissent en proye aus tignes les plus beaux lits du monde:

si et stramentis incubet, unde octoginta annos natus, qui stragula uestis Blattarum ac tinearum epulœ putrescat in arca.

(Hor. Sat. 3. 1. 2.) 34)

Cette comparaison uous surprendra, Mr., mais sur ma parole elle n'est pas si impertinente qu'on diroit bien, car un ignorant qui a des Hures et un auare qui a de l'argent sont tout à fait semblables, puis que l'un et l'autre possède un bien qui lui est inutile et dont il ne connoît pas l'usage. En effet ie soutiens qu'un auare ne sait pas mieux se seruir de ses richesses qu'un homme qui n'a jamais étudié se sait seruir d'un liure. Si bien que s'il y a de la différence entre un paysan fourni d'une bibliothèque et un riche auare, c'est que celuy cy s'est bien donné de la peine pour une chose

qui luy est inutile, au lieu que celuy là se peut consoler de ce que ses liures ne luy sont d'aucun usage, par la pensée qu'ils ne luy ont rien coûté, et qu'il luy est facile de s'en défaire. le trouue qu'un auare qui se tue d'amasser du bien, est aussi fou que celuy qui feroit prouision de formes et de tranchets, sans auoir iamais appris le métier de cordonnier. C'est Horace qui me fournit cette pensée:

Si quis emat citharas, emptas comportet in unum etc.

(Sat. 3. 1. 2.) h).

Ce qu'il y a de plus fâcheux pour les auares, c'est qu'ils amassent auec beaucoup de peine une chose dont la possession est autant ou plus pénible: maiore tormento pecunia possidetur quam quœritur, ou, comme le prononceoit Epicure: multis parasse diuitias non finis miseriarum fuit, sed mutatio^). (La Mothe le Vayer, lett. 149.)

(Le mecredi 17. Oct.) Il y a lieu de me faire une forte obiection, car enfin, me direz uous, quelle apparence que dans un pays de famine uous soyez deuenu si délicat, qu'il uous ait falu cercher de morceaus ragoûtans. Cela seroit bon, si uous auiez été dans quelque grande uille, où l'abondance uous eût creué les yeux. En ce cas là il est facile de comprendre, que les ragoûts uous eussent été nécessaires, et que pour uous régaler, il eût falu un raffinement^de sausses miraculeux. Fou qui se mêle de traitter les gens de ce calibre:

Non prius exactâ tenui ratione saporum

(sat. 4. 1. 2.) 37)

Plus fou encore celuy qui ne peut préuenir la satiété par une uariété prodigieuse de uiandes. C'est

un secret dont le rat de uillage se seruit, quand il conuia le rat de uille:

cupiens uaria fastidia coena

vincere tangentis maie singula dente superbo.

(Saty. 6. 1. 2.)58)

On pourroit même comprendre que, regorgeant de choses délicieuses, un uil et puant aprêt uous eût remis en appétit, car c'est assés la coutume de demander une soupe à l'oignon quand on est soû:

putet aper rhombusque recens, mala copia quando

œgrum sollicitât stomachum: cum rapula plenus

atque acidas mauult innias.

(Sat. 2. 1. 2.) 39)

Mais que dans un lieu où uous manquiez de toutes choses, uous ayez été dégoûté, c'est ce qui passe la croiance. Optimum condimentum famés disoient les anciens.

Ieiunus stomachus rarà uulgaria temnit.40)

On ne uoit guère les gens affamés faire des difficiles sur le chois des uiandes, et s'ils trouuent un morceau de lard, ils n'attendent pas à manger qu'on ait fait cuire une tourte, et si le sommeiller n'est pas au logis, ils se ruent touiours à bon conte sur le premier pain qu'ils trouuent. Les Écholiers qui sont en pension et qui n'ont quelque fois qu'une misérable épaule pour 9 ou 10, peuuent à peine attendre qu'elle soit cuite, bien loin qu'ils se donnent la patience qu'on y fasse de ragoûts. Puis quand ils sont à table, Dieu sait comme l'esclanche est balotée. Il lui en prend comme à celle dont Régnier (Sat. 10) parle:

Qui sur la nappe allant de quartier en quartier, plus dru qu'une nauette au trauers d'un métier, glissoit de main en main, où sans perdre auantage, ébréchant le couteau, temoignoit son courage, et durant que Brebis elle fut parmi nous, elle sceut brauement se défendre des loups; et de se conseruer elle mit si bon ordre, que morte de Vieillesse elle ne sauoit mordre.

Quum labor extuderlt fastidia, siccus inanis

sperne cibum vilem: nisi Hymettia mella falerno

ne biberis dilata : foris est promus, et atrum

defendens pisces hyemat mare cum sale panls

latrantem stomachum bene leniet.

(Sat. 2. 1. 2.)4')

Le meilleur cuisinier du monde est un sot en

comparaison de la faim que l'on gagne en bien tra-

uaillant:

tu pulmentaria quœre

sudando: pinguem uitiis, albumque nec ostrea

nec scarus, aut poterit peregrina iuuare lagois.

(ib.)

Tâche en suant de rendre exquise la uiande l'homme trop gras et palle à plaisir n'a manger ni l'huître, ni le scare, on le Heure étranger.

le demeure d'accord auec uous, Mr., de toutes ces uéritez, et ie ne puis me deffendre qu'en disant, que i'étois tombé dans ce pitoyable état, où par un excez de pituite l'on a ueu de gens passer des années entières sans manger. Les histoires sont pleines de ces exemples. Cela me pourroit être aussi bien arriué qu'à un autre:

Cullibet accidere potest quod cuiquam potest*2).

Il n'y a rien d'admirable en cet accident, si ce n'est qu'il est arriué très à propos; la fortune qui se plaît si fort au contretems, ne pouuoit rien faire de plus commode que de me faire tomber dans l'inappétence, iustement lors que ie n'auois rien à manger. le luy suis très obligé de cette courtoisie, et ie n'oublierai jamais cette faueur, quoi qu'apparemment elle me l'ait faite sans y penser; car à iuger d'elle par ses actions, elle ne nous ôte iamais ses biens, sans tâcher de nous en laisser un grand désir. Elle aime bien mieux faire des Tantales, affamez de ce qu'ils ne peuuent prendre

(Tantalus à labris sitiens fugientia captât flumlna)

(Saty. i. l.)43) que des indifférens et des insensibles à leur indigence. Et de urai, quel mal feroit elle à un homme, si en même tems qu'elle le priueroit d'une chose, elle luy en arrachoit de l'âme le désir et l'affection. C'est une grande pitié que de soupirer ardemment après un bien que l'on possède, comme font les riches auares; c'est un malheur que de souhaitter passionnément les biens que l'on n'a pas; mais d'être pauure sans se soucier des richesses et sans les désirer, c'est à mon auis une bonne fortune plutôt qu'une disgrâce, si bien que ie dois croire que quand mon capricieus destin m'a ietté dans ce désert, ce n'étoit pas sa pensée que i'y deuinsse dégoûté. Il n'est pas assez bien faisant pour un procédé si honnête, mais n'importe, ie luy en ueux tenir conte ayant plus d'égard à l'effet qu'à l'intention. Aussi bien n'est il pas sans doutte généreus au point celuy qui parle ainsi dans Térence:

s) Les Juifs donnoient de breuuages aus condamnez à mort qui leur ôtoient le sentiment du supplice. 44).

Ego Charine neutiquam officium liberi esse hominis puto Cum is nil promereat postulari id gratlœ apponi sibi.

(Terent. Andr. act. 2 se. i.)45).

Je dirois uolontiers, que la fortune ne trauaille pas tout à aiguiser ses armes, lors qu'elle nous ueut nuire, qua nous attendrir le corps, et ie l'accomparerois plutôt à ces Serpens des Indes que l'on dit aualer des hommes tout entiers, et qui, pour le faire plus facilement, leur rendent lisse la peau à force de la lécher; ie l'accomparerois, dis ie, plutôt à ces Serpens qu'aux sangliers qui aiguisent leurs deffences quand ils ueulent se ruer sur leur ennemi. C'est pourquoi, si on m'en uouloit croire, l'on n'iroit pas apprendre à tirer des armes contre la fortune, mais au lieu de cela, l'on s'achèteroit un bon plastron, et sans s'amuser à la parade ni à la risposte, on luy présenteroit la poitrine bien cuirassée, et qu'elle s'escrimât là tout son soû. Ce seroit la traitter magistralement et luy apprendre son métier, et elle seroit bien attrapée, puis que nous ne sentirions aucun de ses coups, qui est pour tant ce qu'elle a pour but plus qu'aucune autre chose. Nous pourrions alors dire comme Anaximandre: frapez à uotre aise; ce n'est pas Anaximandre, mais l'étui ou le fourreau d'Anaximandre que uous frappez^6). Que si la fortune uouloit ruser et porter ses botes au deffaut du plastron, il n'y auroit qu'à se bien couurir tout le corps, sans laisser rien à découuert, non pas même la Talon, nous souuenans du malheur d'Achille. Pour plus grande seureté il seroit bon d'auoir un plastron à queue traînante et aussi éleué par dessus la tête que ces bonnets, que les Princes Allemans mettent uolontiers sur 1 ecu de leur armes. Il uoudroit mieux pécher par excez, comme le Maltin d'Horace, que par deffaut:

Maltinus tunicis demissis ambulat, est qui Inguen ad obscœnum subductis usque facetus.

Malthin marche portant un habit qui luy traîne: Vn autre en portant un retroussé iusqu a l'aine se rend digne de ris. (1. i. Saty. 2.)v)

Et quand on deuroit s'attirer l'indignation de tout un peuple, il n'importeroit aller comme cet affranchy de Pompée à qui le même Horace en ueut tant (ode 4. epod.)48):

Videsque sacram metiente uiam Cum bis ter ulnarum toga Vt ora uertat hue et hue euntium Liber rima indignatio.

Pour peu que ie suiuisse mon génie, uous me uerriez bien tôt enfoncé dans la plus sublime morale et débiter des dogmes

qualia uincant Pythagoram, Anytique reum doctumque Platona.

(Sat. 4. 1. 2.) 49)

Mais il n'est pas nécessaire d'en uenir là, et uous uous passerez bien de mes réflexions. Outre qu'après la longue diète que i'ay faite, il n'est pas sain de manger à discrétion, et sur tout des uiandes aussi mouelleuses que celles, qu'on sert à la table des philosophes. Je uous ay fait grand plaisir, dites la uerité, Monsr., d'auoir quitté au meilleur goût, car uous disiez sans doute en uous même: cet homme cy se ua creuer de manger de la morale, il a l'estomac affoibli d'une longue abstinence, et il le ua charger d'une uiande trop forte; encore si on luy faisoit comme du bétail de Mésopotamie que l'on prend soin de retirer des pâturages

à bonne heure, crainte qu'il n'étouffe de graisse; mais il n'a pâtre qui luy puisse rendre cet office. Vous raisonniez ainsi tout seul, ce me semble; si bien que ma retenue a deu uous surprendre très agréablement.

(Le 18. Oct.) En effet, i'ay assez bien commandé à mon appétit, et après auoir seulement goûté du morceau, ie uous l'ay renuoyé tout entier; car, Monsr., ce que ie me suis arrêté en si beau chemin, c'est pour uous laisser faire toutes les réflexions dont ce beau suiet est capable. I'ay agi à la Hollandoise, faisant comme les filles du logis, qui pour faire boire leurs hôtes, boiuent les premières et puis leur donnent la canne, ou, pour me seruir d'une comparaison plus noble, i'ay fait comme Didon, qui ayant seulement touché du bout des lèures la grande coupe auec quoi ses Ancêtres faisoient les Libations, la donna à Bitias qui la uida très gaillardement (Œn. 1. i). 5°)

I'ay ioué le rôle de Didon: c'est à uous, Mr., à iouer celuy de Bitias, car quoi qu'en toute autre chose uous soyez mon maître et moi votre très humble seruiteur, il ne se peut que sur le fait de la science ie ne prenne la part du Roy et ne uous laisse celle du chancelier. D'où il arriuera une chose assés inique, c'est que uous serez moins auantageusement partagé que moi, à cause que uotre mérite surpasse infiniment le mien.

Ce qui me remet en mémoire le biais dont ie me seruis un iour pour satisfaire un homme tout à fait scandalizé de ce que ceux, qui ont beaucoup de mérite, sont d'ordinaire plus mal dans leurs affaires que les sots. le luy dis, que Dieu étant le Père commun de tous les hommes, il ne falloit pas s'étonner qu'il fît plusieurs lots de ses faueurs, afin que tous y eussent

part. Qu'il faisoit un lot composé d'esprit et d'adresse, un autre de courage et de force, un autre de iugement, un autre de richesses, et ainsi du reste, et que cela étant, il deuoit arriuer, que celui qui n'auoit pas en partage ni l'esprit ni le iugement ni le courage, eût beaucoup de bien, et au contraire que le mérite et l'argent étant 2 facteurs différentes, c'étoit assez à un homme d'auoir ou la première au défaut de l'autre ou celle cy au deffaut de celle là. Qu'un père, qui a beaucoup d'enfans et beaucoup de biens, ne laisse pas tout à un seul; que s'il y en a quelqu'un d'estropié, il luy fait une portion beaucoup meilleure qu'à un autre, en qui il uoit des talens propres à luy faire faire fortune. Que Dieu faisoit justement cela même; qu'un sot receuoit de luy le partage d'un fils estropié, et qu'il luy donnoit des biens pour le récompenser de l'esprit et de la capacité qu'il ne luy auoit pas accordée; qu un habile homme receuoit son habilité en tant moins de ce qu'il pouuoit prétendre; que c'étoit comme sa légitime, dont il deuoit se contenter; et qu'après tout il ne seroit pas raisonnable qu'il emportât toute l'héritage et que ses frères n'eussent rien. Mon homme m'auoua que mes réponses l'auoient plus touché que n'auoient fait les plus étudiées raisons des théologiens. Mais il auoit pourtant de la peine à digérer cette inégalité de partages qu'il prétendoit être dans le monde, et il en reuenoit touiours là que:

Et genus et uirtus nisi mm re, uilior alga est.*1) le luy répondis que, comme notre corps seroit non seulement monstrueux, mais aussi incapable d'agir, si toutes les parties auoient la même figure et les mêmes qualitez que la tête, ainsi le monde ne sauoit subsister, si tous les hommes étoient égaux en toutes choses;

et qu'entre l'agent et le patient il est absolument nécessaire qu'il y ait différence de qualitez. C'est un Principe de l'Echoie que simile non agit in simile. Le monde a besoin pour subsister, que les uns soient nécessaires aux autres, ce qui ne seroit pas si chacun auoit tout. Si les riches auoient l'industrie de se faire des habits et des souliers, que deuiendroient les tailleurs et les cordonniers? si ceux, qui ont le bonheur de commander des armées ou de présider au conseil des Princes auec gloire, écriuoient admirablement bien, que feroient les pauures sauans? C'est pourquoi pour le mieux Dieu a uoulu, que les uns seussent faire les belles actions, et les autres les bien décrire. La plupart des Capitaines (La Mothe le Vay., dise, de l'hist.)52) que nous sauons auoir le plus fait auec l'épée, ont eu d'ailleurs une fort mauuaise plume. Les liures de Pyrrhus et d'Hannibal furent tels qu'on ne peut pas dire qu'ils ayent rien contribuée à leur réputation (il cite en marge Denys d'Halicar. et Cornel. Nepos). Ceux d'Auguste, de Tybère, de Claudius et de tant d'autres Empereurs ont eu si peu de génie qu'il n'en est rien uenu jusqu'à nous. Asinius Pollio trouuoit les commentaires de César composez auec si peu de soin et de uérité, qu'il croioit qu'il les auroit corrigés sans sa mort précipitée. Sueton. in lui. C. 56. C'est ainsi que toutes les grâces ne se trouuent que rarement en un même suiet, que le tempérament qui donne les unes nous enuie bien souuent la possession des autres, et qu'il semble que le Ciel n'ait pas uoulu permettre que ceux qui font les choses dignes d'être écrittes, puissent encore auoir la gloire d'écrire celles qui méritent d'être leues. Hactenus La Mothe le Vayer. Quant à Cornélius Nepos, il ne dit rien des liures d'Hannibal

qui marque qu'ils fussent peu ou beaucoup estimez. Voici ses paroles:

Hic tantus uir tantisque bellis distinctus non nihil temporis tribuit litteris. Namque aliquot eius libri sunt grœco sermone confecti. In his ad Rhodios de C. Manlii Volsonis in Asia rébus gestis.

Là dessus uint un personage qui auoit à me parler, et notre dispute cessa, qui sans cela étoit pour durer iusques à la nuit, car mon antagoniste uouloit auoir raison et se préparoit à me répliquer plusieurs choses. le le quittai en luy disant que nous deurions nous faire iustice, qu'il y en auoit bien d'autres qui se pourroient plaindre plus iustement, et que pour l'ordinaire ceux qui crient tant, que le mérite n'a pas été consulté dans la distribution des biens du monde, ne sont presque pas dignes de la petite proportion qui leur est écheue. Il comprit que c étoit une pierre dans son iardin, et il s'efTorcea de m'arrêter pour me rendre ce coup de dent, mais il n'y trouua pas trop son conte:

nam fragili quœrens illidere denté

offendit solido. (Sat. i. 1. 2.)")

Celuy qui nous uint interrompre, m'ayant dit en peu de mots ce qu'il auoit à me communiquer, s'informa du suiet de notre contestation, et l'ayant apris: cet homme, me demanda t'il, ne croit il pas être bel esprit, n'est il pas poète, ne tranche t'il pas du Docteur? Ouy, luy répondis ie. C'est la coutume de ces gens là, poursuiuit il, de se plaindre qu'on ne fait pas conte des honnêtes gens. (Le 19 Octobre.) Il leur semble que quand ils ont fait un sonnet, les alouettes leur doiuent tomber toutes rôties dans la bouche, et si

l'éuénement ne répond pas à leur attente, ils maudissent la barbarie de leur siècle, ils l'appellent l'âge de fer, et c'est beaucoup s'ils n'accusent pas la diuine Prouidence de peu de discernement. Vous en parlez très bien, répliquai ie, pour un homme qui n'est pas du métier, et Horace qui, en qualité de poète, deuoit connoître le naturel des personnes de sa profession, n'en parloit pas autrement que uous; voicy ce qu'il en dit en écriuant à l'Empereur:

Multa quidem nobis facimus mala sœpe poetœ (Vt vineta egomet cœdam mea)

Quum lamentamur , non apparere labores Nostros, et te nui deducta poemata filo: Quum speramus eo rem uenturam ut simulatque Carmina rescieris nos fingere, commodus ultro Accersas, et egere uetes, et scribere cogas.

(Epist. i. 1. 2.) 54)

Ce que uous dites là, repartit il, est de bon sens; ie m'étonne que M.rs les beaux esprits ne profitent de cette leçon que leur donne un de leur corps. Et, en bonne conscience, uoudroient ils bien que tous les bons poètes eussent io m. écus de reuenu? Cela seroit capable d'exterminer toute la poésie, car quand on se peut passer des étreines du grand monde, on ne se soucie guère de se tourmenter l'Esprit après une ode, un sonnet et un madrigal. C'est quand on a besoin d'excroquer quelques pistoles, que l'on s'éuertue, et que l'on fait bien ualoir le Parnasse. Le poète que uous uenez de citer ne s'est pas teu sur cet article, car uoici ce qu'il en dit parlant de luy même:

AU MÊME 6l

Vnde simul primutn me dimisere Philippi,

Decisis humilem permis, inopemque paterni

Et laris et fundi; paupertas impulit audax

Vt uersus facerem. Sed quod non desit habentem

Quœ poterunt unquam satis expurgare cicuta

Ni melius dormire putem, quam scribere uersus.

(Epist. 2. 1. 2.)")

Vn poète qui a gagné beaucoup par le trafic de ses louanges, se repose finalement: dit à Dieu au Parnasse, et append sa plume au temple d'Apollon:

Nunc arma defunctumque bello Barbiton hic paries habebit.

(oa. 26. 1. 3.)5é

Au lieu qu'étant pauure il rime jusques au dernier soupir. Pour couper court, si tous ceux qui sauent faire des uers étoient rentez de 10 ou 12 m. écus, qui seroit assez ennemi de son repos pour ronger ses ongles à trouuer la cheute d'un sonnet?

Quis caneret Nymphas? quis humum florentibus herbis Spargeret? aut uiridi frontes induceret umbra?

(Virgil. ecl. 9.) 57)

Quand il eut cessé de parler, ie pris la parole pour luy dire, qu'il y auoit bien du pour et du contre à ce qu'il uenoit de mettre en fait, que ie me souuenois d'auoir leu dans la 7. satyre de Iuuénal l'opinion contraire à la sienne solidement établie, et que ie pourrois luy faire uoir que son sentiment étoit très incertain, si ie n'auois épuisé mon esprit de contradiction dans la dispute d'où il m'auoit retiré. En effet, continuai ie,

si le métier de poète étoit le grand chemin des richesses, tout le monde s'empresseroit à faire des uers; ceux là mêmes, qui auroient fait fortune par là, rimeroient à toute outrance, iusqua la fin de leur uie, soit pour netre pas ingrats à leur Mécènes, soit parce que le talent de la poésie est si tenace, qu'il ne s'en ua qu'auec la pièce. D'ailleurs c'est un abus de s'imaginer, qu'il n'y a que les misérables qui riment. Plusieurs grands seigneurs s'y adonnent tout de bon, et autrefois à Rome il y auoit grand nombre de poètes qui faisoient plus de frais à s'aquérir les applaudissemens de leurs auditeurs, que des généraux d'armée à récompenser ceux qui faisoient de uers à leur louange. Pour conclusion ie luy dis que les poètes étoient semblables aux chats, qui ne font iamais mieux la guerre aus rats que lors qu'ils sont bien nourris et engraissez; et sans luy donner loisir de me repartier, ie me séparai de luy au grand pas, maudissant de tout mon coeur tout opiniâtre qui se plaît d'aller iusqua la 31x1e et 4111e réplique. Mais à peine eus ie soupe, qu'il m'enuoya ses réponses par écrit, ne uoulant pas que ie me couchasse auec la pensée qu'il eût auancé un sentiment sans auoir de très fortes raisons pour le soutenir; tant il est urai qu'il y a des personnes qui croient qu'il y ua de leur honneur de l'emporter dans toutes sortes de disputes. Ce n'est pas mon deffaut; i'ay été autrefois un peu martyr de mes iugemens, mais ie ne le suis plus, de sorte que pour le bien de paix ie consens facilement qu'un autre croie auoir plus de raison que moi. Si bien que ie fis dire à mon homme que ie luy donnois gain de cause, et que, puis qu'il uouloit que s'il n'y auoit point de

beaux esprits pauures, il n'y auroit point de poètes, ie n'auois plus le mot à dire.

Cependant, Mr., uous sauez bien, qu'il y a eu de Roys poètes, car sans aller déterrer dans l'antiquité un Denys le Tyran et cent autres, ne sait on pas que le Roi laques a fait un poème sur la uictoire de Lépanthe?58) Ce poème a été traduit par Du Bartas, et dès là il est facile de connoître qu'il étoit très bon. Les bons peintres ne copient jamais un tableau médiocre ; quelle apparence qu'après tant de conformitez qu'il y a entre la peinture et la poésie, Du Bartas eût uoulu trauailler après un méchant original? le ne uoulus pourtant point opposer cet exemple aus raisons de mon aduersaire, de peur qu'il ne m'enuoyât un 2.d écrit, pire que le premier. C'est un homme à se deffendre iusqu a la dernière goutte de son ancre. Remarquez, Mr., dans cette auanture que la prudence humaine est bien peu de chose. le quitte un chicaneur pour me sauuer de son importunité, et ie me iette entre les bras d'un opiniâtre qui me fit cent fois plus de mal que n'auroit fait le chicaneur. (Le 20. Octobre). le me repens encore de n'auoir pas imité ce gueux qui auoit la main effroyablement galeuse et qui ne chassoit pourtant point les mouches qui y uenoient faire curée, parce, disoit il, que s'il les eût chassées, il en seroit uenu d'autres à jeun et l'auroient plus tourmenté. Mon premier aduersaire étant déià fatigué, i'en aurois été quitte pour moins de souffrance, que ie ne le fus du second qui auoit toutes les forces. le me souuiendrai toute ma uie de cette journée, non sans beaucoup de chagrin, parce qu'il y eut un peu de ma faute. En effet, si ie ne me fusse point séparé du premier disputeur, l'autre seroit entré dans notre conuersation, et

apparemment ils se seroient bientôt acharnés l'un sur l'autre, et moi ie me serois tiré d'affaire, comme fit Horace, lors que ce maudit importun, qui le suiuoit, fut rencontré par sa partie. 59) Car il profita de la querelle qu'ils se firent, et se sauua: Entre uous le débat, M.rs

C'est l'ordinaire que ceux qui se battent ensemble, aprêtent à rire aux assistans. Quel plaisir pour bien de nations de regarder, comme du haut d'une montagne, la guerre qui est entre la France et ie ne sai combien de peuples, liguez et bandez contre elle.

C'est ce qu'on peut appeller:

Neptunum procul è terra spectare furentem. 6o)

On se diuertit à uoir cela, comme faisoient les Romains dans l'Amphithéâtre. Mais si on pouuoit regarder tout ce qui se passe dans l'âme des spectateurs, toutes les desseins chymériques qu'ils se représentent, leurs pensées et leurs raisonnemens bizarres, ce seroit un spectacle plus risible que le spectacle même; et ie connoi des gens qui iroient dans l'Amphithéâtre plutôt pour y uoir les creuses imaginations des assistans, que pour tout le reste; comme Horace a creu que Démocrite se seroit mieux diuerti à regarder le peuple Romain qu'aux jeux mêmes qu'on luy représentoit:

Spectaret populum ludis attentius ipsis Vt sibi prœbentem mimo spectacula plura.

(Epist. 1. 1. 2)61

*) Combien d'Agamemnons qui roulent dans leur tête des entreprises qui ne seront iamais:

rà (poovéovr âvà d-vuàv à p" ov rsXseôd-at. eueXXs.

(II. /?. v. 36.)

Mais ie ne m'apperçois pas que i'ay sauté sur une réflexion bien haute. Il n'y a que uous, Mr., qui me uoulût pardonner cette incartade; ie suis fâché de lauoir faitte, car ie me pouuois bien passer des affaires généra4es. Mais ce qui est fait, est fait. le reuiens à mes disputeurs,et asseurement i'ay raison de me plaindre de moi même de ce que ie n'ay pas profité d'une occasion si belle, non seulement pour m'épargner du chagrin, mais aussi pour me diuertir parfaitement. Ces M.rs étant 2 grans parleurs et fort amoureux de leurs pensées, ils n'auroient pas été demi quart d'heure ensemble sans se contredire. Dès là, la guerre auroit été déclarée, car parmi des gens de cette humeur cela passe pour un acte d'hostilité et pour une rupture manifeste; les argumens, les obiections, les solutions, les instances et tout l'artillerie de l'esprit de contradiction eût été d'abord en état, si bien que ie ne pouuois manquer d'auoir de quoi rire d'un si grand chamaillis. Et cela seroit arriué pour si petite qu'eût été leur question. Car ils auroient crié, ils se seroient agitez et échauffés aussi bien pour une bagatelle que pour une terre de 1000 L. de rente. le le puis dire, moi qui en ai fait l'épreuue, ayant ueu disputer sur des uétilles auec toute la chaleur qu'on auroit seu emploier pour la deffence de sa religion. le ne peus me tenir de faire remarquer à ces uiolens disputeurs qu'ils se deuoient proportionner à leur suiet, leur demandant ce qu'ils feroient dauantage, si un Athée ou un impie raisonnoit auec eux sur des matières de foy; qui est la même demande que ie faisois un iour à l'autheur d'un panégyrique. Il s'étoit touiours expliqué par des superlatifs, il n'y auoit rien eu pour luy ni de grand ni d'intrépide, tout auoit été le plus grand et le

plus intrépide qui se puisse conceuoir. Auez uous bien regardé à l'auenir, lui dis ie, quand uous auez écrit auec tant d'exaggérations? et que feriez uous, s'il uous falloit faire demain le panégyrique du Roy? Vous ne uous êtes rien laissé de reste. Vous auez épuisé, tous les termes de louange. Si i'auois été à uotre place, ie me serois mieux ménagé, car il n'est pas bon d'auoir un ordinaire si magnifique, que si un Prince uous faisoit l'honneur de uenir prendre un repas ches uous, il n'y eût aucun moyen d'enchérir sur uotre chière d'à tous les iours.

Mes interrogations déconcertèrent fort le Panégyriste, et comme il cherchoit dans son esprit de quoi se releuer de de sa confusion: Courage, lui dis ie, Mr.,, uous êtes plus heureux que uous ne pensés, car s'il uous faut un iour faire l'Éloge d'un grand Prince, ces 3 mots uous suffiront: ce que i'ay dit par flatterie dans mon premier panégyrique, conuient dans toute la rigueur de la uérité à celuy que ie préconise présentement; et pour luy faire trouuer la chose plus faisable, i'aioutay qu'elle auoit été pratiquée dans vne des uilles du monde où l'éloquense auoit été autant estimée. Car l'histoire nous apprend62) que les Athéniens uoulant faire trauailler à des ouurages publics, il y eut 2 personnes, qui en demandèrent l'Intendance. Le premier fit un très beau discours et rempli de magnifiques promesses; l'autre se contenta de ce peu de paroles: Seigneurs Athéniens, ce que celui cy uient de dire, ie le ferai.

Pendant que ie luy fis ce conte, son esprit luy reuint, de sorte qu'il prit la parole, dès que i'eus cessé de parler, et me dit, que le panégyrique étoit plus difficile qu'on ne s'imaginoit, et que les choses en

étoient uenues à un point, qu'à moins d'amplifier, on faisoit tort à celui pour qui on composoit un Éloge, parce que le monde étant accoutumé de prendre les louanges au rabais, on croioit faire assez de iustice à un homme de penser, qu'il n'étoit pas sot, lors que son Panégyriste se contentoit d'asseurer qu'il auoit beaucoup d'esprit. Qu'ainsi on ne uenoit iamais à bout de persuader le public du grand mérite d'une personne, sans se seruir d'un prodigieux entassement de superlatifs entrelardés d'aduerbes, de conjonctions, et d'autres particules conuenables. l'en suis d'accord, répliquai ie, mais si pour conuaincre le public que quelqu'un a de beaux talens, il est nécessaire de représenter ces talens sous les plus magnifiques mots de la grammaire, comment pourra on louer dignement les uertus sublimes et miraculeuses d'un Roi ? La difficulté demeure, c'est pourquoi il faudroit mettre le public sur le pied d'expliquer à la lettre les éloges qu'on donne aus gens, et pour cela il seroit absolument nécessaire que tout ce que uous êtes de panégyristes renonceat à l'amplification; peut être que dans un an uous rameneriés le public à la droitte et naturelle uoye de iuger du mérite d'une personne, qui est de s'attacher précisément aux termes dont on se sert pour le décrire. le me trouuai par hazard en humeur de critiquer, ce qui fit que ie n'épargnai pas les Loueurs de profession, iusques là que le panégyriste prit la chèure et me dit, que ie deuois réseruer une partie de mes railleries contre ceux qui empruntent les pensées d'un Autheur sans luy en faire hommage. le uous entens, répliquai ie, uous auez remarqué un trait de Molière dans ma petite critique, et parce que ie n'ay pas allégué mon auteur, uous me croiez digne de censure. Mais

uous deuriez un peu distinguer les tems. En conuersation, il n'est pas nécessaire de citer, et si i'étois pour publier une satyre contre les panégyristes, ie uous asseure bien, que ie ne me ferois pas honneur du bien d'autruy, et que ie rapporterois chaque chose à sa source. Il n'y a peut être homme sur la terre plus ennemy que moi de ces harpies. Et ie ne trouue rien de plus punissable que l'effronterie d'un autheur, qui usurpe un bien qui auoit coûté à un autre une infinité de méditations. Si on ueut se nourrir à la sueur du uisage de son prochain, au moins luy faut il payer sa peine et surtout lors qu'on la peut payer sans mettre la *)

car on est quitte de toute obligation pour dire seulement: un tel a dit cela. Quand il est si facile de s'aquitter de son deuoir, et qu'on y manque, c'est sans doutte que l'on a une sotte uanité. Des gens qui font de liures du soir au matin, auec des matériaux qui ont coûté cher à d'autres, deuroient à tout le moins auoir autant de discrétion que ce jeune débauché de la satyre, qui faisoit conscience de manger des uiandes très difficiles à attraper, sans récompenser ceux qui les leur fournissoient. (Horat. sat. 3. 1. 3.).

(Le lundi 29 oct. 1674.) Il y a si long tems que les Œuures de Boileau paroissent65), qu'apparemment il en est arriué des exemplaires iusques ches uous. C'est pourquoi ie ne uous en parle pas comme d'une nouueauté. le ferai seulement une réflexion qui a sans doutte été déjà faitte et qui sera bonne en tout tems. C'est que les satyriques sont des uéritables boutefeux

* Il manque ici une ligne dans le manuscrit.

et des perturbateurs du repos public; en effet ils allument la guerre dans tous les coins du Parnasse et donnent naissance à cent libelles diffamatoires. Tout cela, me direz uous, n'est pas un grand mal, puis qu'outre le plaisir que les personnes désintéressées s'en font, il y a touiours quelque sottise si bien bernée, qu'elle deuient pour l'auenir un écueil ou un banc de sable metaue fermais evitanda rôtis é4), et c'est autant de pris sur les ennemis du bon sens et de la raison. Je uous l'auoue, Monsieur, et c'est ce qui m'a touiours fait approuuer la bonne critique. Cependant, il y a si peu de censeurs qui agissent sans haine ou sans enuie, qu'on ne uoit guère les iniures épargnées dans cette sorte d'écrits. Or, ces manières sont du tout uiolentes, car une iniure décochée par un poète n'est pas une moindre crime à luy, qu'à un soldat d'auoir frappé de 1 epée. Et la raison la uoicy: c'est que le soldat n'agit pas moins selon la nature que le poète; l'un et l'autre se sert des armes dont il se fait seruir, et si le poète n'employé pas le bâton ou 1 epée contre son prochain, il ne doit pas s'en faire un mérite, et on ne doit pas luy en sauoir meilleur gré qu'à un loup de ce qu'il ne rue point. En un mot, un Auocat qui menace quelqu'un de luy nuire dans un procez, ne témoigne pas moins de haine qu'un gentilhomme qui menace un paysan de coups de bâton, et un autheur qui diffame un homme dans un liure est aussi coupable de la transgression de la loy de Dieu, qu'un caualier qui bat son hôte. Mais l'autheur n'a pas rompu les bras de personne ! Cela n'y fait rien ; il n'est pas propre à cette sorte d'offense, il a d'autres armes offensiues qu'il fait bien ualoir. Pourquoi se feroit il honneur de n'auoir pas

fait une chose dont il n'étoit pas capable?*) Au reste, un satyrique, dès le moment qu'il a excité la guerre, n'a qu'à se bien tenir sur ses gardes, car non seulement ceux qu'il a touchez, le repoussent, mais aussi il s'attire la haine de ceux qu'il épargne.

Le mal qu'on uoit être fait à son uoisin, nous oblige de former opposition à l'aggresseur, encore qu'il ne témoigne pas en auoir à nous, si bien qu'un médisant ne doit pas plus conter sur ceux qu'il peut déchirer par ses railleries, que sur ceux qu'il a effectiuement noircis.

Il est urai qu'il peut arriuer que ceux, qui ont été épargnez, aiment mieux iouir de leur bonheur, que s'attirer l'orage sur la tête par trop de préuoyance; qu'il nous suffise, disent ils, d'auoir éuité la touche, et n'allons pas prouoquer un auersaire qui nous mangera.

Mais on ne raisonne pas touiours ainsi, et la méfiance oblige souuent les moins courageus à préuenir l'attaque: in prœlia tradit inerme. Le meilleur coup d'État que puisse faire un satyrique, c'est de ne se commettre pas à un plus fort que soi. On a creu que Boileau s'est serui de cette Politique enuers Molière 6*),

*) Vn censeur des liures d'autruy, qui n'est pas point autheur, n'a pas tant à craindre, car il est comme les Pyrrhoniens qui drapent toutes sortes d'opinions sans craindre qu'on drape la leur, parce qu'ils ne s'attachent à pas une. Tout demême quand on n'est pas autheur, ceux que uous bernez ne sauent par où se uenger. C'est pourquoi on les entend souuent dire, que ces censeurs fassent des Liures, on leur fera uoir à leur tour leur ignorance. Semblables à ce paysan d'Italie qui présenta un jour requête au pape, tendant à ce qu'il fût permis aux Prêtres de se marier

Afin, ce disoit il, que nous puissions, nous autres, Leurs femmes caresser, ainsi qu'ils font les nôtres.

Cette pensée est de Régnier, satyre 9. adressée à Rapin.

à qui il a donné de l'encens auec profusion dans une de ses satyres; et ce que confirme la pensée de ceux qui ont fait ce jugement, c'est que, depuis la mort de Molière, Boileau a publié fort hardiment ce qu'il trouuoit à reprendre dans ses comédies. Quoi qu'il en soit, ie trouue Boileau fort digne d'excuse, car ayant fait uoir par la querelle qu'il a uertement poussée auec Scarron66), qu'il ne redoutoit pas d'entrer en Lice auec de uieux routiers et des gens de sac et de corde, il a peu se ménager en suitte. Mr. Pelisson en la préf. des œuur. de Sarrazin6?) dit auoir ueu un uieux gentilhomme qui ne uoioit qu'à peine. Pour cacher ce deffaut à ses amis, il faisoit un effort extraordinaire pour découurir sur leurs habits ou une tache peu considérable ou un ruban qui ne fut pas en son lieu, ou quelque autre chose de cette nature; quand il leur auoit donné cette preuue qu'il uoyoit, il ne faisoit plus d'effort et retournoit auec moins de regret à son état. C'est plutôt fureur que courage que d'attaquer un Comédien de la force de Molière, et la partie est touiours malfaitte, quand il la faut soutenir contre un homme qui uous peut mettre en comédie, la plus mortelle sausse qui soit. Vn Comédien a de grans auantages, et riche tant qu'il uous plairra, il ne fait quartier à personne, non plus que ces plaisans uagabons et non domiciliez, qui gagnent leur uie en bouffonnant.

le ne connoi point d'homme, qui eût peu aussi iustement que Molière apostropher de cette façon un satyrique:

Quid immerentes hospltes uexas, canis Ignauus aduersum lupos?

- Quin hue inanes, si potes, uertis minas Et me remorsurum petis?

Nam qualls aut Molossus aut fuluus Lacon

(Arnica uis pastoribus)

Agam per altas aure sublata niues

Quœcunque prœcedet fera.

(Epod. 6.)68)

Horace parloit ainsi à un poète de son tems nommé Cassius Seuerus. Pour reuenir aus poètes comiques, ils ont cela d'importun, comme ie l'ay déià dit, qu'ils tournent en ridicule les gens sans fin et sans cesse, au lieu que les Bouffons parasites, dès qu'ils ont mordu quelqu'un, ne s'amusent qu'à ronger les os qu'on leur iette.

Molière en particulier auoit la raillerie si forte, que c'étoit comme un coup de foudre d'effet: quand un homme en auoit été frappé, on n'osoit plus s'approcher de luy, et on le fuyoit tanquam de celo tactum et fulguritum hominem. Il perdoit même une bonne partie de son esprit,, comme on le croyoit anciennement de ceux qui auoient été frappez de la foudre, £7uft>oVr?/?of68). Tout cela est arriué à l'Abbé Cotin6?), car non seulement la comédie des femmes sçauantes aliéna de luy ses amis, mais aussi luy troubla le jugement.

(A Rouen le 13 Nou. 1674.) En fin me uoicy déliuré de ma solitude. le suis à Rouen?0), par la grâce de Dieu, et i'y entens souuent prôner les belles actions de nos braues. Mais ie trouue touiours le même mal, dont ie me suis tant plaint au commencement de cette lettre, à sauoir que les Gazetiers corrompent et peruertissent la uérité de tous les grands éuènemens. En effet, celuy de France dit continuellement que nous battons les ennemis; celuy de Hollande, qu'ils nous battent par tout; l'un et l'autre accompagnant sa relation de tant de circonstances, que les plus

hupéz s'y trompent. Mais il faut auouer qu'ils nous donnent souuent de combats imaginaires; non pas qu'on ne se soit effectiuement battu, mais parce qu'on ne la pas fait de la manière qu'ils disent, soit à l'égard du lieu, soit à regard du nombre des troupes. Les personnes du métier se moquent auec raison d'une gazette qui se mêle de parler de l'ordonnance d'une bataille, et qui le fait souuent si mal qu'il est du tout impossible que la chose se soit passée ainsi. De quoi il ne faut pas tant s'étonner, puis que le gazetier n'a pas été présent aus coups, et quand même il auroit été présent, il pourroit bien s'embarrasser sa narration dans diuerses impossibilitez, comme il arriua à Callisthenes?1), lequel, tout spectateur qu'il auoit été du combat d'Alexandre et de Darius aux détroits de Cilicie*), pour auoir ignoré la Tactique (l'art de ranger en bon ordre les batailles), en fit une narration, qui a été conuaincue d'absurdité, car on a fait uoir des impossibilitez en la description qu'il fit de cette journée. (La Mothe le Vay. dise, de l'hist. ex Polybio 1. 12.) Mais ie sens que la colère me surmonte, ie laisse donc là le gazetier à l'exemple d'Archytas de Tarente?5), qui dit un jour à

Sur quoi on peut dire en général, qu'un historien ne sauroit employer trop de diligence pour uoir, à tout le moins, les lieux où les choses se sont passées; ce qui étoit fort la coutume des Anciens, car ceux qui se mêloient d'écrire l'histoire étoient presque touiours en uoyage, témoin ce passage de Plaute72) où Messénion dit à Ménechme, qu'à moins que d'être dans le dessein d'écrire une histoire, il luy sembloit qu'ils auoient assez couru le monde. Polybe uient exprès en Gaule et passa les Alpes, pour pouuoir bien représenter le passage d'Annibal en Italie; il uisita toute l'Espagne et séiourna à Carthage, pour bien parler des actions de Scipion. On a loué dans Salluste, qu'il s'embarqua une fois tout exprès pour aller reconnîotre en Afrique les places dont il uouloit donner la description. La Mothe le Vayer, dise, des historiens.

son fermier qu'il l'assommeroit de coups de bâton, s'il n'étoit pas en colère. Je puis dire, que c'est un semblable motif qui me fait rengainer à l'endroit de la gazete. Il est urai que uous y entrez aussi, Mr., car la crainte que i'aurois de uous fattiguer trop inhumainement par une seconde querelle auec les gazetiers, me retient autant que tout autre considération. Joint que, n'étant plus en exil, il est iuste que ie cesse de rêuer. Et uous uoulez bien que, pour finir régulièrement une chose qui est toute pleine de fautes, ie uous asseure icy pour conclusion que ie suis &c. —

Le samedy 17 Nou. 1674.

Votre lettre (. . . .)*) uient de me tirer de la plus terrible peine du monde, car comme presque toutes les lettres, que i'ay fait porter de Lamberuille à la poste de Rouen, ont été perdues '), ie craignois auec quelque apparence de raison, que celle que ie uous auois écritte de mon exil, n'eût eu la même sort. Cette crainte me fit souffrir comme un damné. Il me sembloit que ie uous uoyois iettant feu

") Ainsi dans l'original

et flame contre ma négligence et tout armé de reproches, censurant mon ingratitude et ma bêtise. Vous troubliez mon repos, et auec une rigueur, qui n'étoit guère moins fâcheuse que celle dont un enfant menace la sorcière Canidie dans l'un de uos poètes:

Nocturnus occurram furor:

Petamque uultus ambra curuls unguibus (Quœ uis Deorum est manium) Et inquietis assidens prœcordijs Pauore somnos auferam.

(Hor. Epod. 5.)2)

Pour uous expliquer en un mot la grandeur de ma souffrance, ie n'osois, mon cher Mr., penser à uous, m'imaginant que ie passois dans uotre esprit pour un criminel de lèze-amitié, ce qui est à mon auis la plus noire de toutes les infamies. De sorte que la fortune, uoulant épuiser tout son uénin et m'accabler sans ressource, ne s'est pas content de m'auoir relégué dans une solitude sans liures; elle a uoulu encore me priuer de l'unique consolation qui me pouuoit uenir de penser souuent à notre amitié et à uotre rare mérite. Elle a empoisonné ce remède, uous rendant un obiet terrible à mon imagination, et sa malignité s'est pleue à faire, que la source de tout mon bien deuînt un noli me tangere. Mais uotre charmante lettre à calmé tous ces désordres, m'apprenant que uous auez receu de mes nouuelles. Dès là ie me suis ueu aussi innocent dans uotre Esprit, que ie l'ay été effectiuement, et i'ay senti, sans aucun mélange d'inquiétude, le plaisir qu'il y a de posséder l'amitié d'un si honnête homme que uous l'êtes, mon cher Mr. Je uous rends très humbles grâces de uos belles Thèses *) et de uotre quamquam (Vous

sauez qu'on apelle ainsi dans les Collèges les harangues qui seruent d'entrée aux actions solemnelles de ce pays là): Votre éloquence n'y sent pas l'affectation, qu'y apportent ordinairement ceux qui font de semblables ouuertures. C'est quelque chose de noble et de libre, hardy et uigoureux, et qui sent son bien dégénères animos timor arguit. Vous ne craignez pas de uous commettre auec les Théologiens qui disputent sur de termes, et dans le urai ils ne méritent pas qu'on les épargne. Je les comparerois uolontiers à Ixion qui pensant embrasser Iunon ne tenoit entre ses bras qu'une nuée, car ces M.rs ne disputent que d'une uétille, d'un mot ou deux, si uous uoulez; cependant ils s'imaginent de déuelopper les plus profonds mystères de la philosophie ou de la théologie. Mais ie ne ueux pas courir sur Vos brisées, c'est à uous à leur dire bien fortement leurs uéritez, le m'en uai parcourir uotre lettre pour répondre à chaque article. Ce que uous me touchés de uos thèses, me fait souuenir que Mr. de Beaulieu 4) a écrit en cette Ville, que uous les auez soutenues auec une très grande capacité, ce que ie croirois, encore qu'il n'en dît rien, et ceux qui uous connoissent aussi bien que moi n'ont pas besoin du témoignage de personne pour être persuadez de cette uérité. Il me fâche que uous ayez été malade, car ie ne trouue rien au monde de plus incommode que cela, non pas même la pauureté, quoi qu'elle soit un mal bien rude. Vous serez désormais un Oracle que ie préférerai aus lumières de tout le reste du monde. Mr. Chouet m'auoit asseuré qu'il auoit établi la chose à durer fort long tems, et qu'il auoit pris toutes les précautions nécessaires. Cependant uos soupçons ne sont que trop uéritables, et ie n'ay qu'à songer à ma retraitte. Vous

comprenez bien, Mr., à quel point cecy m'est préjudiciable, non seulement parce que i'ay quitté un poste qui auoit duré tant que l'affaire que uous auiez ménagée auec Mr. Mariocheau, étoit pour réussir, si ie n'eusse pas été engagé icy. Joint que le séiour que i'ay fait à Lamberuille près de 3 mois, de la manière que ie uous ay décrit, ne peut qu'auoir fort reculé mes études. Vne assiete fixe dans une ville comme Paris ou Rouen, auec la connoissance de quelques bons esprits et bonne prouision de Liures, me seroit tout à fait nécessaire, car il y a déià longtans que ie n'étudie qu'à bâtons interrompus. 11 faut s'armer de patience: Leuius fit patientia quidquid corrigere est nefas. 5) Je uous auoue que mon humeur rêueuse m'a été d'un grand usage. Aussi luy ay je donné tant d'occupation, que ie ne la quittois pas seulement lors que ie uoyois lier les gerbes, de quoi les glaneuses sauoient bien profiter, comme uous pouuéz croire. Et il ne faut pas le trouuer étrange, puis que les moutons de Démocrite, animal incomparablement plus sot que les paysans, auoient bien l'adresse de se préualoir des rêueries de leur berger,

Miramur si Democriti pecus edit agellos Cultaque dum peregrè est animus sine corpore uelox.

(Hor. Epist. 12. 1. i.)6)

Mais i'aurois été trop heureux, si la moisson eût été de 3 mois aussi bien que ma campagne de Lamberville, car ie m'ennuyois beaucoup moins allant uoir le trauail des moissonneurs, que ie ne faisois lors qu'il n'y auoit rien à faire aux chams. Comme la nécessité s'auise de tout, ie me mis à composer, croyant auec raison que c'étoit le urai moyen de bannir la mélan-

colie. le n'aurois garde de uous montrer ma composition, car elle sent trop une imagination déréglée et capricieuse. Et il n'est plus tems pour moi d'écrire de cette façon. Quand on a 27 ans il faut être sage et de corps et d'esprit; l'imagination, la plume, la pensée, le raisonnement, tout doit être dans la régularité. On ne pardonne les égaremens qu'à la jeunesse.

Tempus abire mihi est, ne potum largius œquo Rideat et pulset lasciua decentius œtas.

(Epis. 2. 1. 2.) 7)

Mais i'ay bien peur d'imiter Médée, qui connoissoit ce qu'il faloit faire et ne le faisoit pas pourtant: Video meliora proboque, détériora sequor8). le connois que mon stile et ma composition sont tout à fait irrégulières, ie n'ignore pas qu'il seroit tems que i'écriuisse selon les règles, et néant moins ie perséuère dans mes mauuaises habitudes; tant il est urai qu'il est difficile de se défaire d'une première impression. Car, Monsieur, après auoir fait fort le précieux sur mes écrits de campagne et bien moralisé sur mes défauts, ie pense que ie uous accommoderai icy un salmigondi tout aussi méchant pour le moins que i'en aye jamais fait. Ne uous attendez pas, s'il uous plaît, à autre chose. Or, puis que uous iugez à propos que nous suiuions le branle général de l'Europe, c'est à dire que nous renouuellions nos querelles, pendant que tout le monde est sous les armes, ie uas me préparer incessamment ou à l'offensiue ou à la deffensiue. Et afin que uous ne m'accusiez pas de uous auoir surpris, ie ne ferai point d'esclandre pour ce coup. Tenez uous prêt pour un autre ordinaire. l'aime la bonne foi iusques dans la guerre, quoi que Lucain dise quelle ne s'y trouue

point: Nulla fides pietasque uiris etc. °>) Mais pour ne uous renuoyer pas à vuide, ce coup icy, ie uous parlerai de 2 ou 3 liures que i'ay leus. Le premier s'appelle le Théâtre François10) et est diuisé en 3 parties: la première traitte de l'usage de la Comédie, la purge des blâmes qu'on luy donne, en fait uoir l'innocence et l'utilité; la 2. parle des Autheurs célèbres de ce dernier tems, qui ont écrit des pièces de théâtre, et la 3. de la conduitte des Comédiens et de la forme de leur gouuernement. Si uous n'auez pas leu ce liure, ie ne doutte pas que uous ne soyez bien affamé de le uoir après ce que ie uiens de dire; mais si i'aioute qu'il est de la façon de . . . je n'ose m'expliquer: de, de, — , n'importe, ie ne ueûx pas uous tenir d'auantage en suspens: de Chappuzeau; n'est il pas urai, mon cher Mr., ou que uotre curiosité cessera tout à fait, ou qu'elle deuiendra extrême. Si la connoissance du personage ne uous fait perdre l'enuie de uoir cet écrit, asseurement elle uous donnera un désir extraordinaire de uoir, comme il se tire de ce beau suiet. Le uoulez uous sauoir par auance, Mr.? c'est qu'il prodigue son encens aux Comédiens et les loue de la même force dont il a loué toutes les Cours de l'Europe, et particulièrement celles d'Allemagne. Il faut bien auoir la manie de faire des Panégyriques pour s'auiser de faire celuy des Comédiens, et ie ne pense pas que ces messieurs ayent iamais espéré qu'un Autheur feroit imprimer un jour leur éloge. Qu'ils disent donc auec Diogène"), lors qu'il uit des rats uenir manger les mietes qui étoient tombées de ses mains: et quoi, les Comédiens ont aussi des Parasites! le uous laisse à penser, quel sera le dépit des Princes Allemans, s'ils sauent un jour que la même main, qui a couronné

leurs Altesses Sérénissimes, s'est abaissée iusqu'à couronner des farceurs. On peut dire des louanges de Chappuzeau ce qu'on disoit des amours de Voiture, qu'elles s'étendent depuis le sceptre iusqu'à la houlette. Il ne luy reste plus que de se rendre l'Apologiste ou TElogiste des Bordels et de prostituer ses louanges aussi uniuersellement que faisoit son corps

La fameuse Macette à la cour si connue etc.

(Régnier, saty. 1 3.)

Dites moi, s'il uous plaît, Mr., uotre sentiment sur l'application de ces uers d'Horace, que Chappuzeau fait à M.rs Corneille: ayant parlé de Mr. Corneille l'aîné et se préparant à parler de son cadet, il rapporte ce passage de l'ode 12. 1. 1 ,2)

Nec uiget quicquam simile aut secundum;

proximos Mi tamen occupauit

alter honores.

Elle me parut assez ingénieuse, et ie me doutai que peut être uenoit elle d'ailleurs. Si Mr. le Fèure,?) uiuoit et que le liure dont il est question luy tombât en main, dites moi de grâce ce qu'il deuiendroit en y lisant que Aristophane auoit gâté la Comédie. Ce grand critique, qui se uantoit que la lecture d'Aristophane luy auoit appris à être moqueur, et qui auroit préféré la lecture d'une de ses comédies à toutes les Homilies de S. Ambroise, auroit sans doutte apostrophé Chappuzeau à peu près de cette manière: cum ta Inepte ac maie feriate homuncio Aristophanis uituperas licentiam

vœ meum feruens difficili bile tumet jecur, tune nec mens mihi, nec color certa sede manet. (od. 13. 1. 1.)14)

A JACQUES BASNAGE 8l

Mais il auroit suiet de se satisfaire de la réparation qui est faitte à Aristophane dans le même liure, car l'Autheur, soit par remords de conscience, soit par oubli de ce qu'il auoit auancé, nous fait un long détail des témoignages d'estime qu' Aristophane receut dans Athènes. Il raporte que par un Décret public ce poète fut honoré d'un chapeau fait d'une branche de l'oliuier sacré qui étoit en la citadelle de cette uille, qu'en disant de uéritez fâcheuses il ne laissoit de plaire, que l'on receuoit ses railleries de la même façon que les louanges des autres, qu'il s'instruisoit en diuertissant, donnant des conseils salutaires en reprochant aux Athéniens leur fautes. Est ce à uotre auis, Mr., gâter et déshonnorer la comédie? C'est assez sur ce liure. le m'en uas uous entretenir, mais plus brièuement, d'un discours de Mr. la Mothe leVayer'5) où il critique l'histoire de Charles 5. composée par Sandoual, Euêque de Pampelune. Que ie prens plaisir à le uoir dauber la partialité des historiens et que ie suis aise de me uoir déliuré, par la lecture de ce liure, d'une erreur où i'ay été fort long tems, de croire qu'il n'y auoit que les historiens françois qui mentissent en faueur de leur nation! — Sandoual témoigne une partialité si énorme pour l'Espagne et contre la France, qu'il me contraint d'auouerque notre gazete et son histoire ne s'en doiuent guère l'une à l'autre, et par conséquent que nos historiens, ie dis les historiens de nom, passèrent pour désintéressez au prix de l'Espagnol. Mais i'ay remarqué auec un coup d'ongle un endroit, où Mr. la Mothe le V. parle à peu près en ces termes: Sandoual luy attribue les paroles par lesquelles cet Impie est dit se moquer de la colère des Dieux dans Iuuénal : bibit et

fruitur diis Iratis l6). Selon la petite intelligence de

votre seruiteur, celui dont parle le poète n'étoit pas un impie qui se moquât de la colère des Dieux, mais quel qu'il fut d'ailleurs, il étoit assez sage pour profiter de son bannissement, car pour faire ualoir le prouerbe »à quelque chose malheur est bon«, il se mettoit à boire les 8 heures, ce qu'il n'auroit peu faire à Rome si tôt, et se traittoit plus mollement et plus délicatement, si uous uoulez, dans son exil, qu'il ne faisoit à la ville, à cause peut être de l'embarras des affaires. En cela ie ne uois pas la moindre ombre d'impiété, et la morale chrétienne qui ueut que nous sentions les iugemens de Dieu, ne nous défend pas de tirer de l'utilité des disgrâces qui nous arriuent. C'est une adresse des plus fines, comme aussi quand on fait semblant de faire de son bon gré et pour des raisons d'État ce que nos ennemis nous contraignent de subir. Cicéron (dit le p. Rapin1?), Comp. de Démost. et de Cicér. p. 47.) étant obligé de sortir de Rome pendant la Dictature de Sylla, lequel il s'étoit rendu ennemi en deffendant la cause de Roscius, (accusé de parricide à la poursuitte de Chrysogonus affranchi et fauori du Dictateur), pour éuiter cet orage, eut l'adresse de faire courir le bruit qu'il n'en sortoit que par l'auis des médecins et qu'ils luy auoient conseillé pour sa santé d'interrompre pour quelque tems ses études. Il prit ce prétexte pour se retirer, afin de ne pas diminuer la gloire de son action par des apparences de crainte et de légèreté, qui peut être eussent été blâmées de ceux dont il auoit eu l'approbation. Votre sentiment, s'il uous plaît, là dessus, comme aussi sur une pensée qui me uient à l'occasion de la remarque, que i'ay leue dans les notes de Farnabius'8). Cette remarque dit qu'à Rome il n'auoit peu se mettre à table deuant

neuf heures. I'auoue mon ignorance; ie ne sai pas, si ce îMarius dont il s'agit dans ce passage de Iuuénal, auoit des charges publiques qui l'occupassent jusques à neuf heures, ie ne sai pas si neuf heures à Rome étoit la même chose qu'en ce pays, mais, auec toute la fierté d'un ignorant, ie suis prêt à dire que Marius pouuoit boire à Rome à 8 heures aussi bien qu'à la campagne, car il n'y auoit point de loi qui décernât châtiment contre ceux qui boiroient deuant neuf heures, et uraiment on auroit bien affaire, si on uouloit prescrire à chaque bourgeois une certaine heure pour prendre ses repas. On a touiours laissé cela à la discrétion et à la commodité d'un chacun. Ce que i'en dis, c'est foi d'ignorant sincère, comme à tâtons, et i'attens un senatusconsulte de uotre part qui règle cette difficulté. Auquel senatusconsulte ie n'aquiescerai pas si aueuglement, (puis qu' aussi bien faut il que nous guerroions par ensemble) que ie n'interiette appel ou quelque chose de plus, si cas y échet. En un mot, Mr., toutes ces honnêtetés que ie uous fai, uous demandant si ciuilement uotre opinion sur diuerses choses, sont un piège et une embuscade. I'obseruerai uotre contenance et uotre démarche, uous ayant donné cette tablature, puis ie me gouuernerai selon les occasions, l'ai oublié de remarquer un faux pas de Chappuzau; c'est quand il dit qu'on n'a iamais mieux parlé à Rome que sous l'Empire de Traian, et à Athènes que sous le règne d'Alexandre. Il dit cela pour prouuer une pensée que bien des gens ont débitée auant luy, assauoir que la langue suit le progrez et la fortune des États, en sorte qu'elle n'est jamais plus parfaitte, que quand les États sont les plus florissans.

Il eût mieux fait de choisir l'Empire d'Auguste, qu'il

n'a fait de choisir celui de Traian, car on sait dès la 3e classe, que la langue Latine commencea à décheoir sous les premiers successeurs d'Auguste, en sorte que Lucain et Sénèque, qui ont uécu sous Néron, passent constamment pour barbares quand on les compare à Virgile et à Cicéron. le dis le même de Quintilien, de Iuuénal, de Martial et de Suétone, qui ont uécu ou peu auant ou peu après Traian. Ils parlent bien, à la uérité, mais ce n'est rien en comparaison des Autheurs qui uiuoient sous les 2 premiers Césars. le ne sai pourquoy Chapp. a laissé l'Empire d'Auguste pour prendre celui de Traian. le croi que c'est parce qu'il a leu, que l'Empire Romain n'a jamais eu de plus grande étendue que sous ce dernier. Plusieurs ont fait cette remarque, et il me semble même qu'il y en a qui ont dit que iamais les aigles Romaines n'auoient uolé au delà de l'Euphrate que du tems de Traian; mais cela est si faux, que la seule uie de Pompée et de Me. Antoine par Plutarque suffit pour le démontrer. Car on uoit, que le premier poussa ses conquêtes non seulement au delà de l'Arménie, mais aussi assez près de la mer Caspienne, et que le dernier a été assiéger la capitale de Médie, ce qui est plus que passer l'Euphrate. Quant à l'autre article, savoir que la langue grecque n'a iamais été plus parfaitte a Athènes que du tems d'Alexandre, ie le luy accorderai, mais auec cette queue, que cela fait contre luy, pareeque ce n'étoit pas le plus florissant état de la Rép. d'Athènes, puis qu'elle auoit été subiuguée par Philippe, père d'Alexandre, et par Alexandre luy même auant son uoyage de Perse. Il faloit prouuer que les Macédoniens parloient alors mieux qu'auparauant, et alors son raisonnement eût été solide, mais l'état où se

trouuoit la Répub. d'Athènes sous Alexandre, étant et moins libre et moins puissant, sans comparaison, qu'il n'auoit été autrefois, ôte au raisonnement de Chappuz. toute sa force:

nisi quid ta, docte Banagi,

dis sentis '9).

De Rouen le 18 Janu. 1675.

Quid senties, amicissime Banagi, de ista Latinitate? parum aberit quin cachinnis me excipias tibi audentem scribere adeô ineleganter. Forte admirationem tibi pariât istius barbariae temporib illius recordatio, cùm tu egregius dicendi arbiter non modo stilum meum non despiciebas, sed etiam laudibus extollebas. Mirum enim uideri débat, ac prope dixerim, portentosum, unum et alterum annum sic me mei dissimilem praestitisse, ut qui latinae linguse usum haberem non poenitendum iam latina uerba conando risum amicis moueam. Sed uereor, ne tibi iniurius sim, si meam infaelicitatem tibi gaudio fore putem. Dico igitur, ingratum tibi futurum, quae tua est amicitia, quod sic in peius ruerim, atque adeô duplici nomine has literas fore tibi molestas, tum quod agresti et rudi calamo sunt exaratae, tum quod uiri tibi charissimi ab equis, ut aiunt, ad asinos delapsi calamitatem, tibi ponent ob

oculos. Quae mecum ipse reputans, vix credibile quantis macérer aegrimonijs, eo magis quod mea infacundia demorsis unguibus mihi constat. Haud enim unquam oratores celeberrimi plus operae et sudoris contulerunt in libris suis condendis, quàm ego in conscribenda ieiuna et pingui hac epistola. Exaruit mihi fons latinatis: uerba, quae olim iniussa sese offerebant, uix multo labore elicere possum ex intimiori capitis recessu, et, ut omnia paucis complectar, suus cuique uoci labor tribuendus est. Saltem si mihi adesset solatium, quo tardiora ingénia operosas lucubrationes commendant, dum, quod olet lucernam, quod demorsos sapit ungues, tanquam exquisitâ eruditione refertum et perfectè emendatum uenditant, non equidem pessime mecum agi existimarem. Sed longé aliter mihi euenerit. Germanis recens è patria profectis similis sum, qui gallicè loquuntur aegerrimè iuxta atque imperitissimè. Meministi multos te uidere Geneuae tantis conatibus tria aut quatuor uerba eaque prauè commissa proferentes, ut sudor ad imos manaret talos. Vidi egomet quosdam inter pocula (ubi solet esse lingua solutior expeditiorque: faecundi calices quem non fecere disertum?) tam difficile tamque inconcinnè eloqui, ut eorum causa onus JEtna grauius sustinere mihi uiderer, interdum mappâ risum uix compescere possem; qui sane si me nunc aspicerent grauiter laborantem in contexendis literis mirum in modum inelegantibus, esset cur mihi par pari réfèrent, risumque meum probe ulciscerentur. Legitur Sybarita ') quidem uiso fabro totis lacertorum uiribus ferrum tundente extemplo sudore maduisse. Is, »Si foret hoc nostrum fato dilatus in aeuum«, haud sicco indusio uideret me nunc summa defatigatione animi saepe caput scabentem, utque uerbis utar satyrici,

A J.-G. GRAEVIUS 87

obstipo capite etc. 2) Quod si forte roges, cur operosè nihil agam, cur nihil aliud quam magno conatu magnas nugas agam, atque istud pro tua charitate admoneas, nihil esse causae quamobrem latine scribam, praesto esse linguam uernaculam, quâ si non eleganter, saltem facilius explicare possim animi sensa. Fuisse non ita pridem uirum egregium, de quo Illustrissimus Cospeanus 5), Lexouiensis Episcopus et in Balzacianis epistolis multum celebratus, dicere solitus esset, referente Costardo, quae publici iuris faceret chariùs ipsi constare quàm, ut ea ratione mandatum legis diuinae de charitate proximi praestare teneretur, proinde si se autorem uellet, cum longé aliud selecturum in quo operam suam probaret proximo.

A J.-G. GRAEVIUS.

Clarissimo celeberrimoque Viro

D. I. G. Grœvio Petrus Baelius s. p. d.

Quam jucundae mihi fuerint literse tuae vereor ut unquam satis aperire possim, hinc quaeso ipsemet argumenteris quod ita natura comparatus sim, ut prae caeteris bonis multi faciam viris sui saeculi ornamentis innotescere, eorumque amicitia et iudicio honorifico beari. Tu cum inter aevi nostri doctissimos viros, qui

sane quam plurimi sunt, fulgeas velut inter stellas luna minores, iudica amabo quanto me gaudio affeceris datis ad me literis, quae testentur tuum erga me amorem singularem, laudesque insuper largiantur. Possem si vellem occasiones aucupari minuendae grati animi nécessitais, isto argumento uti, me jam partem exsolvisse debiti, qui dudum te observantia eximia coluerim, et tui causa quidvis facere paratum me sentiam, nemini cedens si quando (et saepissimè redit hic sermo) de tuis laudibus et meritis agatur. Sed satis superque video leviora haec esse officia quam ut me minus debendi reum apud te constituant. Proinde superest haec tantum via, si me tibi devinctissimum depraedium, et propensissimum in ea omnia praestanda, quae fidem faciant nec me ignorare quantum tibi debeant omnes Musarum alumni, et ego in primis qui suavem adeô amicitiam abs te impetrare potuerim. Gratulor mihi quod spem facias proximam fore ut nos tua praesentia refocilles. Clarissimi viri Jurieusius et Henricius ') hoc nuncio plurimum gaviti sunt dederuntque mihi in mandatis ut suo nomine tibi salutem dicam plurimam; faelicissimi quod sentiant se tibi esse cordi, nec memoriam sui aufugisse è pectore. At mihi vel potissimum fausta continget illa dies cum doctissimo iucundissimoque aspectu frui licebit, eaque audire de quibus monitum me cupis super Diario meo 2).

Venio iam ad ea quae tecum communicavit vir doctus Joh. Harduinus '). Velim ipsi testeris, cum primum rescripseris, summae mihi fuisse curae, ne quid ego dicerem quod de eius fama detraheret. Equidem publicas feci multorum doctorum virorum in eum querimonias, at, apposita istius modi praefatione, interesse virorum doctorum scire quid alii passim in eos

dictitent, nam sic occasionem praeberi purgandi sese, et rumores omnes sinistros uno halitu dissipandi, atque diligentêr cavi ne in me reciperem fidem eorum quae à doctis illis Antiquariis spargebantur. Credo itaque Harduinum mihi non esse iratum, praesertim cum is mihi sit animus, ut locum facere velim eius responsis. Sic spero rem totam dispositum iri, ut sibi satisfactum putet, et tu quoque iudices quanto apud me sint momento tua praeclara consilia. Vale, vir Eruditissime, et me amare pergito, qui tibi sum aère et libra.

Dabam Roterodami ipsis Kalendis Iunii 1685.

Clarissimo et Doctissimo

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